Dossier : Innovation, concurrence et croissance

Innovation et politique de la croissance

Philippe Aghion, professeur d'économie, Harvard University1.

Le rôle que peuvent jouer les politiques économiques sur la croissance fait débat dans la sphère scientifique. Le dialogue entre la théorie et les données empiriques permet de mettre en évidence quelles sont les variables pertinentes pour expliquer les déterminants de la croissance et définir les politiques appropriées. Les théories de la croissance endogène mettent l'accent sur l'innovation comme moteur de la croissance de long terme et ont ainsi des implications différenciées selon plusieurs dimensions (la proximité à la frontière technologique d'un pays et le développement de son marché financier, par exemple), en termes de recommandations de politiques économiques et d'ajustements institutionnels.

Pourquoi les pays d'Amérique latine ne croissent-ils pas aussi vite que les pays d'Asie du Sud-Est ? Ces pays étaient assez semblables dans les années 1960, et il existe maintenant une grande différence entre les performances de croissance des pays comme Singapour, Taiwan, Hong Kong, la Corée du Sud et le Brésil ou le Mexique. De la même manière, la comparaison des taux de croissance européen et américain révèle des évolutions différenciées. Pendant les Trente Glorieuses, l'Europe a crû plus vite que les États-Unis, à la faveur d'une phase de rattrapage, mais elle croît désormais moins vite depuis le milieu des années 1990. Comment faire pour augmenter le potentiel de croissance de certains pays ? Existe-t-il une bonne politique économique de la croissance ?

Deux articles récents s'intéressent au lien entre croissance et politique économique. L'article de William Easterly [1]2 propose une vision plutôt pessimiste, basée sur une régression entre taux de croissance et politiques économiques suivies par les pays (taux d'inflation, degré d'ouverture au commerce international, déficit public) sur la période 1960-2000. Quand on prend l'ensemble des pays, les résultats vont plutôt dans le sens attendu (effet négatif de l'inflation sur la croissance, effet plutôt positif de l'ouverture au commerce, effet du déficit plutôt négatif). Si l'on enlève les pays extrêmes (ceux qui font de l'hyperinflation ou qui ont des déficits astronomiques), on ne trouve plus aucune relation entre politiques économiques et croissance. Pour Easterly, le vrai déterminant de la croissance n'est pas tellement la politique économique suivie mais plutôt quelque chose de plus fondamental : les institutions. Celles-ci déterminent à leur tour la conduite de bonnes ou de mauvaises politiques. Si un pays n'a pas les bonnes institutions, la politique économique n'est pas si importante. Cette vision des choses est contestable, comme nous le montrerons par la suite. L'article de Dani Rodrik, Andrès Velasco et Ricardo Hausmann [2], quant à lui, utilise les nouvelles théories de la croissance pour expliquer qu'on ne peut pas faire les mêmes prescriptions de politiques économiques à tous les pays. Ceci s'inscrit en faux contre le "consensus de Washington", terme inventé par John Williamson pour qualifier les recommandations standard de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et du Trésor américain dans leurs pays d'intervention : privatiser, libéraliser, stabiliser. Rodrik et al. montrent bien que certains pays n'ont pas suivi ces prescriptions et ont néanmoins crû. Une approche au cas par cas semble plus judicieuse, et c'est pourquoi ils s'attachent à déterminer quelle est la contrainte qui s'exerce avec le plus d'intensité sur la croissance dans chacun des pays de leur étude. Ils proposent, pour ce faire, d'utiliser les prix comme indicateurs, en admettant qu'un prix élevé reflète l'offre insuffisante d'un facteur. Par exemple, si l'on pense qu'il faut investir plus en éducation, on peut regarder le rendement salarial de l'éducation comme mesure du capital humain et déterminer ainsi la contribution de l'éducation à la croissance. Si l'on pense que c'est le rationnement du crédit qui pèse le plus sur la croissance, on peut regarder les taux de rendement du capital et les taux d'intérêt. Mais l'utilisation des prix comme indicateur des obstacles à la croissance n'est pas une méthodologie réellement convaincante. Une de leurs recommandations au Brésil, par exemple, était de ne pas investir en éducation, mais plutôt de baisser les impôts.

