Note de lecture :Asie : crise de transition et modernisation des Etats

Cette crise qui vient d'Asie
par Philippe Riès.
Grasset, 1998.
Dragon de feu, Dragon de papier
par François Godement.
Flammarion, 1998.
Le Mandarin et le Compradore
par Marie-Claire Bergère.
Hachette Litteratures, 1998.

On se rappelle du livre remarqué de Ezra Vogel, Japan as Number One, publié en 1979. Il inaugure une décennie qui ira crescendo sur le miracle de l'Asie et dont le point d'orgue sera sans doute le rapport de la Banque mondiale à l'automne 1993, The East Asian Miracle. Ce dernier projetait la poursuite d'une croissance très rapide de l'Asie à l'horizon 2020 avec un doublement dans le monde du poids économique de cette région en développement. Traditionnellement, une partie de la littérature économique en France s'est révélée critique ou sceptique quant aux vertus du miracle asiatique. Pour certains, c'était une croissance par "transpiration", pour reprendre les termes du célèbre article de Paul Krugman sur la question (1). Pour un courant progressivement dominant, le miracle était cependant peu contestable. Certains y voyaient alors la preuve d'un modèle de développement alternatif comparable à celui du modèle de capitalisme anglo-saxon. Les plus critiques du schéma libéral retrouvaient, en effet, dans les stratégies du modèle asiatique les arguments traditionnels en France en faveur du pilotage du développement par l'Etat ou de la priorité à la réduction des inégalités. A l'instar d'un certain nombre d'Américains eux-mêmes, fascinés et inquiets par le rattrapage rapide de l'Asie, d'autres voulaient y voir la supériorité quasiment culturelle du modèle asiatique, avec une grande mode autour du management à la japonaise qui allait connaître une vogue certaine au milieu des années 1980. Pour d'autres, enfin, à une époque où les Européens s'interrogeaient sur la coexistence possible dans le monde de différents modèles de capitalisme respectueux des structures politiques, sociales et culturelles héritées de l'histoire, le modèle asiatique devenait la preuve d'un monde multipolaire.

Et voici qu'arrive le 2 juillet 1997 la crise du baht thaïlandais. En quelques mois, toute l'Asie est contaminée. En dehors des cinq économies les plus touchées par la crise financière, le Japon entre dans sa grande crise de l'après-guerre, et la Chine elle-même semble condamnée à revoir en profondeur son modèle d'ouverture de 1978. Près de deux ans après, la reprise tarde dans la région, et c'est plutôt un vieux proverbe chinois qui illustre bien la situation : " Il faut attendre que la marée descende pour savoir qui ne porte pas de maillot de bain." Alors que la plupart des ouvrages anglo-saxons se sont concentrés jusqu'à présent sur les vives controverses concernant les causes de la crise financière et le bien-fondé des politiques du FMI, trois auteurs français proposent plutôt de revenir sur les aspects structurels de la crise en Asie, et plus en historiens qu'en économistes. Philippe Riès, directeur du bureau à l'AFP Tokyo, s'inscrit dans l'histoire événementielle de la crise dont il fournit sans doute les repères les plus riches et les plus vivants, du Japon à l'Indonésie, en passant par la Chine et la Malaisie. François Godement, professeur aux langues Orientales, choisit l'angle de l'histoire géopolitique depuis l'après-guerre. Marie-Claire Bergère, historienne à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, se situe enfin sur le terrain de l'histoire longue, dans la veine de la tradition braudelienne.

La convergence des analyses sur les origines de la crise en Asie est frappante : les structures politiques et économiques inadaptées de l'Asie n'auraient pas résisté à l'accélération de la globalisation dont les économies ont précisément profité dans les années d'euphorie et qu'elles ne peuvent désormais éluder. De même que l'Europe a connu sa crise de l'Etat providence, l'Asie connaît une crise d'adolescence (Ph. Riès), de transition (F. Godement), de modernisation (M.-C. Bergère) d'Etats archaïques dont la solution passe par une profonde réforme des institutions autour de deux concepts : démocratisation et Etat moderne. C'est-à-dire " passer d'un gouvernement des hommes à un gouvernement des lois ". Comme le reconnaît un parlementaire japonais cité par M.-C. Bergère: "La crise a montré que l'Etat considéré comme le plus moderne et le plus performant de la région était un Etat à certains égards encore féodal, en voie de modernisation. "

Les démonstrations des trois auteurs autour de ce paradigme classique du développement, conçu comme modernisation, sont assez convaincantes. Ph. Riès consacre aussi un chapitre à chaque situation d'archaïsme; c'est tantôt un lien entre les stratégies autoritaires de mobilisation des ressources et le capitalisme de copinage (Indonésie, Thaïlande, Malaisie), tantôt la corruption endémique du Japon ou de la Chine où l'Etat n'est pas une instance de régulation séparée du monde des affaires et de la société civile. Ce que F.Godement désigne par l'alliance trinitaire entre la bureaucratie, les grandes entreprises et les hommes politiques. L'approche de M.-C. Bergère présente sans doute l'avantage de proposer un modèle qui inscrit cette problématique de la modernisation inachevée dans une histoire longue de l'Asie tout en expliquant ce paradoxe d'un décollage remarquable des économies asiatiques dans l'après-guerre à l'intérieur d'une enveloppe archaïque.

