Pratiques

La ville : instance d'intégration ou lieu d'exclusion ?

Jean-Philippe Zanco, professeur de SES au Lycée-en-Forêt de Montargis (45)

En 2005, le groupe anglais Mattafix interprétait Big City Life, chanson dans laquelle il dénonçait la déshumanisation des capitales et la solitude. Dans l'interview sur leur site Internet (www.mattafix.com), le chanteur et parolier Marlon Roudette explique que le titre de l'album Signs of a struggle1 fait référence à la lutte que doit mener un jeune, dans la société d'aujourd'hui, contre le chômage, les problèmes familiaux, les problèmes relationnels et la solitude. À partir de ce point de départ ancré dans l'actualité musicale, l'auteur de cet article a proposé à ses élèves de terminale une réflexion sur la ville comme instance d'intégration.

Les notions d'intégration et d'exclusion font partie des notions essentielles de la partie du programme de terminale consacrée à l'intégration et à la solidarité. Le Bulletin officiel propose, à titre d'exemple, l'étude de quatre instances d'intégration : le travail, l'école, la famille, la cité. Or cette dernière n'est traitée dans pratiquement aucun manuel, et, en pratique, les professeurs de SES concentrent surtout leur étude sur le travail en priorité, puis soit sur l'école, soit sur la famille à titre d'exemple complémentaire. Ce n'est pas vraiment une séquence qui est proposée ici, mais plutôt un corpus de documents (pour le professeur et les élèves) et des pistes de réflexion pour approfondir et servir de corrigé à une possible dissertation dont la problématique serait la suivante : la ville, en particulier la grande ville, exclut et isole, et peut paraître déshumanisée ; cependant, elle peut aussi recréer du social et être à la source d'une transformation de la solidarité.

Pistes de réflexion

La ville moderne déshumanisée

Plusieurs éléments concrets permettent de mesurer le degré d'isolement des individus dans les grandes villes : c'est dans les centres-villes - où la densité de population est la plus forte - qu'on trouve le plus de ménages célibataires (document 2). Le taux de chômage, aussi, est plus important dans les villes que dans les zones rurales (document 3). Or le travail est une instance majeure d'intégration. Enfin, la délinquance peut être un moyen de mesurer l'anomie urbaine, c'est-à-dire que l'affaiblissement des normes peut être en corrélation avec la densité urbaine. On constate qu'en zone rurale la délinquance est inférieure à la moyenne, et que dans les zones urbanisées elle est supérieure, en particulier dans les zones sururbanisées (banlieues) (document 4).

Pourquoi la ville exclut-elle ?

Dès le XIXe siècle, Georg Simmel considère que la ville, centre de la vie économique des sociétés modernes industrielles, est aussi le lieu où l'individualisme rationnel est poussé à son point le plus haut, substituant aux relations sociales privilégiées des villages des relations strictement basées sur l'intérêt économique (document 6). La même idée se retrouve chez Ferdinand Tönnies, qui oppose la "communauté" (villageoise ou familiale) où les individus partagent des souvenirs, une histoire commune, une culture, et la grande ville où chacun ne s'adresse à son prochain que pour autant qu'il espère en retirer un profit (document 7).

Pour quelques sociologues modernes, certaines zones urbaines (banlieues) sont des lieux d'anomie : les anciennes solidarités de classe se sont rompues, entraînant un affaiblissement des normes et du lien social ; l'isolement individualiste n'est qu'un effet anomique, comme la délinquance (documents 4 et 8). D'ailleurs, la perception même de la délinquance ou de l'insécurité est corrélée à la taille et à la densité de la communauté urbaine dans laquelle on vit (document 5).