Une approche plus fructueuse semble être d'utiliser ce que disent les modèles économiques sur la croissance. À partir des années 1990, les théoriciens de la croissance ont commencé à interagir avec des économètres, qui travaillent sur des données de firmes ou sectorielles. Le dialogue entre théoriciens et économètres permet de tester les implications de la théorie de la croissance par l'innovation des entreprises à un niveau microéconomique. Les conjectures proviennent de la théorie et sont ensuite testées sur les données empiriques, suivant une méthodologie scientifique rigoureuse.

Les modèles de croissance

La littérature sur la croissance met principalement l'accent sur deux facteurs : l'accumulation du capital et la R&D (ou plus largement les dépenses en innovation).

Le modèle de Solow et les modèles AK

Le modèle de Solow nous enseigne que l'accumulation du capital (augmentation du ratio capital par travailleur) ne peut pas être la source d'une croissance soutenue à long terme. En effet, si une économie essayait de croître en achetant de plus en plus de machines, alors elle buterait relativement vite sur les rendements marginaux décroissants du capital. La croissance peut être très élevée au début du processus d'accumulation, lorsque les biens d'équipement sont rares, mais l'existence de rendements décroissants induit nécessairement la décélération de la croissance lorsque le capital devient relativement plus abondant que la force de travail. Seul le progrès technologique exogène est à même de permettre une croissance de long terme.

Les modèles AK contournent l'obstacle des rendements décroissants en introduisant des externalités dans la production de connaissances. En innovant, chaque entreprise contribue à l'accumulation commune de savoirs, et ces externalités compensent les rendements décroissants par rapport à l'investissement en capital de chacune des entreprises. Les rendements constants du capital au niveau agrégé empêchent alors le taux de croissance de long terme de tendre vers zéro.

Les théories mettant l'accent sur l'accumulation du capital comme facteur de croissance permettent de comprendre la croissance de l'Europe pendant la reconstruction et les Trente Glorieuses.

Le modèle Schumpétérien

Dans les modèles précédents, l'accumulation des facteurs de production ne change pas leur productivité. Dans le modèle schumpétérien, l'innovation augmente la productivité des facteurs à travers les investissements en R&D.

Si l'on compare des pays d'Amérique latine, tels que le Brésil ou le Mexique, avec les pays de l'OCDE, on constate que leur ratio capital sur PIB est très proche (autour de 0,3). Ces pays n'ont pas l'air d'être très différents des pays plus développés en ce qui concerne l'accumulation du capital. On peut faire la même comparaison pour l'Europe et les États-Unis, et il en ressort que les pays européens ne sous-investissent pas en capital par rapport aux États-Unis. Si l'on s'intéresse maintenant aux dépenses de R&D de ces différents pays, on voit apparaître des différences importantes : au Brésil, ces dépenses s'élèvent à 1 % du PIB, 0,44 % en Argentine, moins de 0,4 % au Mexique, 0,7 % au Chili, alors que l'Europe investit 2 % de son PIB en R&D et les États-Unis 2,5 %.

Il ne suffit pas pour autant d'investir massivement en R&D pour augmenter la croissance d'un pays. Il faut procéder non seulement à des réformes structurelles (développer les marchés financiers, libéraliser le marché du travail ou des produits) mais également laisser un rôle aux politiques macroéconomiques. Easterly ne prend pas en compte l'interaction que ses variables de politique économique peuvent avoir avec d'autres variables explicatives (le fait que le pays ou le secteur soit proche de la frontière technologique, le niveau de développement financier ou bien des caractéristiques institutionnelles, par exemple).

Pour savoir quelles sont les variables d'intérêt qui manquent à l'analyse empirique, on doit s'appuyer sur la théorie. Dans le modèle AK, le taux de croissance est indépendant du capital déjà accumulé. Dans la mesure où le taux de croissance est le même pour tout le monde, le modèle implique les mêmes recommandations de politique économique pour tout le monde. Le modèle de croissance schumpétérien introduit de la complexité dans cette vision des choses en important l'économie industrielle au sein des modèles macroéconomiques.

