Le projet de L'Économie politique

Chômage, croissance, construction européenne, mondialisation... au moment où l'économie occupe une place majeure dans notre vie sociale, le débat public sur l'économie donne l'impression d'être bloqué. Ainsi, tout se mêle, souvent dans une grande confusion: l'analyse des politiques économiques, les réflexions sur la place de l'économie et du marché, les controverses sur la domination exercée par un discours de la contrainte et de la raison qui se nourrit d'une discipline qui prétend obéir aux meilleures règles scientifiques. Dans ce contexte, cette revue veut ouvrir l'économie au débat public en explicitant ses enjeux, ses politiques, son discours.

L'Économie politique se donne d'abord pour objectif de réanimer la discussion publique sur les politiques économiques. Un débat aujourd'hui largement monopolisé par les techniciens de la décision gouvernementale et le cercle restreint de spécialistes qui les entoure. Enseignement et recherche économiques universitaires se contentent bien souvent d'être le conservatoire de théories économiques opérant en vase clos. Seule une faible partie des universitaires participe de manière engagée au débat économique. De leur côté, les acteurs sociaux ne disposent que de faibles moyens d'expertise autonomes. Quant aux citoyens, ils ont rarement l'occasion de faire entendre leur voix. Il nous paraît donc essentiel de faire connaître à un public élargi les termes du débat sur la politique économique au sens large. Mettre au jour les enjeux du moment, relever les arguments sous-jacents et les choix implicites, ouvrir de nouveau l'éventail de ces choix là où ils sont oubliés ou refusés.

Rendre le débat économique au citoyen demande aussi de s'interroger sur les fondements de l'économie. Non seulement comme réalité sociale, mais aussi comme discours sur la société. Parce que l'un des obstacles à une politisation du débat économique tient à l'essence même du discours et de la science de l'économie. Arguments d'autorité, gesticulation technocratique, pression normative, toutes ces caractéristiques connues du discours politique de l'économie ont pour partie leur origine dans ce que son courant dominant en a fait: une discipline où règnent la priorité à la cohérence formelle et l'inclination à vouloir rendre compte à elle seule de l'ensemble de la réalité sociale.

De fait, les relations de l'économie avec les autres sciences sociales sont non seulement opacifiées, mais refoulées. L'histoire de la pensée économique ne s'interroge jamais explicitement sur le développement de cette discipline en relation avec la sociologie ou l'histoire. Repenser l'économie suppose que l'on s'interroge à la fois sur son rapport au débat intellectuel plus large et qu'on la confronte aux autres discours explicatifs de la réalité sociale. C'est pourquoi la revue accueillera les réflexions des sociologues, des historiens, des géographes ou des spécialistes de science politique et de relations internationales.

Il nous a semblé qu'aucune des revues existantes, quelles que soient leurs qualités, ne se confrontait à l'ensemble de ces questions. Les publications économiques sont soit à caractère universitaire, soit liées à des institutions publiques et s'adressent à un cercle restreint. Il n'existe pas de revue économique à caractère politique et citoyen. Certes, de nombreuses revues traitent de questions économiques, mais ce n'est qu'une dimension parmi d'autres des thèmes qu'elles soumettent à l'analyse. Notre objectif est au contraire de proposer un lieu de débat entièrement centré sur les questions économiques.

Cette revue n'est la propriété d'aucune chapelle et elle n'appartient à aucune école. Elle est un produit de son temps. Et l'époque n'est plus aux affrontements de blocs, aux visions totalisantes, aux cercles restreints regroupés autour de grandes figures intellectuelles symbolisant tel ou tel camp. Chercheurs, hommes politiques, experts du public et du privé, partenaires sociaux et citoyens trouveront ici une tribune pour discuter et un forum pour débattre, sans stigmatisation, de leurs idées et des problèmes de l'heure.

La légitimation du discours économique ne passe pas uniquement par la reconnaissance des pairs, ou l'adoubement par le pouvoir politique ou encore par la consécration médiatique. Elle passe aussi par la capacité des économistes à animer en permanence le débat économique au sein de la société. Si l'économie trouve une place plus stable dans le débat public, l'un et l'autre y auront beaucoup gagné. Car, après tout, la vitalité d'une science comme celle d'une démocratie repose bien sur la raison critique et la controverse publique.

Christian Chavagneux
Rédacteur en chef de L'Économie politique