Dossier : Innovation, concurrence et croissance

Destruction créatrice et innovation

Akiko Suwa-Eisenmann, directrice de recherche à l'INRA, École d'économie de Paris (75)

Le dossier est constitué de différents documents et est suivi de travaux dirigés.
Les documents 1 et 2 présentent le concept de destruction créatrice.
Les documents 3 à 8 illustrent ce concept dans le cas de la France, en indiquant la diversité des activités d'innovation et l'évolution du tissu productif.
Enfin, les documents 10 à 14 abordent les problématiques du financement de l'innovation et leur lien avec la compétitivité.
Le premier TD expose l'hétérogénéité des entreprises face à l'innovation. Les deux suivants portent sur la destruction créatrice.
Le dernier TD étudie le lien entre innovation et performance.

Dossier documentaire

Document 1 : la destruction créatrice selon Schumpeter

Le point essentiel à saisir consiste en ce que, quand nous traitons du capitalisme, nous avons affaire à un processus d'évolution. Il peut paraître singulier que d'aucuns puissent méconnaître une vérité aussi évidente et, au demeurant, depuis si longtemps mise en lumière par Karl Marx. [...]

Le capitalisme, répétons-le, constitue, de par sa nature, un type ou une méthode de transformation économique et non seulement il n'est jamais stationnaire, mais il ne pourrait jamais le devenir. [...]

Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c'est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s'y adapter. [...]

Chaque mouvement de la stratégie des affaires ne prend son véritable sens que par rapport à ce processus et en le replaçant dans la situation d'ensemble engendrée par lui. Il importe de reconnaître le rôle joué par un tel mouvement au sein de l'ouragan perpétuel de destruction créatrice - à défaut de quoi il deviendrait incompréhensible, tout comme si l'on acceptait l'hypothèse d'un calme perpétuel.

Schumpeter J. A., Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1942, p. 92 à 94.

Document 2 : l'entreprise dans la destruction créatrice

Le choc des innovations - par exemple des techniques nouvelles - sur la structure existante d'une industrie réduit grandement, en durée et en importance, l'influence des pratiques qui visent, en restreignant la production, à maintenir des situations acquises et à maximiser les profits qu'elles procurent. Il nous faut maintenant reconnaître également que les pratiques restrictives de cette nature, pour autant qu'elles sont efficaces, prennent une signification nouvelle au sein de l'ouragan perpétuel de destruction créatrice. [...]

Pour se faire une idée vivante et réaliste de la stratégie des affaires, le meilleur moyen consiste sans doute à observer le comportement des branches ou entreprises nouvelles qui introduisent de nouveaux produits ou procédés. [...]

Les conditions dans lesquelles sont placés ces agresseurs sont telles que, pour atteindre leurs objectifs offensifs ou défensifs, ils ont besoin d'armes supplémentaires, à côté des avantages de prix ou de qualité - ceux-ci devant d'ailleurs être constamment manipulés dans une intention stratégique, en sorte que, à tout moment considéré, les firmes novatrices donnent l'impression de se borner à restreindre leur production et à maintenir des prix élevés.

D'autre part, les plans conçus sur une très grande échelle ne pourraient pas, dans bien des cas, recevoir le moindre commencement d'exécution, si leurs auteurs ne comptaient pas dès le début soit sur le découragement de la concurrence, motivé par l'énormité des capitaux requis ou par le défaut d'expérience technique, soit sur la mise en jeu éventuelle de moyens propres à écoeurer ou à paralyser les rivaux et, du même coup, à ménager à l'innovateur le champ d'action et le temps nécessaires pour pousser ses avantages. [...]

Cependant notre argumentation ne vaut pas seulement pour les branches, méthodes et entreprises nouvelles. Le processus de destruction créatrice engendre des situations où risquent de succomber beaucoup de firmes qui seraient pourtant capables de continuer à vivre vigoureusement et utilement pour peu qu'elles réussissent à surmonter telle ou telle tempête spécifique. [...]

Les "restrictions commerciales" du type cartel ainsi que celles consistant dans de simples ententes tacites relatives à la concurrence par les prix peuvent, en cas de dépression, constituer des remèdes efficaces.

Schumpeter J.A., op. cit., p. 121-126.

