Note de lecture :L'économie politique internationale en France : une importation mal partie

Les théories de l'économie politique internationale
par Gérard Kébabdjian, éd. du Seuil, 1999..

En conséquence de la précipitation des événements en économie internationale et des changements suscités par l'interdépendance économique, de nouvelles questions concernant la nature de l'intérêt national se présentent constamment. (...) Les praticiens de la politique étrangère prêteraient plus attention aux universitaires s'ils avaient quelque chose de pertinent et de cohérent à dire sur des questions aussi cruciales que celle-là. Ces derniers ne peuvent pas se contenter de construire des châteaux de cartes intellectuels et des jeux de mots académiques." Dans un contexte marqué par des interrogations croissantes sur le rôle du politique dans le processus de mondialisation néolibérale, on ne peut être que frappé par l'actualité de ces propos de la regrettée Susan Strange. Cela fera bientôt trente ans qu'elle les tenait dans un article intitulé International Economics and International Relations, a Case of Mutual Neglect 1. En phase avec d'autres pionniers, son manifeste appelait à renouer le dialogue entre spécialistes des relations internationales et de l'économie internationale. Elle revendiquait la nécessité de construire des outils d'analyse à prédominance politologique pour l'étude des relations économiques internationales. Depuis lors, des centaines de livres et des milliers d'articles garnissent les rayons des bibliothèques universitaires en réponse à ce défi. Mais l'ouvrage récemment publié par Gérard Kébabdjian est bien le premier manuel en langue française qui prétend cerner l'ensemble de ce champ d'étude qu'on appelle généralement économie politique internationale (EPI).

Kébabdjian se fixe trois objectifs : présenter les courants de l'EPI ; analyser ce qui est au coeur de la conceptualisation des théories de l'EPI ; mettre en évidence les limites de ces théories en vue d'esquisser une approche complémentaire. S'il y avait un exécuteur testamentaire de la mémoire intellectuelle de Susan Strange, il serait bien peiné à la lecture de ce livre. Car il constaterait, sans grande difficulté, que la présentation des courants de l'EPI relève plutôt de l'enfermement disciplinaire, que l'analyse conceptuelle souffre d'une terrible myopie intellectuelle et, enfin, que l'approche complémentaire proposée par l'auteur s'avère une entreprise tout ce qu'il y a de plus pathétique.

UN ENFERMEMENT DISCIPLINAIRE

En consacrant le premier chapitre de son manuel à une présentation des principaux courants de pensée qui influencent l'EPI, Kébabdjian reprend la classification habituelle entre libéralisme, réalisme et marxisme. Il montre ainsi très clairement les hypothèses contradictoires au fondement de chacune de ces perspectives. Par exemple, leurs unités d'analyse privilégiées sont respectivement l'individu, l'Etat et les classes sociales, et leurs postulats reposent sur les principes opposés de convergences d'intérêt, de conflits de puissance ou d'antagonisme de classes. Mais, une fois les présentations faites, Kébabdjian renvoie d'emblée le marxisme au vestiaire : " L'approche marxiste, en économie comme en économie politique internationale, ne joue qu'un rôle secondaire dans les débats théoriques de cette fin de siècle. Qu'on le déplore ou non, les controverses actuelles dans le champ de l'économie politique internationale opposent deux programmes de recherche : le programme de recherche libéral et le programme réaliste " (p. 26). Cette façon de faire est assez cavalière quand on connaît notamment l'importance de l'apport de Gramsci - l'un des épigones notoires de Marx - dans les débats qui jalonnent les revues européennes offrant un podium à l'EPI2.

En limitant de la sorte l'EPI aux seules écoles libérales et réalistes, Kébabdjian fait plus que reproduire une censure bien connue à l'encontre du marxisme. Il évacue totalement du débat deux catégories qui demeurent fondamentales à ce champ d'étude : l'espace et le temps. Les deux seuls courants retenus convergent en effet sur l'idée d'un espace dont le seul principe structurant à retenir est sa division entre Etats, et les principes de coopération interétatique qui en découlent sur le plan de l'économie internationale. Et quels que soient leurs désaccords, ils s'appuient tous deux sur un type de modèle mathématique qui trahit une totale incapacité à intégrer le facteur rebelle du temps, d'une évolution du monde socialement construite, toujours spécifique et contestable.

Il y a longtemps que les chercheurs critiques en EPI tentent de dépasser ce sens commun à toutes les orthodoxies. Certes, la confrontation à un objet aussi vaste que les relations entre l'économique et le politique dans les différents interstices de l'échelle planétaire n'est pas aisée. Mais elle offre une porte d'entrée accessible à d'autres traditions disciplinaires que la science politique américaine, trop connue pour son haut degré de formalisation mathématique. Des pionniers comme Jeffrey Harrod ou Robert Cox ont d'emblée montré que les programmes de recherche en EPI doivent s'affranchir du très haut degré de spécialisation, qui a aliéné la plupart des recherches en sciences humaines à partir des années 50. En conclusion d'un ouvrage marquant l'aboutissement d'un projet d'envergure mené avec Robert Cox, Harrod note, par exemple, qu'en matière " d'orientation politique, de stratégie de changement politique et social et d'investigation sur la nature des sociétés humaines, tout chercheur en sciences sociales ou simple observateur de la condition humaine, qui ignore - ou néglige d'analyser rigoureusement - la variété des configurations de pouvoir dans la production, aboutirait à des résultats au mieux inexacts, au pire inadmissibles "3.