La possibilité d'une ville "réhumanisée"

La ville moderne, cependant, peut aussi créer du lien social :

  • le lien social peut se reconstituer autour de certains axes culturels symboliquement forts (document 9) ;
  • il peut aussi se reconstituer grâce à l'initiative individuelle ou associative (document 10) ;
  • les très grandes villes peuvent en outre être l'occasion, en raison d'un important brassage de population, d'échanges culturels, de rencontres, de chances ; le taux de chômage baisse au-delà d'un certain seuil de population (document 3) ; ménage célibataire (document 4) ne veut pas dire forcément personne isolée : c'est aussi dans les villes qu'on trouve statistiquement le plus de couples en concubinage, de colocations, de couples homosexuels ; les liens sont moins stables, moins durables qu'à la campagne, mais ils sont peut-être parfois plus nombreux.

La ville à la fois destructrice et reconstructrice du lien social

En définitive, la ville est un lieu complexe dans lequel le lien social peut très bien à la fois se construire, se défaire et se reconstruire.

Critiquant Tönnies, Durkheim considère que l'agrandissement des villes n'est pas forcément un phénomène anomique impliquant la décomposition du lien social, mais un phénomène de passage d'une solidarité traditionnelle, mécanique, à une solidarité plus complexe, organique : le lien social se transforme, et pendant la transformation certains phénomènes anomiques peuvent se produire (document 11).

Pour certains sociologues contemporains, comme Serge Paugam, même les quartiers "difficiles" ne sont pas en proie à une totale anomie : l'anomie n'est qu'apparente, elle résulte d'une stigmatisation des quartiers par des observateurs extérieurs ; en réalité, d'autres normes existent et structurent les relations entre les habitants (document 8).

Dossier documentaire

Document 1

Graphique : "Big City Life", extraits des paroles et photos extraites du vidéoclip (document 1)

Document 2

À l'exception des toutes petites communes de moins de 150 habitants, la proportion de personnes seules augmente avec la taille de la commune, passant de 9 % à plus de 20 % pour les communes de plus de 100 000 habitants. Ce qui montre une prédominance des personnes seules dans les villes, en particulier dans les centres-villes. Un peu moins de la moitié des personnes seules vivent dans les centres-villes des pôles urbains contre 28 % de la population totale. Les personnes seules sont peu présentes dans les couronnes périurbaines où se trouvent plutôt les familles. [...] Dans Paris intra-muros, une personne sur quatre vit seule, soit près de 600 000 personnes.

Chaleix M., "7,4 millions de personnes vivent seules en 1999", Insee Première, n° 788, juillet 2001. Ce document est consultable à l'adresse :
http://www.insee.fr/fr/ffc/ficdoc_frame.asp?doc_id=617&analyse=1&path=/fr/ffc/docs_ffc/IP788.pdf.

Document 3

Tableau : Taux de chômage en France en 2005 par catégorie de communes (document 3)

Document 4

Graphique : Taux d'atteinte aux biens des ménages en 2003 et 2004 selon le lieu de résidence (document 4)

Document 5

Tableau : Perception de la délinquance en fonction du niveau urbain (2000-2004) (document 5)

Document 6

Les grandes villes ont toujours été le siège de l'économie monétaire dans laquelle la multiplicité et la concentration des échanges économiques confèrent aux moyens d'échange eux-mêmes une importance que la limitation du commerce rural n'aurait pu permettre. Mais l'économie monétaire et la domination exercée par l'intellect sont en intime corrélation. Elles ont en commun la pure objectivité dans la façon de traiter les hommes et les choses, et, dans cette attitude, une justice formelle est souvent associée à une dureté impitoyable. [...] L'argent n'implique de rapport qu'avec ce qui est universellement commun et requis pour la valeur d'échange, et réduit toute qualité et toute individualité à la question : combien ? Toutes les relations affectives entre les personnes se fondent sur leur individualité, tandis que les relations rationnelles traitent les êtres humains comme des nombres, des éléments indifférents par eux-mêmes, dont l'intérêt n'est que dans leur rendement objectif et mesurable - c'est ainsi que l'habitant de la grande ville traite ses fournisseurs, ses clients, ses domestiques et même les personnes envers qui il a des obligations sociales ; au contraire, dans un milieu plus restreint, l'inévitable connaissance des individualités engendre tout aussi inévitablement une tonalité plus affective du comportement, un dépassement de la simple évaluation objective de ce qu'on produit et de ce qu'on reçoit en contrepartie.