Document 3

Graphique : Taux d'entreprises innovantes en PPA (1) par secteur et tranche de taille (document 3)

Document 4 : un quart des entreprises innovent

Qu'elles innovent ou non, six entreprises sur dix déclarent avoir rencontré des freins à l'innovation. Les facteurs liés aux coûts (manque de moyens financiers, coûts de l'innovation trop élevés) sont les causes majeures avancées par 40 % des entreprises innovantes. Pour les entreprises non innovantes, le coût reste un obstacle important, surtout dans l'industrie et les transports. Mais l'incertitude sur la demande en produits innovants justifie aussi l'absence d'innovation. Les banques et les assurances qui innovent déclarent rencontrer relativement peu de freins, essentiellement parce qu'elles ont moins d'obstacles financiers. Celles qui n'ont pas innové invoquent notamment l'absence de demande en nouvelles prestations. L'insuffisance de personnel qualifié freine l'innovation dans les services aux particuliers, surtout dans les hôtels et restaurants, les entreprises de construction ou les activités immobilières.

Sessi, "Un quart des entreprises innovent",Le 4 pages des statistiques industrielles, août 2006, n° 222.

Document 5 : le tissu productif : renouvellement à la base et stabilité au sommet

Les petites et moyennes entreprises dynamiques ne poursuivent pas leur trajectoire de croissance de manière autonome : elles sont intégrées à de grands groupes avant d'atteindre le sommet de la hiérarchie. Ces groupes leur apportent des ressources leur permettant de poursuivre, voire d'accélérer leur développement - les PME bénéficient d'un surcroît de croissance les années suivant leur entrée dans un groupe -, et, si elles ne deviennent pas souvent de très grandes entreprises, c'est que les restructurations internes aux groupes opèrent continuellement des transferts de ressources des grandes entreprises vers les plus petites.

Picart C., "Le tissu productif : renouvellement à la base et stabilité au sommet", Économie et Statistique, 2004, n° 371, p. 103.

Document 6

Graphique : Evolution des créations et des destructions d'entreprises en France (document 6)

Document 7

Tableau : Répartition des entreprises par secteur d'activité (hors agriculture) (document 7)

Document 8

Graphique : Evolution des effectifs par tranche de taille d'entité autonome (1) (hors secteur de l'intérim) (document 8)

Document 9 : un renouvellement important du tissu productif

Le processus de renouvellement du tissu productif par destruction d'entreprises existantes et création de nouvelles entreprises s'observe aussi bien en France que dans d'autres pays. Il met en jeu d'importants flux bruts de création et de destruction d'emplois, dont le solde est d'autant plus positif que les firmes sont petites, et il devrait donc conduire à un renouvellement important du tissu productif. En revanche, la hiérarchie des grands groupes est étonnamment stable : l'Europe continentale se distingue des États-Unis par l'absence d'émergence ex nihilo de grands groupes.

Prendre en compte la dimension groupe permet de lever cette contradiction, dans la mesure où l'évolution de l'emploi d'une entreprise n'est pas la même selon qu'elle appartient ou non à un groupe. En s'annexant les plus dynamiques des entreprises les plus petites et en assurant ensuite leur croissance, les grands groupes concourraient, en fait, activement au processus de destruction créatrice.

Picart C., op. cit., p. 103.

Document 10

Graphique : Poids de la France dans le total de la valeur ajoutée des industries manufacturières des pays de l'OCDE à 15 (1) (document 10)

Document 11

Graphique : Contribution des industries, selon leur degré de technologie (1), à la valeur ajoutée industrielle, par pays : industrie de faible technologie (document 11a)

Graphique : Contribution des industries, selon leur degré de technologie (1), à la valeur ajoutée industrielle, par pays : industrie de moyenne/faible technologie (document 11b)

Graphique : Contribution des industries, selon leur degré de technologie (1), à la valeur ajoutée industrielle, par pays : industrie de moyenne/haute technologie (document 11c)

Graphique : Contribution des industries, selon leur degré de technologie (1), à la valeur ajoutée industrielle, par pays : industrie de haute technologie (document 11d)

Document 12

Graphique : Dépenses intérieures de recherche et développement (document 12)

Document 13

Graphique : Financement de l'innovation des entreprises : innovation et financement public entre 1997 et 1999 (document 13a)

Graphique : Financement de l'innovation des entreprises : les financements préférés à chaque étape du projet innovant (document 13b)

Document 14

Graphique : Quelles entreprises ont innové en France entre 1998 et 2000 ? (document 14)

Travaux pratiques

Les trois premiers TD ont été préparés par Sami Bouri, Isabelle Gautier, Mickaël Sylvain et Maria Natale Villanova ; le dernier TD par Élisabeth Bouvard, Catherine Feuillet, Pierre Giezek, Sylvie Martin, Maurice Merchier, Isabelle Philippe et Michel Voisin.