La fonction de production du modèle schumpétérien peut s'écrire sous la forme suivante :

Où i est le secteur, Kit est l'input spécifique à chaque secteur et Ait est la productivité de l'input Ki au temps t. Le moteur de la croissance dans ce modèle est l'innovation : les innovations dans le secteur i aboutissent à la production d'un nouvel input Ki, qui aura une plus grande productivité que les inputs précédemment créés. C'est l'augmentation du Ai qui rend l'input plus productif, il n'y a donc pas d'accumulation du capital ici. L'innovateur s'approprie tout le marché : les rentes de monopole récompensent l'innovation. Le modèle schumpétérien décrit un monde où les nouveaux inputs sont meilleurs que les anciens et les remplacent. La croissance est un processus conflictuel puisqu'elle impose une mobilité des firmes et des travailleurs. Les historiens économiques expliquent la stagnation en Angleterre au début du XXe siècle, en utilisant ce genre de modélisation. Les innovateurs de la révolution industrielle anglaise sont devenus des gens suffisamment puissants pour faire pression sur le gouvernement afin qu'il mette des barrières à l'entrée de nouvelles entreprises, freinant ainsi le processus d'innovation. L'innovation d'une entreprise a des externalités positives sur tous ceux qui innoveront après elle en faisant avancer la recherche, mais elle a également un effet négatif sur les innovateurs qui l'ont précédée et qu'elle remplace. Un taux de croissance plus rapide est en général associé à un taux de turn over plus grand. Un aspect intéressant du modèle schumpétérien est sa flexibilité. On peut représenter l'innovation de la façon suivante :

Où At la productivité au temps t. Il y a ici deux manières de croître : en transformant le A en gA (avec g>1), c'est-à-dire en innovant sur soi-même (innovation à la frontière), ou bien en rattrapant la frontière technologique

(maximum des A t au temps t dans tous les pays, où At est mesuré soit par la productivité du travail U/L, soit par la productivité globale des facteurs).

On peut définir la proximité à la frontière at comme

(productivité d'un secteur ou d'un pays rapportée à celle de la frontière technologique). Plus At est proche de 1, plus on est proche de la frontière. Dans ce cas, la contribution relative de l'imitation et de l'innovation à la frontière au taux de croissance de la productivité gt dépend de ce at :

Si on est très loin de la frontière (at est proche de 0), alors mm (at-1 -1) est grand et l'accent doit être mis sur des institutions et des politiques qui favorisent l'imitation. Si, au contraire, on est proche de la frontière, le premier terme l'emporte et l'on doit favoriser l'innovation directement à la frontière. Pendant les Trente Glorieuses, il suffisait d'avoir des institutions favorisant le rattrapage parce que les pays étaient loin de la frontière : la concurrence entre les pays était limitée, les interventions gouvernementales étaient nombreuses, le système scolaire privilégiait le primaire et le secondaire au détriment du supérieur, le système financier était basé sur les grandes banques et peu sur les marchés boursiers, et le marché du travail était assez rigide (mobilité à l'intérieur des firmes et pas entre les firmes). Il est désormais nécessaire de se doter de politiques et d'institutions qui favorisent l'innovation à la frontière. Le modèle schumpétérien implique des prescriptions de politiques économiques différentes selon les pays ou les secteurs. Par exemple, la R&D est importante pour des secteurs qui sont à la frontière alors qu'elle l'est moins pour ceux qui croissent par imitation. Une régression inter-pays et inter-secteurs peut estimer la relation entre l'intensité de la R&D dans un secteur j (ratio entre les dépenses de R&D et la valeur ajoutée dans ce secteur) et la proximité à la frontière du secteur : (R&D/VA)j = f(aj) en contrôlant, pour le type d'industrie, le pays et l'année considérés. Cette régression fait apparaître une corrélation positive très forte entre les deux variables : plus un secteur est proche de la frontière, plus il investit en R&D [3].

Les réformes structurelles

Concurrence et innovation

Il existe des indices de régulation, de barrières à l'entrée ou de réglementation qui mesurent le degré de concurrence d'un secteur. Les indices de Lerner calculent, par exemple, le ratio des rentes d'une entreprise (ce qui reste quand on a payé les salaires et le capital) sur sa valeur ajoutée. Le degré de concentration d'un secteur n'est pas un très bon indicateur de concurrence, parce que la concentration peut être le résultat d'une très grande concurrence : si plusieurs firmes sont en concurrence et que, par exemple, les coûts de transport baissent, l'une d'entre elles peut augmenter considérablement sa part de marché par rapport aux autres, résultant en une plus grande concentration du secteur, du fait même de cette concurrence.

