Note de lecture :La nouvelle gouvernance monétaire

The Geography of Money
par Benjamin Cohen.
Cornell University Press, 1998

Voilà un livre tout à fait à propos, au moment où la création de l'euro risque de bouleverser la géographie monétaire internationale! Professeur d'économie politique à l'université de Californie, à Santa Barbara, Benjamin Cohen nous livre une réflexion stimulante sur la "gouvernance " de la monnaie dans l'univers actuel de la globalisation. Le point de départ de l'analyse est le constat, somme toute banal, que la plupart des monnaies sont désormais utilisées en dehors de leur territoire d'émission. Il en résulte une nouvelle " géographie de la monnaie ", caractérisée par une interpénétration des espaces monétaires, qui bouleverse les relations internationales, politiques et économiques et remet en cause les schémas traditionnels de l'analyse monétaire. Pour Benjamin Cohen, la monnaie n'est pas neutre et cette évolution va bien au-delà d'un simple phénomène économique. Il s'agit d'effectuer une véritable révolution intellectuelle pour comprendre la place de la monnaie dans l'économie mondiale d'aujourd'hui. Pour commencer, il faut remettre en cause la relation une nation une monnaie qui donne une représentation trompeuse du statut de la monnaie dans nos sociétés, car elle est en décalage avec l'usage transfrontière des monnaies.

UNE NATION, UNE MONNAIE: UNE RELATION AFFAIBLIE

La relation d'équivalence une nation une monnaie correspond à la conception westphalienne du pouvoir, qui s'est imposée à partir du XVIIe et qui faisait de l'Etat-nation, absolument souverain dans ses frontières, la pièce maîtresse de l'échiquier politique mondial. Selon ce modèle, qui a donné une représentation adéquate de la réalité jusqu'à l'avènement de la globalisation, les gouvernements nationaux exercent un contrôle monopolistique sur la monnaie. L'Etat westphalien retirait quatre séries d'avantages de sa domination territoriale de la monnaie: c'était, en premier lieu, un symbole politique fort permettant de promouvoir l'identité nationale; en second lieu, une source de revenus - appelée " seigneuriage " - pour financer ses dépenses ; ensuite, un moyen d'isoler la nation contre l'influence extérieure (cas des changes flottants); enfin, un instrument de régulation macro-économique (la politique monétaire). Etant donné l'importance de ces avantages, on comprend pourquoi les Etats se battent pour préserver leur souveraineté monétaire.

LES ETATS EN SITUATION D'OLIGOPOLES SUR LE MARCHE DE LA MONNAIE

La thèse défendue par Benjamin Cohen est qu'aujourd'hui les monnaies sont en concurrence à l'échelle internationale, ce qui a considérablement érodé le pouvoir monétaire des Etats. L'auteur s'efforce de définir un nouveau modèle de la gouvernance monétaire, adapté à la période actuelle. La géographie monétaire doit être reconceptualisée, non plus en fonction des frontières géographiques, mais plutôt en termes fonctionnels, prenant en compte l'ensemble des formes et des fonctions de la monnaie moderne. Dans ce monde nouveau, le pouvoir monétaire est redistribué, non seulement entre les Etats, mais également entre les Etats et les acteurs du marché. L'Etat continue d'exercer un pouvoir monétaire, dans la mesure où il contrôle l'offre de monnaie, mais il doit désormais partager ce pouvoir. Il existe, en effet, des nouvelles formes de monnaies concurrentes, susceptibles d'échapper à la régulation publique : c'est la monnaie électronique (E-cash). Et les Etats n'ont plus aucun contrôle sur leurs monnaies dès qu'elles circulent en dehors du territoire national. Les espaces monétaires sont modelés, non par la souveraineté politique, mais plutôt par la main invisible de la concurrence. Les Etats se retrouvent ainsi en situation d'oligopoles; ils interagissent avec les acteurs privés dans des espaces correspondant aux réseaux transactionnels planétaires des monnaies.

LA GOUVERNANCE DE LA MONNAIE ECHAPPE-T-ELLE AUX ETATS?

Leur position oligopolistique n'empêche pas les Etats de continuer à exercer un pouvoir monétaire important. Leur fonction est, selon Benjamin Cohen, de combattre l'instabilité fondamentale des marchés ; mais, comme l'indique le fameux triangle de Mundell, il est difficile d'obtenir simultanément la stabilité monétaire et l'autonomie des politiques monétaires dans une situation de parfaite mobilité des capitaux. Reprenant une autre trilogie bien connue - Exit, Voice and Loyalty -, proposée par Albert Hirschman1, Benjamin Cohen considère qu'entre une soumission totale aux forces du marché (Exit) et un contrôle désormais impossible des intérêts privés (Loyalty), il existe une troisième voie, celle de la persuasion et de l'influence (Voice). Pour les Etats modernes, la solution est de gagner la confiance des acteurs privés, de manière à éviter la censure des marchés qui conduit aux crises monétaires face auxquelles les Etats sont souvent impuissants. Citant Robert Aliber2, pour qui " le dollar et Coca-Cola ne sont que des marques", Benjamin Cohen développe l'idée que chaque monnaie est un produit concurrent et que chaque Etat, en liaison avec la Banque centrale, doit développer une stratégie pour stimuler la demande pour sa propre monnaie.

