L'enseignement des SES en Amérique Latine : témoignages d'élèves

Rémi est français. Il est inscrit en classe de première au lycée français François-Mitterrand de Brasília. Il est arrivé au Brésil au début de la classe de seconde.

"Pour moi, les SES permettent de mieux comprendre les normes et valeurs des autochtones et, quand je ne les comprends pas, de mieux les accepter. Les SES permettent donc d'avoir une approche plus ouverte par rapport à une autre culture, et ainsi éviter (ou du moins atténuer) l'ethnocentrisme qui est latent, à mon sens, en chacun de nous.

Par exemple, lorsque je suis arrivé au Brésil, j'ai été choqué de voir que quand une fête commençait à 8 heures, il n'y avait pratiquement personne avant 9 heures 30. Ma première réaction a été de me dire que décidément les adolescents au Brésil manquaient profondément d'éducation. Seulement voilà, il n'y avait pas que les adolescents, ma mère fit plusieurs dîners où certaines convives arrivèrent parfois avec deux heures de retard. Donc les Brésiliens seraient un peuple mal éduqué ?

Plus tard, j´étudiai en classe que certaines cultures étaient polychrones et d'autres monochrones, donc que pour les Brésiliens "8 heures" voulait dire "à partir de 8 heures". Je découvris même que c'était moi l'impoli (ou le déviant), lorsque un camarade me dit "arriver en avance ou à l'heure, c'est malpoli". Cette caractéristique polychrone ne vaut que pour les relations sociales, en effet, dans le monde du travail les Brésiliens sont censés être des monochrones, même si ça n'est pas toujours vérifié. Tout ceci n'est, à mon sens, pas injustifié, cela permet en effet de faire la différence entre le monde du travail et le monde amical. Maintenant, sans cas de conscience, j'arrive avec 15 à 30 minutes de retard dans les soirées.

Les SES m'ont permis d'avoir une approche ouverte par rapport à la culture brésilienne. Mais elles ne m´empêchent pas totalement de porter un regard ethnocentriste par rapport à certaines normes et valeurs. Par exemple, les méthodes d´éducation très libérales et permissives des Brésiliens avec leurs enfants continuent de me choquer.

Cependant, cette acculturation m'a remis en question (moi et ma culture). J'ai commencé à me demander si tout ce que j'avais considéré jusque-là comme normal, juste ou bien l'était vraiment."

Ike, élève gabonais, a commencé sa scolarité au Gabon. Il a intégré le système scolaire français en classe de seconde à Paris. Ayant suivi sa mère, diplomate, il fréquente le lycée français de Brasília depuis la classe de première.

"Du fait de mes origines, étudier les SES dans un lycée français et au Brésil me paraît bien plus intéressant, parce que cela me permet de prendre du recul face à certains points et ainsi de mieux comprendre le point de vue de certains auteurs sans que cela me paraisse étrange ou incohérent, par exemple lorsque l'on s'intéresse au thème de la culture. Mais il m'est d'autant plus surprenant de remarquer "l'européocentrisme" de cette matière. J'entends par là que "l'argent fait le bonheur" même pour des sociologues ayant un point de vue "pseudo à gauche". En gros pour moi, les SES telles qu'elles sont enseignées aux lycéens français tendent nettement moins vers une approche "humaine" des choses et plus vers le matérialisme !!!"

Manuel est italo-péruvien. Il a grandi au Mexique. Il n´a intégré le système français qu´en classe de seconde. Il étudie au lycée français de Brasília depuis la classe de première.

"Je suis un élève qui vient du Mexique et qui vient d'entrer dans le système d'éducation français depuis trois ans (c'est-à-dire la seconde) et qui a choisi les SES afin de pouvoir avoir une vision beaucoup plus approfondie sur le monde actuel et aussi un point de vue critique fondé sur des bases européennes et latino-américaines en même temps. Le cours de SES donné dans le système français me semble être très dense et en même temps très complet.

Cependant, il y a une quantité d'informations données qui montrent un intérêt matérialiste dans l'ensemble des cours. On nous incite toujours à faire partie de cette société de consommation et d'individualisme où la solidarité devient de plus en plus une utopie, où chacun doit se débrouiller pour les biens matériels et où l'intérêt de l'argent est la seule source qui pourra nous amener le bonheur.

Ensuite, les cours sont donnés sur des problématiques sans réponses. On pose un problème et ensuite on nous présente les différentes "thèses" qui peuvent être placées pour répondre à cette problématique, mais on ne donne pas de solutions concrètes, et, à la fin, on a plus de questions qu'auparavant. Je crois qu'on devrait mettre des solutions plus convaincantes, il faut donc dire comment c'est et ne pas nuancer ou équilibrer deux théories (je me fixe plutôt dans l'opposition classique entre les libéraux et les sociaux-démocrates). On doit donc dire qu'il y a deux façons de voir la solution, comme un libéral ou comme un social-démocrate."

Beatriz est anglo-brésilienne. Elle a toujours vécu à Brasília (sauf une année à Londres). Elle est, depuis la maternelle, scolarisée au lycée français de Brasília.

"Le fait d'avoir SES comme discipline à l´école surprend toujours une grande partie de mes amis brésiliens qui n´arrivent pas à se faire une idée exacte de ce que l´on aborde dans un cours de SES au lycée. En effet, il me semble que la série ES offre plutôt un enseignement de base aux sciences sociales que de véritables connaissances en économie. Je suis vraiment satisfaite d´avoir SES dans mes matières étudiées depuis l´âge de 15 ans, puisque ceci permet davantage aux élèves de jeter un regard critique sur leur conception du monde, et personnellement je pense que SES n´est pas si scolastique et dépasse un peu l´aspect "scolaire" de plusieurs autres matières.

Une chose qui me dérange, cependant, c´est que nous nous limitons souvent au cas français, je pense que le programme ne s´adapte pas assez aux réalités locales et je pense qu´il pourrait être plus "international". Je comprends que le système étant français il est logique d´apprendre par rapport à la France, mais il convient de relever le caractère international des lycées qui comportent des élèves de tous les coins du monde.

Tout de même, face au contexte de construction européenne, on a vu dans le chapitre sur l´Europe que la problématique dépasse l´échelle de la France, mais l´Asie, l'Amérique latine et l'Afrique restent cependant majoritairement exclues de nos études de SES."

Idées, n°141, page 46 (09/2005)

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