Les pays latino-américains sont très peu concurrentiels. Si l'on s'intéresse au lien entre concurrence et innovation, mesurée comme le flux de brevets (prenant en compte le nombre de citations de ces brevets), on observe une relation en U inversé pour tous les pays de l'OCDE. Si l'on devait tracer une droite de régression, on trouverait une pente légèrement croissante, illustrant le fait que la concurrence peut être bonne pour l'innovation. Dans la mesure où la concurrence réduit les rentes de monopole qui encouragent l'innovation, comment se fait-il qu'on observe cette relation croissante ? L'idée sous-jacente à une extension du modèle schumpétérien standard est que l'on veut innover pour échapper à la concurrence. Lorsque le degré de concurrence est faible et croissant, cet effet domine tandis que, pour des degrés de concurrence plus élevés, c'est l'autre effet, dit schumpétérien, qui domine (plus de concurrence réduit les profits qu'une firme peut tirer de l'innovation et diminue son incitation à innover ex-ante). Les premiers modèles de croissance schumpétérienne prédisaient une relation négative entre concurrence et innovation, parce qu'ils supposaient que seuls les nouveaux entrants innovaient tandis que les firmes en place s'arrêtaient d'innover. Les économètres trouvaient au contraire une relation positive entre croissance et concurrence. Le développement de modèles plus sophistiqués où les firmes en place innovent pour échapper à la concurrence a permis de capturer cette relation en U inversé entre concurrence et croissance (voir graphique 1).

Innovation et entrée

La politique de la concurrence européenne met l'accent sur la concurrence entre firmes existantes et peu sur l'entrée sur le marché de nouvelles firmes. S'il existe deux types de firmes sur le marché domestique, l'un proche de la frontière (type 1) et l'autre loin de la frontière (type 2), l'entrée de nouvelles firmes à la frontière a un effet différencié sur ces deux types de firmes. L'entrée de nouvelles firmes pousse les firmes de type 1 à innover pour échapper à la concurrence tandis qu'elle décourage les firmes de type 2, parce qu'il leur est plus difficile de rattraper leur retard. L'analyse de données au niveau des firmes (anglaises, russes, indiennes) montre bien que la croissance de la productivité des firmes plus productives que la moyenne réagit positivement à l'entrée de nouvelles firmes, tandis que l'on observe le contraire pour les firmes moins productives que la moyenne (voir graphique 1). Les arguments protectionnistes en faveur des "infant industries" s'appuient sur ce mécanisme de découragement des entreprises les moins productives. La question de la libéralisation du marché des biens suppose de connaître la proportion d'industries proches de la frontière, parce que les effets de l'entrée sont différenciés selon cette dimension. Il est nécessaire de compléter la libéralisation par d'autres mesures qui permettent aux travailleurs de se réallouer des secteurs qui perdent vers les secteurs qui gagnent (politiques telles que celles du système danois de flexicurité qui ont organisé la mobilité des travailleurs et leur formation continue au cours de la vie professionnelle).

Graphique : L'effet de la concurrence et de l'entrée de nouvelles firmes sur l'innovation (graphique 1)

Le marché du crédit

On peut montrer qu'une des grandes raisons expliquant que certains pays convergent et d'autres divergent repose sur le développement de leur marché du crédit. La littérature met en évidence l'influence des différences de systèmes juridiques entre pays pour expliquer les différences de développement financier : certains systèmes permettent une meilleure définition et une meilleure protection des contrats entre individus, par exemple. Si l'on regroupe les pays selon leur niveau de développement financier, on retrouve les clubs de convergence en croissance et en PIB par habitant. Les systèmes financiers sont ainsi beaucoup plus développés en Asie qu'en Amérique latine. Une mesure du développement financier d'un pays est le ratio du crédit bancaire sur le PIB. Ce chiffre vaut 0,76 dans la zone euro, 1,42 aux États-Unis, 0,34 au Brésil et 0,24 en Argentine. De nombreux rapports (tel le rapport Camdessus) ont mis l'accent sur les rigidités sur le marché du travail comme principal obstacle à l'entrée et à la croissance des firmes une fois qu'elles sont rentrées. Peut-on évaluer la contribution relative de ces rigidités sur le marché du travail et de l'absence d'un marché financier développé aux faibles niveaux d'entrée et de croissance subséquente des industries françaises ? On peut estimer, pour ce faire, une régression où la variable expliquée est l'entrée des entreprises sur les marchés, différenciées selon leur taille, et les variables explicatives sont le développement financier et les rigidités sur le marché du travail. Il en ressort que le développement financier est bien la variable contraignant le plus l'entrée, et cela essentiellement pour les petites entreprises [4]. Lorsque la croissance des firmes après l'entrée (mesurée comme le ratio du nombre d'employés de la firme quand elle a six ans, sur le nombre d'employés de la firme quand elle vient de rentrer sur le marché) est la variable expliquée, le développement financier apparaît également comme une variable explicative significative et positivement corrélée à la croissance tandis que la législation sur le marché de l'emploi n'a pas d'impact sur celle-ci. Les politiques visant à favoriser la croissance ne devraient donc pas se focaliser uniquement sur le marché du travail.