De son côté, Cox part du point de départ que l'EPI doit appréhender le monde "comme une configuration de forces sociales en interaction, dans laquelle les Etats jouent un rôle intermédiaire, quoique autonome, entre la structure globale des forces sociales et les configurations locales des forces sociales au sein de pays particuliers ". Le pouvoir est ainsi vu " comme émergeant de processus sociaux et non pas comme allant de soi sous la forme de capacités matérielles accumulées, c'est-à-dire résultant de ces processus "4. C'est dans cette optique que Cox a publié une étude magistrale sur les relations entre les forces sociales, les formes d'Etat et les ordres mondiaux dans les processus de transformation globale qui ont marqué le monde depuis deux siècles5.

Dans ses perspectives criques, l'EPI est aujourd'hui un véritable carrefour transdisciplinaire qui convoque de nombreuses traditions des sciences humaines, comme l'histoire, la géographie, l'anthropologie, la sociologie, la philosophie. Ainsi, par exemple, les écrits de l'historien Fernand Braudel ont influencé la théorie des " systèmes-monde " de Wallerstein6. Ils ont aussi séduit une nouvelle génération de chercheurs, qui s'inspirent de ses réflexions sur les rythmes de l'histoire pour décrypter les enjeux contemporains de la mondialisation7. De leur côté, les géographes ont rapidement mis le doigt sur un des points les plus faibles de l'EPI : le piège territorial de l'opposition interne-international, qui fait ignorer les divers contextes spatiaux dans lesquels la vie sociale prend place8.

Au carrefour de l'anthropologie, de l'histoire et de l'économie politique, l'oeuvre de Karl Polanyi alimente quant à elle continuellement le débat critique en EPI, en particulier sa vision de l'histoire moderne comme une succession de mouvements de balancier entre l'utopie d'un marché autorégulateur et l'autoprotection des sociétés contre l'emprise de ce mécanisme9. Depuis plus d'une décennie, de nombreux chercheurs ont revendiqué un meilleur dialogue entre la sociologie et les relations internationales, en s'inspirant notamment de Max Weber10. En réponse à ce défi, Hobson a par exemple développé une approche fisco-sociologique pour appréhender la politique commerciale sous un angle totalement ignoré des analyses orthodoxes tant courtisées par Kébabdjian11. Enfin, comme l'a récemment montré Ronen Palan12, il existe tout un potentiel de synergies entre l'EPI et les approches économiques hétérodoxes de l'école française de la régulation, pour peu qu'elles cessent d'embrasser les yeux fermés la théorie des régimes internationaux.

Bref, inutile d'accumuler les exemples pour comprendre que, sans une telle ouverture disciplinaire, l'EPI n'offre aucun point de vue critique sur les multiples facettes d'une économie transnationale opérant au sein d'un système d'autorité politique fragmentée. Le croisement des traditions disciplinaires est sans doute le fait le plus saillant - et aussi le plus prometteur - de ce champ d'étude. Or, Kébabdjian l'occulte totalement. Le titre de son manuel est en effet trompeur. Il ne présente pas les Théories de l'économie politique internationale, mais seulement celles des régimes internationaux, qui se limitent à l'analyse de la coopération interétatique en matière économique à partir d'une méthode empruntée à la micro-économie.

MYOPIE INTELLECTUELLE

En apparence, Kébabdjian ne consacre qu'un seul chapitre aux régimes internationaux. Selon une définition justement qualifiée de canonique, il s'agit d'" ensembles explicites ou implicites de principes, de normes, de règles et de procédures de prise de décision autour desquelles les anticipations des acteurs convergent dans un domaine donné des relations internationales ". Enjeux de définition, modalités de formation et fonctionnement des divers types de régimes, la substance du débat théorique est bien cernée dans ce chapitre. Mais Kébabdjian n'en épuise pas pour autant son sujet. De fait, du chapitre 2 à l'avant-dernier chapitre, les régimes sont toujours là, qu'ils entrent par la grande ou par la petite porte. En présentant l'histoire des systèmes commerciaux et monétaires internationaux contemporains, la narration est empreinte de régimes. Au risque de perdre le lecteur dans le labyrinthe technique où se place le débat entre néoréalistes et néolibéraux, Kébabdjian nous offre de surcroît une vue plongeante sur la myopie intellectuelle qui caractérise la problématique des régimes internationaux.

Le problème découle de la façon dont est conçu le domaine d'investigation. Car ces auteurs adhèrent explicitement à l'épistémologie utilitariste qui domine la science économique depuis la fin du XIXe siècle. En d'autres termes, ils reprennent les postulats de la micro-économie en transcrivant dans leur domaine l'assertion célèbre de Lionel Robbins : "L'économie est la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre fins et moyens rares à usages alternatifs "13. Il est en effet remarquable de relever à quel point ils transposent cette logique au plan international.

