Dossier
Quel cadre concurrentiel pour l'innovation et la croissance ?

Marc Gurgand, chargé de recherches CNRS, École d'économie de Paris (75),Akiko Suwa-Eisenmann, directrice de recherche à l'INRA, École d'économie de Paris (75)

Le dossier que nous vous proposons ici reprend les conférences à destination des professeurs de sciences économiques et sociales des lycées et des classes préparatoires, données à l'École d'économie de Paris en janvier 2007 et à Aix-en-Provence en mars 2007. Il met en lumière le rôle de l'innovation dans la croissance, en présentant les théories qui servent actuellement d'outils de travail pour les économistes. Ce nouveau cadre théorique permet ainsi de repenser les modes d'intervention de l'État en matière industrielle.

Depuis plusieurs années, les rapports alarmants sur les performances économiques de l'Union européenne se succèdent. Selon le rapport Sapir (2003), l'Europe a connu, après la seconde guerre mondiale, une phase de rattrapage accéléré vis-à-vis des États-Unis. Mais ce mouvement de convergence a pris fin au début des années 1980 : le PIB par tête européen est depuis lors stabilisé à 70 % du PIB par tête américain. Aussi, plus que jamais, la croissance revient comme un objectif âprement désiré. Aujourd'hui, la Commission pour la libération de la croissance française, présidée par Jacques Attali, est appelée à proposer au pays de nouvelles stratégies.

De prime abord, envisager la croissance sous l'angle de l'innovation peut sembler inhabituel. L'innovation n'est-elle pas largement issue des entreprises, qui sont même parfois des micro-entreprises (les start-ups), alors que la croissance est un phénomène agrégé, marqué par de multiples politiques nationales et européennes ? On verra pourtant que le lien entre l'analyse micro-économique de l'innovation et l'étude macroéconomique des mécanismes de croissance est au coeur des nouvelles théories de la croissance. Ce dossier fait une grande part au renouveau de la pensée schumpétérienne que Philippe Aghion (membre de la Commission Attali) et ses co-auteurs ont formalisée et prolongée. En outre, ces nouvelles théories, en donnant des fondements micro-économiques à la macroéconomie, permettent un aller-retour fécond entre les modèles et des tests empiriques sur données d'entreprises.

Au coeur de la théorie schumpétérienne de la croissance se trouve la destruction créatrice. En rendant les anciennes techniques obsolètes, l'innovation agit comme un aiguillon qui met sans cesse de nouvelles entreprises sur le devant de la scène. Cependant, l'intensité de l'innovation et ses effets sur la croissance peuvent dépendre de deux facteurs : l'environnement concurrentiel et la politique d'innovation.

Faut-il plus ou moins de concurrence pour favoriser l'innovation ? Il faut d'abord distinguer deux notions de concurrence. Une concurrence statique : les entreprises en situation de concurrence ne peuvent pas augmenter leurs prix sans provoquer une baisse radicale de la demande pour leurs produits. Et une définition dynamique de la concurrence, qui est celle qui nous intéresse ici. La concurrence, c'est la libre entrée : n'importe qui peut entrer sur un marché et commencer à produire et vendre, sans faire face à des coûts plus importants que ses concurrents. Dans la tradition schumpétérienne, les rentes de monopole sont nécessaires pour appâter les firmes, afin qu'elles innovent. La libre entrée est utile à ce processus, mais la concurrence statique peut être sacrifiée.

Pourtant, les tests empiriques ne valident pas ce raisonnement : on observe souvent plus d'innovation dans les secteurs où les rentes sont faibles. La recherche contemporaine montre que l'on peut résoudre ce paradoxe, si l'on prend en compte la distance à la frontière technologique. La concurrence statique encourage les entreprises à innover pour échapper, au moins provisoirement, à l'âpreté du marché. Mais ce mécanisme n'est efficace que dans des économies ou des secteurs très productifs, c'est-à-dire proches de la frontière technologique. La concurrence ne stimule pas l'innovation des firmes technologiquement en retard, car les rentes qu'elles peuvent espérer ne couvrent pas le coût considérable d'une mise à jour technologique.