L'éducation

La comparaison des données d'investissement en éducation pour quelques pays sud-américains révèle leur sous-investissement en la matière. Le nombre moyen d'années d'études calculé par Robert Barro et Jong-Wha Lee est de 11,79 aux États-Unis en 1985 contre 6,45 au Chili, et 3,49 au Brésil. L'équation (2) modélise deux types d'innovation possibles : l'innovation à la frontière et le rattrapage. Ce ne sont pas les mêmes politiques d'éducation qui favorisent ces deux types d'innovation. Pour faire de l'innovation à la frontière, il faut investir dans l'éducation supérieure, tandis que pour imiter des technologies déjà existantes mieux vaut investir dans l'éducation primaire et secondaire.

Si le stock d'éducation total est égal à H = S + U, où H est l'éducation supérieure et U est l'éducation primaire et secondaire, on peut estimer l'équation suivante :

afin de déterminer non seulement l'effet de ces deux types d'éducation sur la croissance d'un pays (g et d), mais également leur effet différencié selon que le pays est plus ou moins loin de la frontière (a et b). Si le pays est proche de la frontière, on s'attend à ce que S soit important (a> 0) relativement à U. Cette hypothèse a été testée et validée sur des données comparant les états américains entre eux (voir le graphique 2). L'interaction entre la proximité à la frontière d'un état et la proportion de sa population ayant un diplôme universitaire a bien un coefficient positif et significatif. Il est intéressant de constater, par exemple, que le Brésil investit massivement dans l'enseignement tertiaire alors qu'il est loin de la frontière, et ce pour des raisons d'économie politique. Les élites capturent les dépenses d'éducation en leur faveur, ce qui peut expliquer en partie les fortes inégalités au sein de ce pays.

Graphique : L'effet de l'éducation sur la croissance (graphique 2)

L'épargne

Les modèles AK mettent l'accent sur l'épargne comme moteur de la croissance. Le modèle schumpétérien a des prédictions plus complexes sur l'importance de la relation entre l'épargne et les capitaux étrangers (investissements directs à l'étranger). L'épargne joue le rôle d'un collatéral, permettant la construction d'infrastructures productives favorables aux IDE, qui sont un facteur de rattrapage technologique important. L'épargne a donc d'autant plus d'impact sur la croissance que les pays sont loin de la frontière. Les États-Unis épargnent très peu (taux d'épargne de 10,3 % en moyenne sur la période 2000-2002), mais cela a peu d'influence sur leur taux de croissance dans la mesure où ils sont déjà à la frontière. En revanche, l'Amérique latine épargne trop peu (7,8 %) en comparaison avec l'Asie (28,1 %). On peut également montrer qu'il existe une complémentarité entre le développement financier et l'épargne.