Simmel Georg, "Les grandes villes et la vie de l'esprit" (1903), in Philosophie de la modernité, Paris, Payot, 1989.

Document 7

La Gemeinschaft, c'est la communauté. Ce qui la constitue c'est une unité absolue qui exclut la distinction des parties. Un groupe qui mérite ce nom n'est pas une collection même organisée d'individus différents en relation les uns avec les autres [...]. C'est un agrégat de consciences si fortement agglutinées qu'aucune ne peut se mouvoir indépendamment des autres. C'est en un mot la communauté ou, si l'on veut, le communisme porté à son plus haut point de perfection. [...]

Quoique cette sorte de communauté soit plus pleinement réalisée dans le village qu'ailleurs, c'est encore elle qu'on retrouve dans la cité ; mais à condition que la cité ne dépasse pas certaines dimensions et ne devienne pas la grande ville de nos jours. Quand à la communauté des souvenirs et des occupations, c'est elle qui donne naissance aux confréries, aux corporations politiques, économiques ou religieuses, où se trouvent réunis tous ceux qui s'adonnent aux mêmes fonctions, ont les mêmes croyances, ressentent les mêmes besoins, etc. [...]

La Gesellschaft implique "un cercle d'hommes qui, comme dans la Gemeinschaft, vivent et habitent en paix les uns à côté des autres mais, au lieu d'être essentiellement unis, sont au contraire essentiellement séparés, et tandis que dans la Gemeinschaft ils restent unis malgré toutes les distinctions, ici ils restent distincts malgré tous les liens. [...] Chacun est ici pour soi et dans un état d'hostilité vis-à-vis des autres. [...] Personne ne fera rien pour autrui à moins que ce ne soit en échange d'un service similaire ou d'une rétribution qu'il juge être l'équivalent de ce qu'il donne... Seule la perspective d'un profit peut l'amener à se défaire d'un bien qu'il possède" [...].

C'est le règne de l'individualisme au sens où ce mot est généralement entendu. Le régime du status est cette fois remplacé par celui des contrats. Puisque les volontés particulières ne sont plus absorbées dans la volonté collective, mais puisqu'elles sont pour ainsi dire campées les unes en face des autres dans la plénitude de leur indépendance, rien ne peut mettre fin à cet état de guerre qu'un traité de paix, signé en connaissance de cause, c'est-à-dire une convention ou contrat. Le droit immanent et inconscient de la Gemeinschaft se trouve ainsi remplacé par un droit voulu, contractuel. Aux croyances qui régnaient par la force de la tradition succèdent les opinions librement réfléchies, la science. La propriété s'individualise elle aussi, se mobilise, l'argent apparaît. C'est l'ère du commerce, de l'industrie, surtout de la grande industrie, des grandes villes, du libre-échange et du cosmopolitisme.

Durkheim Émile, "Communauté et société selon Tönnies", Revue philosophique, 1889.

Document 8

Selon François Dubet et Didier Lapeyronnie, les "quartiers d'exil" correspondent à une société décomposée, liée au déclin du mouvement ouvrier et à la fin des solidarités de classe. Ils associent ce type d'espace urbain à un sentiment d'exclusion : ces quartiers relégués deviennent des zones de non-droit. Cette thèse est fort discutée. Étudiant d'anciennes banlieues ouvrières de la région parisienne, Bacqué et Sintomer ne constatent pas, contrairement aux auteurs précédents, une situation d'anomie. [...] Serge Paugam et Agnès Van Zanten ont étudié les relations entre des acteurs représentant les services publics et les habitants d'un quartier dit "difficile". À l'intérieur du quartier, les relations sociales ne leur semblent pas toujours conflictuelles.