Sa dichotomie entre le mandarin (l'Etat) et le compradore (le marché) se double d'un dualisme entre l'Asie maritime, qui est le coeur du décollage de l'Asie, et l'Asie continentale, la Chine essentiellement, qui résiste à la pénétration du capitalisme et ne le laisse se développer qu'à la périphérie de ses côtes, dans des enclaves comme Hongkong ou, plus récemment, dans les zones économiques spéciales, de type Shenzhen.

L'Asie maritime - dont le Japon fait partie - décolle bien avant les années 1960 et s'inscrit déjà sous la poussée des vagues de mondialisation au XVIe et au XIXe siècle. Le triomphe de cette Asie maritime est alors celui des communautés marchandes, très largement chinoises, que Ph. Riès surnomme " le réseau des bambous chinois ". Or, son histoire est parsemée de crises, nous rappelle fort justement M.-C. Bergère en décrivant dans le détail le boom de Shanghai entre 1912 et 1920 (croissance annuelle de 13,4%, déjà alimentée largement par les investissements étrangers). Ces crises témoignent en fait de l'impuissance du capitalisme côtier, des réseaux marchands, à avaler les Etats, à résister aux chocs de l'économie mondiale. Deuxième échec de l'Asie maritime, celui du Japon ou de la Corée que la Pax Americana va réussir à intégrer à son système dans l'après-guerre, mais sans en modifier les structures internes, guerre froide oblige. A nouveau, les trois auteurs convergent totalement autour de la description des modèles néomercantilistes qui arrivent à mobiliser les ressources du pays pour une stratégie de rattrapage rapide mais qui porte les germes d'une incapacité à survivre à la globalisation et aux exigences de la démocratisation. C'est l'inertie des structures du pouvoir économique liée à la gangrène de la corruption, comme le montrait déjà le sociologue américain Mancur Olson. C'est l'immobilisme politique pour F. Godement.

Et nos trois auteurs se retrouvent naturellement pour vilipender un asiatisme très à la mode il y a quelques années à peine, véritable cache-sexe idéologique pour masquer les archaïsmes politiques et institutionnels de l'Asie. Il faut lire, notamment, la confrontation remarquable de Ph. Riès entre le plaidoyer de Lee Kwan Yew, l'idéologue singapourien du modèle culturel asiatique fondé sur le confucianisme, et, d'autre part, la réponse du Roosevelt coréen, Kim Dae Jung, publiée dans la même revue, Foreign Affairs, en 1994 déjà. " L'asiatisme est le plaidoyer pro domo du plus éloquent des dirigeants autoritaires d'Asie, contraire aux faits et étranger à la tradition philosophique asiatique. " Ce que M.-C. Bergère dénonce également comme le glissement culturaliste d'un simple fait d'histoire: le retard dans la modernisation des Etats et de la séparation entre économie, société civile et politique. La solution? Moderniser les Etats et constituer des Etats-nations pour réconcilier le dynamisme des marchands et la nécessaire régulation de l'économie de marché que les communautés marchandes n'ont jamais su intégrer. Car aucun de ces auteurs ne croit un moment que globalisation signifie disparition des Etats, tout au contraire. La crise financière a précisément montré la double fragilité du système financier mondial et des systèmes financiers locaux malades du manque de transparence et de régulation adéquate.

L'avenir? Comme le décrivent fort bien M.-C. Bergère et F. Godement, trois pays vont jouer un rôle clé dans ce défi de la modernisation des Etats : le Japon, la Chine et l'Indonésie. Le caractère systémique de la crise de 1997 a notamment bien montré les interdépendances fortes dans ce nouveau pôle structurant de l'économie mondiale. Le poids grandissant de la Chine va en particulier faire de la réussite ou non de la modernisation de ses relations Etat/marché le test de sa capacité à mettre en valeur le potentiel intérieur de ses 710 millions d'actifs, soit près de la moitié des actifs des trente-trois économies qui comptent le plus aujourd'hui dans l'économie mondiale.