LA GLOBALISATION AMENE UN DEFICIT DE DEMOCRATIE

Pour Benjamin Cohen, le principal avantage de ce nouveau système de gouvernance monétaire est qu'il crée un contre-pouvoir face à la toute-puissance des Etats. Ce résultat est positif, car l'histoire montre que, lorsqu'ils sont en situation de monopole, les Etats abusent de leur pouvoir de battre monnaie. Mais la situation actuelle a un inconvénient majeur : les acteurs privés ne sont redevables qu'à l'égard de leurs actionnaires, tandis que les politiciens doivent rendre des comptes à l'ensemble des citoyens électeurs. Et l'auteur de terminer son ouvrage en constatant que la nouvelle gouvernance monétaire, partagée entre les Etats et les marchés, soulève un problème de légitimité des décisions et conduit à un déficit de démocratie. Car c'est bien une minorité d'acteurs privés qui est en mesure de tenir tête aux Etats, censés représenter la majorité des citoyens.

UNE ANALYSE SUBTILE, MAIS AVEC DES LACUNES SURPRENANTES...

On est surpris de relever d'importantes lacunes dans la réflexion de l'auteur américain. Il ne donne pratiquement aucun rôle particulier aux banques centrales dans le nouveau système de gouvernance monétaire. Or, s'il est un phénomène majeur, caractéristique du nouvel ordre monétaire, c'est précisément l'importance prise par les banques centrales. L'indépendance accordée à ces dernières, considérée comme un gage de crédibilité, a bouleversé l'organisation de la gouvernance de la monnaie. Car c'est bien à un démantèlement de la souveraineté monétaire du pouvoir politique au profit des Etats que l'on a assisté. La place prépondérante accordée à la Banque centrale européenne dans l'union monétaire en est l'illustration. Aujourd'hui, la gouvernance monétaire est partagée entre trois catégories d'acteurs : les gouvernements, les acteurs privés des marchés et les banques centrales, indépendantes du pouvoir politique, mais dépendantes des marchés...

Deuxième critique: la dimension sociale de la monnaie est sous-estimée par l'analyse de Benjamin Cohen. Comme l'ont récemment montré Michel Aglietta et alii dans La Monnaie souveraine3, dans le cadre d'une approche anthropologico-économique, la monnaie n'est pas uniquement un objet économique, comme le Coca-Cola, c'est d'abord une institution sociale. Les monnaies ont de profondes racines sociales et historiques qui les relient beaucoup plus fortement au pouvoir démocratique qu'aux forces apatrides des marchés. Or, l'approche essentiellement économique de l'économiste californien, qui aborde la question de la gouvernance monétaire en termes de pouvoir de marché, apparaît très réductrice de ce point de vue.

Malgré ces lacunes, il n'en demeure pas moins que The Geography of Money doit être lu, car on y trouve une analyse nuancée, et très argumentée, du rôle monétaire des Etats face à la globalisation. A ce sujet, on ne peut que donner raison à Benjamin Cohen lorsqu'il critique, pour les renvoyer dos à dos, les analyses - venant des deux extrêmes de l'échiquier politique - qui concluent que les Etats n'ont plus aucun rôle à jouer dans un monde où la finance est totalement libre et globale. C'est, d'un côté, la position des ultra-libéraux disciples de Friedrich von Hayek4 qui prônent la dénationalisation des monnaies et défendent un ordre dominé par la concurrence des monnaies duquel sont exclus les Etats dont l'influence serait par nature perverse. A l'autre extrême, il y a la vision trop pessimiste des économistes radicaux, comme Susan Strange5, pour qui le pouvoir monopolistique des Etats aurait été remplacé par l'anarchie intrinsèque des marchés, de telle sorte que toute forme de gouvernance de la monnaie aurait disparu avec la globalisation financière.

Ainsi, les Etats modernes, et les gouvernements élus, restent des acteurs majeurs de la gouvernance monétaire face au marché et aux banques centrales indépendantes. Il serait bien que la construction monétaire européenne, inachevée de ce point de vue, prenne en compte cette donnée essentielle!

Dominique Plihon

(1) Albert Hirschman, Exit, Voice and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations and States, University Press Cambridge, 1970.

(2) Robert Aliber, The International Money Game, 5th ed., New York, Basic Books, 1987.

(3) Voir la critique de Bernard Perret dans le premier numéro de cette revue sur La Monnaie souveraine, sous la direction de Michel Aglietta, André Orléan et Odile Jacob, 1998.

(4) Friedrich von Hayek, Denationalisation of Money - The Argument Refined, 3rd ed., Institute of Economic Affairs, London, 1990.

(5) Susan Strange, The Retreat of the State : The Diffusion of Power in the World Economy, Cambridge University Press, 1996.

L'Economie politique, n°2, page 109 (04/1999)
L'Economie politique - The Geography of Money