Fijalkow Yankel, Sociologie de la ville, Paris, La Découverte, 2002, coll. "Repères".

Document 9

"Après l'époque des Trente Glorieuses, le ralentissement de la croissance et la critique d'un urbanisme fonctionnaliste et autoritaire ont remis au goût du jour les centres anciens des villes. Ce retour au centre concerne la ville traditionnelle européenne généralement composée de monuments, de lieux de culte, de symboles d'appartenance et de pouvoirs, soit autant de points de référence, de landmarks, dans la représentation mentale des habitants. [...] Beaucoup de lieux centraux, jusqu'alors peuplés par les plus défavorisés et occupés par des activités marginales, connaissent une réhabilitation. Le Marais à Paris, le Barrio Chino à Barcelone illustrent ce nouveau cycle de valorisation.

Fijalkow Yankel, Sociologie de la ville, Paris, La Découverte, coll. "Repères", 2002.

Document 10

"1991-1993 : Repas de quartier hebdomadaires à Arnaud-Bernard, Toulouse. Le concept : faire asseoir à la même table des voisins qui ne se connaissent pas ou peu, des gens de passage. Chacun apporte un plat à faire goûter aux autres. Occasion de maîtriser ensemble des problèmes générés par le repas lui-même : aller chercher les voisins, partage des tâches, prévoir tables, nappes, chaises, couverts, contrôle collectif du bruit après une certaine heure, nettoyage de la place ou de la rue après le repas, discussions avec riverains hostiles éventuels, affrontement éventuels avec les pouvoirs publics pour autorisations etc. Rencontres, convivialité, échanges : prélude à d'autres actions ensemble, lutte contre l'isolement, échange des générations, des origines sociales ou nationales, des horizons culturels, politiques. [...]

Autour de la table dressée au milieu de la rue, toutes générations confondues, parents, enfants, étudiants, retraités, chômeurs, musiciens... mais aussi des élus. Conseillers municipaux, députés, le ministre de la Ville, venus spécialement pour la circonstance [...].

Le Repas de Fête est celui d'une collectivité, d'une corporation, d'une communauté déterminée, obligée (familiale, communale, etc.), qui, dans une occasion particulière (ou à des dates commémoratives), rassemble ses membres. Le "Repas-de-Quartier" est celui d'une communauté choisie qui rassemble des personnes sans autres liens que le voisinage, dans l'unique ambition de leur rassemblement. Il crée et recrée perpétuellement une communauté éphémère, fragile mais toujours ouverte."

www.arnaud-bernard.net.

Document 11

"Je crois que la vie des grandes agglomérations sociales est tout aussi naturelle que celle des petits agrégats. Elle n'est ni moins organique ni moins interne. En dehors des mouvements purement individuels, il y a dans nos sociétés contemporaines une activité proprement collective qui est tout aussi naturelle que celle des sociétés moins étendues d'autrefois. Elle est autre assurément ; elle constitue un type différent, mais entre ces deux espèces d'un même genre, si diverses qu'elles soient, il n'y a pas une différence de nature. Pour le prouver, il faudrait un livre ; je ne puis que formuler la proposition. Est-il d'ailleurs vraisemblable que l'évolution d'un même être, la société, commence par être organique pour aboutir ensuite à un pur mécanisme ? Il y a entre ces deux manières d'être une telle solution de continuité qu'on ne conçoit pas comment elles pourraient faire partie d'un même développement."

Durkheim Émile, "Communauté et société selon Tönnies", Revue philosophique, 1889.

Bibliographie complémentaire


(1) Signs of a Struggle, composé principalement par Marlon Roudette (chanteur et parolier) et Preetesh Hirji (musique et arrangements), a été édité en 2005 par Buddhist Punk Records sous le label Virgin/EMI. La vidéo de Big City Life est téléchargeable sur le site officiel de Mattafix : http://www.mattafix.com/downloads.php.

Idées, n°150, page 44 (12/2007)

IDEES - La ville