Petites et grandes entreprises face à l'innovation

Ce premier TD utilise les documents 2 à 5. Cette séquence peut se placer à l'intérieur du cours sur les entreprises. Elle présente l'hétérogénéité des entreprises et leur rapport à l'innovation, d'un point de vue factuel et en lien avec la théorie de la destruction créatrice et de la concurrence schumpétérienne (la démographie des entreprises est vue plus en détail dans le TD suivant).

Document 2
Quels sont les avantages de la grande entreprise face à l'innovation selon Schumpeter ?

Document 3
Quels sont les secteurs les plus innovants ?
Quel est l'effet de la taille sur la capacité à innover ?

Document 4
Pour quelles raisons les petites entreprises sont-elles moins souvent innovantes ?

Document 5
En quoi la stratégie des groupes évoquée dans ce document renforce leur place dans l'innovation ?

Le processus de destruction créatrice en France

Ce deuxième TD utilise les documents 6 à 9. Cette séquence fait le point sur la démographie des entreprises, leur effet sur l'emploi et le rôle des groupes.

Document 6
Faites une phrase avec les données de l'année 1995.
Calculez les créations nettes sur l'ensemble de la période.
En quoi le document illustre-t-il le processus de destruction créatrice ?

Document 7
Dégagez le bilan des évolutions sectorielles en faisant les calculs nécessaires.
Donner quelques éléments d'explication.

Document 8
Comparez les évolutions des emplois par taille des "entités autonomes" exprimées en volume.
Quels sont les effets des cycles sur l'emploi ?

Document 9
Expliquez la phrase soulignée.
Question de synthèse
À partir des documents, vous montrerez les différents aspects de la destruction créatrice.

Le processus de destruction créatrice

Ce troisième TD (sujet d'écrit de spécialité TES) utilise les documents 1 et 6.

Document 1
Expliquez ce qu'est le processus de destruction créatrice à l'aide de vos connaissances et du document 1.
Expliquez la phrase soulignée en vous appuyant sur un exemple.

Document 6
En quoi les données du document 6 confirment-elles l'analyse de Schumpeter ?

Éléments de correction
Document 1 : définition : de nouvelles activités économiques portées par des innovations remplacent des activités économiques qui en deviennent obsolètes. Référence à l'idée de cycle. Stratégie de l'entrepreneur schumpétérien : il brise la routine, il cherche la position de monopole, source de rente. Exemples des dépenses en R&D... à l'invention du taylorisme.
Document 6 : on attend à la fois une utilisation des chiffres pour souligner le processus continu de destruction créatrice et une mise en relation avec le cycle économique.

Innovation et performance : le cas de la France

Ce dernier TD porte sur les documents 10 à 14. Son objectif est de s'interroger sur le déclin de l'industrie manufacturière française et le rôle de l'insuffisance d'innovation. La séquence pédagogique vise à :

  • insister sur les définitions employées, qui précisent le champ de l'étude (industrie, excluant les services, et manufacturière, excluant la BTP et l'extraction) ;
  • lire les documents de manière critique. Distinguer entre part et niveau absolu, entre évolution et structure.

Document 10
Rappelez la définition de la valeur ajoutée.
Rappelez la définition de l'industrie manufacturière.
Que constatez-vous dans ce document ?

Document 11
Comment lisez-vous ce document ? (par exemple, en France, la contribution des industries de faible technologie à la valeur ajoutée industrielle en 1980).
Donnez des exemples d'entreprises françaises pour chaque type d'industrie.
Quelle est la spécialisation française qui apparaît dans ce document ?
Quelles sont les différences avec l'Allemagne ?
Quel rôle joue le déficit d'innovation dans le déclin industriel français ?

Document 12
En quoi ce document apporte-t-il une explication au déficit d'innovation ?
Peut-on dire que la dépense en R&D de la Suède est supérieure à celle de la France ?

Document 13
Commentez les figures.
D'où vient la différence entre le financement préféré de l'innovation et le financement réalisé de l'innovation par les entreprises ?

Document 14
Commentez la figure.

Éléments de correctionDocument 10 : l'industrie manufacturière ne comprend pas l'extraction ou la BTP. Ce n'est donc pas toute l'industrie.
Document 11 : l'évolution technologique entre 1980 et 2000 de la France est positive (elle augmente dans les industries de haute technologie). Par rapport à l'Allemagne, la France est plus spécialisée dans les industries de faible technologie. Moins que d'un décrochage technologique, on peut parler d'une mauvaise spécialisation.
Document 12 : dans la comparaison France-Suède, distinguez la dépense en R&D en pourcentage du PIB et le montant absolu de la dépense en R&D.
Document 14 : importance de l'innovation dans tous les secteurs, même (et surtout) non industriels, dans les services.

Idées, n°150, page 36 (12/2007)

IDEES - Destruction créatrice et innovation