La découverte de l'usine (une sardinerie) (encadré 1)

"Je me rends à l'usine pour 5 h 25, pensant que cinq minutes d'avance seraient largement suffisantes pour me préparer, en me disant aussi que quelqu'un viendrait me guider. Mais, à ma grande surprise, personne ne viendra. Une femme est arrivée en même temps que moi, je l'ai suivie et je suis donc arrivée dans le premier vestiaire. Il n'y avait presque plus personne. Je dis tout de même bonjour aux filles que je croise mais celles-ci ne prennent pas la peine de relever la tête pour me saluer. Ceci se vérifiera d'ailleurs pendant les quatre semaines. J'en conclus que personne ne remarque que je suis nouvelle et surtout que je vais devoir me débrouiller seule pour trouver la responsable dont l'agence intérim m'a donné le nom. Je suis à nouveau quelqu'un qui me conduit à l'endroit où toutes les filles se rassemblent avant de commencer. Je découvre alors mon équipe de travail. Certaines me lancent des regards furtifs, d'autres s'attardent un peu plus, sûrement parce que je suis la seule en baskets, sans charlotte sur la tête et sans tenue réglementaire, dans un endroit où tout cela est exigé. C'est à ce moment là que je comprends que 5 h 30 n'est pas l'heure à laquelle je dois arriver mais l'heure à laquelle je dois être prête à commencer le travail. Mais je me dis que ceci n'est pas une évidence lorsque l'on ne connaît pas le travail ouvrier. De plus, l'agence intérim ne m'avait pas du tout informée, ni de la tenue à avoir ni des conditions de base du travail. J'étais alors un peu moins sûre de moi. Les autres m'avaient remarquée, mais personne n'a fait un pas vers moi pour m'aider. C'est maintenant que je m'aperçois qu'elles ne font rien, car ce n'est tout simplement pas leur rôle. Toutefois, je donne le nom qu'on m'a indiqué à une ouvrière. Elle ne connaît pas la personne. Je renouvelle ma demande, personne ne semble connaître cette femme. Soudain, la chef d'équipe arrive, elle va dans le bureau où je me présente immédiatement ; elle me dit d'attendre ici pour le moment. En sortant du bureau, elle croise une ouvrière et lui demande de me faire visiter les lieux (les autres filles sont alors toutes sur les chaînes de travail).

Elle a commencé par me donner des vêtements de protection : une blouse et un tablier jetables, une charlotte et des boules Quiès, qui sont entreposés sur une petite table près du bureau, à chaque début de semaine. Elle m'a ensuite accompagnée au vestiaire, a cherché rapidement un casier pour moi, mais ils étaient tous pris. Elle m'a alors dit qu'elle allait voir ce qu'elle pouvait faire en me disant : "Tu as des affaires, euh...de l'argent, des bijoux, un portable ? Non ? Parce que là on ne sait jamais ! En plus, là, tu n'as pas de casier ! Bon, je vais voir ce que je peux faire, tu peux pas laisser tes affaires là comme ça ! " Ce qui m'a étonnée c'est qu'elle ne soit pas sûre de l'honnêteté de ses collègues. Toutefois, je n'aurai pas de casier tout au long de mon contrat et personne ne m'aura proposé de partager le sien. Ensuite, elle m'a accompagnée dans l'usine. Ceci dit, j'ai beau faire l'effort de me souvenir de l'endroit où elle m'a emmenée, je serais incapable d'y retourner. En effet, le premier jour, l'entreprise parait très grande, on n'a pas le temps de s'approprier les lieux, de prendre ses marques... De plus, un certain stress m'avait envahie en découvrant un univers très individualiste et en me retrouvant seule ! Je me souviens quand même de quelques mots comme : " c'est là qu'on fait les plats cuisinés". Je sais donc où je suis allée mais, n'ayant pas eu à faire dans cette salle, celle-ci ne m'a pas marquée. Enfin, il y a eu la salle de conditionnement dont on a vite fait le tour ; les filles ont pris une seconde pour me regarder, ne sourient pas et se remettent au travail. J'ai compris plus tard, en étant à leur place, face à une nouvelle intérimaire que c'était un comportement habituel face aux va-et-vient coutumiers dans l'usine. Pour finir, elle m'a mise à mon poste, à côté d'une ouvrière d'environ 26 ans, en me disant que, pendant les trois jours à venir (soit la période d'essai), celle-ci serait responsable de moi. Cette première approche me donne une image assez ennuyeuse de l'usine et un esprit très personnel, mais je comprendrais plus tard que les filles ne font jamais plus que ce pour quoi elles sont payées. Pendant ce court temps, je n'ai été présentée à personne.

Ma "responsable" me donne alors les premières consignes. Il n'y a aucune présentation, aucune discussion, à part ses instructions. Je comprends bien qu'on est là pour travailler et que les relations avec les filles sur la ligne vont se limiter à ça. Je commence donc à mettre les sardines en boîte, à couper les morceaux comme elle me l'a indiqué. C'est la première fois que je travaille sur une ligne de production. Les rares fois que celle-ci s'arrête, j'ai l'impression qu'elle repart dans l'autre sens. Ce n'est qu'un effet d'optique, en fait j'ai la tête qui tourne à force de voir défiler des objets sous mes yeux. L'odeur est indescriptible. Je me force juste à manger avant de venir pour ne pas avoir de nausées. J'ai dû tout apprendre par moi-même, personne ne m'avait prévenue de tels phénomènes. Parfois, ma "responsable" me reprend quand le travail est mal fait, je remarque que des fois elle ne dit rien et retouche quand même mes boîtes. C'est seulement au bout de quelques heures qu'elle m'explique que la ligne fonctionne par groupe de trois et qu'il faut remplir une boîte sur trois. J'ai l'impression que je n'y arriverai jamais, je ne suis pas très rapide. Mais, après plusieurs jours d'un même travail, je me rends compte que ma "responsable" est une des ouvrières les plus rapides, avec déjà huit ans d'ancienneté. Donc ma lenteur de débutante pouvait être relativisée".

Idées, n°143, page 34 (03/2006)

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