Or ces défis sont loin d'être simples. Il y a d'abord le danger du choc de civilisation cité par F. Godement. Non pas cet asiatisme pro domo cité plus haut, mais le risque de vouloir appliquer un programme libéral d'Etat minimal conçu pour soigner des excès d'étatisme keynésien à des pays qui ont au contraire besoin d'Etats modernes actifs dans le social, les infrastructures ou la régulation des mécanismes de marché. Si le risque de réaction nationaliste apparaît pour l'instant limité, parce que les sociétés civiles ne s'y trompent pas trop quant à l'accusé - leur capitalisme de copinage -, il y a un deuxième danger, celui du régionalisme mis en avant par le Japon ou la Malaisie comme solution collective face aux Occidentaux. L'échec du projet de fonds monétaire asiatique avancé en novembre 1997 pourrait bien revenir à la faveur d'une forte contagion de la crise dans le monde développé. Mais, comme le dit M.-C. Bergère, ce serait mettre la charrue avant les boeufs. L'Asie a d'abord besoin de fonder des Etats-nations démocratiques. Il existe alors un troisième risque majeur dans cette Asie en voie de devenir westphalien (Europe du XIXe siècle): " Dans l'Asie des nations, la prééminence revient tout naturellement aux pays les plus vastes, les plus peuplés [...], la Chine et l'Inde, anciens empires qui rêvent de transformer en pouvoir ce qui autrefois était influence." Confrontée au nationalisme chinois qui s'affirme avec de plus en plus de vigueur depuis les année 80, et alors même que le Japon apparaît aux yeux des trois auteurs condamné à une crise longue, l'Asie trouvera-t-elle des principes d'équilibre des forces au moment où les Etats-Unis paraissent moins capables de s'imposer que lorsqu'il s'agissait de faire face aux menaces de la guerre froide? La Chine saura-t-elle privilégier ses propres réformes politiques et économiques et retenir sa tentation nationaliste de conquête des mers du Sud?

Si les trois auteurs mettent l'accent sur la capacité de l'équipe de Zhu Rongji à passer de l'expérimentation de l'ère Deng Xiaoping à des réformes de grande ampleur concernant la fiscalité, le système bancaire, la privatisation des entreprises, etc., tous trois se retiennent de conclure quant aux fortes tensions que pourrait connaître ce pays dans les années à venir, et par contrecoup l'Asie. La seule solution serait alors un relèvement assez rapide de l'Asie maritime pour faire contrepoids au mandarin. En dépit du déclin prévisible à court terme de l'Asie maritime, M.-C. Bergère ne doute pas néanmoins que ses faiblesses sont aussi ses forces : une flexibilité qui fonde ses capacités à rebondir, à survivre aux tentatives de contrôle par le continent. Mais c'est probablement là que le "contrat faustien" de F. Godement prend aussi tout son sens. A trop vouloir coller des solutions libérales, à vouloir profiter de l'affaiblissement des entreprises et des Etats asiatiques pour leur imposer une globalisation inégale et une démocratisation à l'occidentale, on risquerait de nuire à la capacité de résistance de cette Asie maritime, et donc à l'équilibre nécessaire entre marché et Etat. C'est ce que l'on voit en Malaisie, par exemple, où l'Etat resserre sa griffe sur les groupes privés malais, mais aussi en Chine autour de la ligne du précédent Premier ministre, Li Peng, qui ne cherche qu'un prétexte pour écarter l'équipe Zhu Rongji.

Comme le montre bien M.-C. Bergère à propos de l'échec de la République constitutionnelle de Sun Yat-Sen en 1912, l'Asie doit aller à son propre rythme: " la naturalisation de la démocratie est un processus lent, complexe, susceptible de réorientations et de détournements". Deux enseignements en clair: on ne pourrait tirer du printemps de Pékin de juin 1989 la conclusion que la Chine serait mûre pour une démocratisation politique rapide; la crise montrerait qu'en Asie orientale l'Etat est une instance appelée à durer et à se renforcer pour servir de cadre à l'élaboration d'institutions modernes et à la formation de sociétés politiquement engagées.

Les conclusions sur l'avenir de cette crise en Asie sont alors assez simples. Pour les économistes qui pensent que la globalisation va s'engouffrer dans le vieux cadre protectionniste asiatique et réduire encore plus les frontières du capitalisme mondial, les trois historiens rappellent implicitement cette vieille leçon tirée par Karl Polanyi à propos de la crise des années 30 : les sociétés ne vivent pas au rythme des lois du marché. Celles d'Asie sont encore fragiles et en sont encore au stade de la création d'Etats-nations modernes, alors que ces économies apparaissaient à la veille de dépasser l'Europe ou les Etats-Unis. Cela ne peut que rappeler les conclusions tirées par l'équipe de Anatoli Chubaïs en Russie à la suite de leur défaite du 17 août dernier: " on ne rattrape pas un siècle de retard en cinq ans ".

La stabilisation de la crise en Asie va donc dépendre, d'une part, de la capacité des grands de ce monde à réfréner une globalisation sans règles et sans frontières, d'autre part, de la force d'imagination des pays en question pour trouver leurs propres trajectoires de modernisation. Sur le premier plan, l'interview du président de la Banque mondiale a de quoi rassurer lorsqu'il déclare au journal Le Monde que la solution du contrôle des changes est probablement une solution inéluctable face aux forces du marché financier mondial actuel (2). Sur le second point, F. Godement a sans doute raison : une moindre arrogance occidentale est probablement la meilleure méthode pour permettre à ces pays de trouver leurs propres combinaisons institutionnelles.

Bref, la planète est loin d'être encore un village. L'Asie est loin d'avoir fini de nous étonner. Les vrais miracles sont plus devant que derrière.

Jean-Joseph Boillot

L'Economie politique, n°2, page 103 (04/1999)
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