Dossier : Les journées de l'économie

Deux questions à Roger Guesnerie, professeur au collège de France

Entretien avec Roger Guesnerie (professeur au collège de France) .

Quelles doivent être les priorités géopolitiques du sommet de Copenhague ?

Une politique climatique mondiale efficace et vigoureuse est difficilement imaginable sans la participation des États-Unis. L'élection du président Obama change considérablement la donne et suscite l'espoir. Première raison, évidente, la contribution à l'effort de réduction du principal émetteur de gaz à effet de serre dans le monde est essentielle. Mais, plus encore, l'on peut espérer que les États-Unis prendront le leadership du combat climatique, un rôle que, pour beaucoup de raisons, ils sont sans doute les seuls à pouvoir assumer aujourd'hui. En l'occurrence, le défi est de passer un compromis global avec les pays en développement, dont le concours à la politique climatique va devenir vital. Ce compromis devrait porter sur le triplet environnement, commerce et développement. Sa préparation appelle une action diplomatique résolue qui ne débouchera pas sans une implication vigoureuse des Américains. On peut espérer que Copenhague en sera le point de départ, mais, pour l'instant, nous sommes dans un brouillard assez épais.

Estimez-vous, à l'instar du climatologue James Hansen pour les États-Unis, que l'on doive établir un système de taxe carbone au détriment du marché des quotas ?

Je ne suis pas sûr de savoir ce que préconise James Hansen. À un premier niveau, marché de permis et taxes sont des instruments assez substituables à la fois en termes d'incitations et en termes de rentrées fiscales : des quotas partiellement gratuits ont pour équivalent une exemption fiscale sur un montant d'émissions. À un second niveau, les mérites de l'une et l'autre solutions s'apprécient, disons en fonction des caractéristiques des pollutions que l'on veut éviter : par exemple, si un contrôle précis des quantités de polluant est impératif (par exemple pour une pollution chimique, qui ne relève pas strictement de la réglementation), il vaut mieux recourir à des quotas dont le montant est bien contrôlable.

En matière de politique climatique, l'analyse est plus complexe. Prenons le problème du " design " du protocole de Kyoto, où, entre parenthèses, le choix marché de permis plutôt que taxation harmonisée du carbone résulte d'une histoire au cours de laquelle les renversements de positions, par exemple des Etats-Unis et de l'Europe, ont été assez savoureux. Je crois personnellement, pour des raisons qui tiennent aux interactions entre fiscalité et prix des carburants fossiles, que le choix Kyoto de mise en place d'un marché mondial de permis est assez raisonnable, même si le fonctionnement dudit marché suscite bien des questions.

Une autre question est de savoir si la politique à destination de l'industrie américaine doit être fondée sur une taxe ou un marché de permis. Malgré les apparences, cette question est distincte de la première et c'est sans contradiction, même s'il me faudrait l'expliquer plus longuement que j'y apporte une réponse différente. Si j'avais à décider, sans grande hésitation, je choisirais la taxe qui, entre autres, a le grand mérite d'assurer une bonne visibilité à long terme du prix du carbone. L'Europe s'est prononcée, quant à elle, pour un marché de permis, sans que le choix ait fait l'objet de véritables discussions : le marché ne requérait pas l'unanimité quand la taxe l'imposait (cette dissymétrie est sans fondement, sauf éventuellement celui de l'incompréhension des mécanismes par les législateurs).

Plus profondément, je crois que la mise en place d'une fiscalité carbone au sens large, qui, si l'on choisit de raisonner à prélèvement constant, se substituerait à d'autres formes de fiscalité, est une condition indispensable pour l'obtention d'un large soutien politique aux politiques climatiques dans les pays développés.

Idées, n°156, page 20 (06/2009)

IDEES - Deux questions à Roger Guesnerie, professeur au collège de France