La distance à la frontière est un élément important à prendre en compte, non seulement pour analyser le lien entre innovation, croissance et concurrence, mais, de manière plus générale, pour comprendre pourquoi l'Europe n'arrive plus à rattraper les États-Unis depuis vingt ans. L'Europe ne bénéficie plus du potentiel de rattrapage consécutif à la reconstruction d'après-guerre. Elle est désormais proche de la frontière technologique. Or, les politiques qui ont servi à parvenir jusqu'à la frontière ne sont peut-être plus aussi efficaces quand on se trouve sur cette frontière. Il en est des politiques de concurrence comme des politiques d'éducation ou de développement financier. Il n'y a pas de solution miracle valable pour tous. Certaines politiques "marchent" pour des pays loin de la frontière technologique, d'autres pour des pays proches de cette frontière. Et l'Europe est au milieu du gué.

Qu'en est-il alors d'une intervention directe de l'État en matière d'innovation ? La politique d'innovation peut se lire comme le dernier avatar de la politique industrielle, ou comme sa forme renouvelée. D'un côté, les défaillances de marché : l'externalité qui résulte de la production de connaissances n'est pas intégrée dans les calculs économiques des entreprises ; l'information imparfaite conduit à un rationnement du crédit, dans la mesure où les banques anticipent mal la rentabilité des investissements ; difficultés de coordination entre les entreprises, même lorsqu'elle pourrait être mutuellement avantageuse. D'un autre côté, le souvenir cuisant des échecs de la politique industrielle des années 1970 et son inadaptation évidente à l'univers économique contemporain. Au triptyque : recherche publique/entreprises publiques/demande publique ont succédé des relations plus complexes entre la recherche publique et privée, des entreprises privées dont le rôle dans l'innovation s'est renforcé et une demande publique désormais bridée par le déficit budgétaire. Dans ce contexte, Xavier Ragot explore les nouvelles logiques de l'intervention de l'État. Il s'agit moins de renforcer l'innovation dans les secteurs à haute technologie, que d'accroître la place de ces secteurs dans le tissu industriel, ce qui suppose d'aider activement les PME. À cette fin, la France dispose d'un ensemble d'outils dont la cohérence d'ensemble doit être repensée en elle-même et en articulation avec le cadre européen. Là encore, nous sommes au milieu du gué : les contributions de ce dossier doivent nous aider à penser la politique de croissance à venir.

Les relations entre innovation, concurrence et croissance

Marc Gurgand remet en perspective les théories de la croissance (modèle de Solow, croissance endogène, modèle schumpétérien), avant d'analyser le rôle de l'innovation et de la structure concurrentielle des marchés.

Article : Les relations entre innovation, concurrence et croissance

Innovation et politique de la croissance

Philippe Aghion présente, en termes simples, sa propre contribution à la théorie de la croissance puis détaille les politiques nécessaires pour que l'Europe soit capable de croître sur la frontière technologique : politiques structurelles portant sur l'innovation, la concurrence, le marché du crédit, l'éducation, l'épargne ; politiques conjoncturelles macroéconomiques de soutien à l'innovation pendant les récessions.

Article : Innovation et politique de la croissance

Innovation et politique industrielle

Xavier Ragot fait un bilan de la politique publique d'innovation en France, avant de se demander si la politique industrielle française a su répondre aux défaillances de marché. Il passe ensuite en revue les formes diverses que prend cette politique industrielle aujourd'hui (comme les pôles de compétitivité) et l'interaction entre des partenaires multiples (la Commission européenne, l'Agence nationale pour la recherche, l'Agence de l'innovation industrielle, l'OSEO-Anvar). Chacun de ces outils tente de répondre à un type de défaillance de marché.

Article : Innovation et politique industrielle

Dossiers documentaires

Enfin, deux séries de travaux dirigés ont été rédigées par des professeurs de sciences économiques et sociales sur la base de documents cités ou rédigés par les auteurs des articles du dossier. Ces travaux dirigés portent sur la "Croissance comparée Europe/États-Unis" et sur "Destruction créatrice et innovation".

Nous tenons à remercier tous les participants de ces journées, et notamment ceux qui ont mis au point les travaux dirigés au cours de séances en ateliers. Nous espérons que l'atmosphère stimulante des échanges pendant ces journées se retrouvera à la lecture du dossier.

Séquence pédagogique : Croissance comparée Europe/États-Unis

Séquence pédagogique : Destruction créatrice et innovation

Idées, n°150, page 4 (12/2007)

IDEES - Quel cadre concurrentiel pour l'innovation et la croissance