La politique macroéconomique

Lorsqu'on regarde les variations du déficit public structurel et celles des taux d'intérêt à court terme pour différents pays, on constate que les pays anglo-saxons connaissent de nombreuses variations au cours du cycle économique, ce qui manifeste la contracyclicité de leurs politiques publiques tandis que l'on n'observe pas le même phénomène pour la zone euro [5]. Les récessions peuvent être une bonne chose pour la croissance : une entreprise peut vouloir innover pour y échapper, une récession peut générer des réorganisations d'entreprises. En même temps, la récession peut être un frein à l'innovation dans la mesure où il peut être très difficile d'investir précisément à ce moment-là. Le cash-flow d'une entreprise est relativement bas pendant une récession et, les marchés du crédit étant imparfaits, une entreprise ne peut emprunter qu'un multiple de ce cash-flow. Les récessions sont des périodes où l'on a de nombreuses incitations à investir mais où on est le moins capable de le faire en présence de contraintes de crédit. Les dépenses de R&D sont les premières affectées par une récession. Or la R&D doit être maintenue sous la forme de dépenses régulières sur le long terme pour être efficace. Le rôle des puissances publiques pourrait alors être de faire ce que les marchés du crédit ne font pas en période de récession : soutenir les entreprises pour qu'elles puissent maintenir leurs dépenses de R&D. Les politiques contracycliques (le déficit budgétaire augmente en période de récession) sont d'autant plus favorables à la croissance que le développement financier d'un pays est faible. Si le marché du crédit fonctionne bien, on peut, à la rigueur, se passer de l'intervention de l'État. L'Angleterre est devenue très contracyclique pendant les années 1980, de même que les États-Unis, au contraire de la zone euro, alors que celle-ci est beaucoup moins développée financièrement. Le problème de la politique macroéconomique européenne ne réside pas tellement dans le fait que les taux d'intérêt sont trop élevés mais plutôt dans le fait qu'il n'y a pas de réactivité fiscale et monétaire suffisante au cycle économique. La réduction de la dette publique peut se faire en période de forte croissance. Certaines estimations impliquent que si la zone euro était aussi contracyclique que les États-Unis la croissance pourrait augmenter d'un demi-point.

Une politique macroéconomique adéquate

La politique économique est importante pour la croissance si l'on prend en compte la distance à la frontière et le développement financier du pays ou du secteur considérés. L'innovation est le moteur de la croissance, mais une bonne politique de la croissance doit aller au-delà des subventions à la R&D et de la protection des droits de propriété intellectuelle. Il est nécessaire de mettre en oeuvre des changements institutionnels et des politiques appropriées telles que l'accroissement de la concurrence et l'encouragement à l'entrée de nouvelles entreprises, le développement du marché financier et les dépenses d'éducation pour le supérieur. Ces réformes structurelles doivent être accompagnées par une politique macroéconomique adéquate, réagissant mieux au cycle économique et favorisant l'épargne dans les pays les moins proches de la frontière. Dans la mesure où il y a des gagnants et des perdants à ces réformes structurelles, il est nécessaire de les accompagner de politiques complémentaires aidant les travailleurs à se réallouer des secteurs déclinants vers les secteurs en expansion et compensant les perdants.

Bibliographie

    Références citées

    [1] Easterly W., "National policies and economic growth : a reappraisal", Handbook of Economic Growth, 2005, Vol. 1, Chap. 15, p. 1015-1059.
    [2] Rodrik D., Haussmann R., Velasco A., "Growth diagnostics", IPD, Working Paper, 2004.
    [3] Acemoglu D., Aghion P., Zilibotti F., "Distance to frontier, selection and economic growth", Journal of the European Economic Association, 2006, Vol. 4, 1(03), p. 37-74.
    [4] Aghion P., Fally T., Carpetta S., "Credit constraints as a barrier to the entry and post-entry growth of firms : lessons from firm-level cross-country panel data", Working Paper, 2006.
    [5] Aghion P., Bloom N., Blundell R., Griffith R., Howitt P., "Competition and innovation : an inverted U relationship", Quarterly Journal of Economics, 2005, Vol. 120, Issue 2, p. 701-728

    Autres références

  • Aghion P., Boustan L., Hoxby C., Vandenbussche J., "Exploiting states mistakes to identify the causal impact of higher education on growth", Working Paper, 2005.
  • Aghion P., Blundell R., Griffith R., Howitt P., Prantl S. , "The effects of entry on incumbent innovation and productivity", CEPR Discussion Paper, 2006, n° 5323.
  • Bénassy-Quéré A., Coeuré B., Jacquet P., Pisani-Ferry J., Politique économique, Bruxelles, De Boeck, 2004.

(1) Retranscription de la conférence réalisée par Cécile Valadier, doctorante à l'École d'économie de Paris (75).

(2) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

Idées, n°150, page 12 (12/2007)

IDEES - Innovation et politique de la croissance