Les approches néoréalistes et néolibérales ne font en fait que s'opposer sur la primauté à attribuer dans l'analyse, soit à l'Etat, soit aux différents niveaux d'agrégation du marché (macro-économie, facteurs de production, secteurs, etc.). Mais aucune d'entre elles ne nie l'existence d'une logique de fonctionnement rationnelle, fondée sur la recherche de l'intérêt. Les catégories d'analyse sont celles de la théorie des jeux ou celle de l'école des choix rationnels (coûts-bénéfices). Comme le présente clairement Kébabdjian, " le paradigme est celui d'un logicisme économique fondamental qui voit dans l'analyse coûts-avantages l'ultima ratio de la théorie " (p.46). Sa présentation se limite ainsi pour l'essentiel à des modèles de causalité objective qui répondraient soit à la logique implacable de la puissance, soit aux mécanismes impondérables du marché. De façon schématique, les différentes thèses soutenues par les adeptes d'une telle démarche sont en effet les suivantes. Pour les partisans de la théorie de la stabilité hégémonique, il faut une distribution hiérarchique de la puissance en mesure de garantir à tous les Etats le "bien public " d'une économie internationale libérale. Pour les réalistes ne souscrivant pas au postulat de la stabilité hégémonique, ce sont seulement dans certaines circonstances que la poursuite de l'intérêt national offre les opportunités favorables à une coopération économique internationale. Enfin, selon les tenants des approches néolibérales, ce sont les divers niveaux d'agrégation sur lesquels s'impriment ou non les mécanismes de marché (market failure) qui décident d'une coopération interétatique permettant une meilleure allocation des ressources.

Aucune de ces approches n'entre en matière sur ce qui forge et modifie l'intérêt des Etats, sur les instances de pouvoir public ou privé autres que l'Etat, sur la reconnaissance du droit de propriété au fondement d'une économie de marché. Bref, sur toute une série de modalités sous lesquelles peut se présenter la relation entre économique et politique dans un système d'autorité fragmenté. Car elles évacuent de leur réflexion la contingence des conditions historiques, des luttes sociales et politiques ou des enjeux symboliques qui font et défont ces relations, tant à l'intérieur de l'espace national que dans le cadre de l'économie mondiale.

UNE ENTREPRISE PATHETIQUE

Ce constat d'échec, Kébabdjian le dresse en fait lui-même : " Si les systèmes de théorisation paraissent déficients pour guider l'interprétation, c'est parce que les approches conventionnelles supposent que le fonctionnement et la dynamique sont préfixés par les solutions à apporter à des problèmes initiaux considérés comme invariants dans l'espace et dans le temps " (p. 284). Pourquoi donc avoir consacré tant d'énergie à présenter dans toute leur technicité les multiples variantes de ces modèles analytiques, pour conclure sur une telle condamnation de la pertinence même du principe de modélisation ? Pourquoi avoir tant fatigué le lecteur avec des problématiques telles que les offres et les demandes de régimes, les dilemmes d'action collective, les coûts de transaction, la hiérarchie de la puissance, les gains absolus et relatifs qui, contrairement à ce qu'affirme Kébabdjian (p. 283), ne font pas partie des réflexes de tous les analystes qui s'intéressent à l'émergence des institutions en économie internationale ? Si les postulats sont inadmissibles, ne valait-il pas mieux refuser d'emblée l'entrée en matière ? On se le demande vraiment, d'autant plus que, dès le premier chapitre, Kébabdjian nous vante les mérites du " bricolage " (au sens de Lévi-Strauss), qui permet de produire des jugements de connaissance sans règles apriori. Son dernier chapitre veut alors relever le défi, tout en reconnaissant que le " bricolage " reste un " art difficile et risqué " (p. 47).

Kébabdjian nous présente donc des approches alternatives. L'objectif déclaré est de trouver une synthèse qui retienne la pertinence des approches conventionnelles concernant la création des régimes, tout en les complétant, pour répondre aux problèmes posés par ces approches du point de vue de la dynamique et de l'évolution des mécanismes de coopération. La prise de risque s'avère rapidement difficile à assumer. Car, une fois encore, les approches alternatives retenues conduisent tout au plus à un amendement théorique, certainement pas à une quelconque alternative. Aux approches cognitivistes, il reprend ainsi l'idée que les systèmes de valeur et les fruits de la connaissance détiennent non seulement une capacité d'influence autonome sur la dynamique des régimes, mais qu'il existe aussi un " feed-back ", un effet en retour, qui consiste dans la capacité des régimes à changer les croyances et les perceptions. Aux approches constructivistes, il prête " un second feed-back ", en insistant sur les changements internes aux économies et aux sociétés nationales, au-delà des seuls Etats, qui accompagnent la création des régimes internationaux (p. 276). Un moyen de donner leur place aux facteurs nationaux négligés par l'approche des régimes.

Kébabdjian a beau jeu de déplorer le retard pris, en France, dans le champ d'étude de l'EPI. Mais, en procédant comme il le fait, il ne rend pas service aux lecteurs francophones qui chercheraient des outils d'analyse critiques pour faire face à une situation économique internationale peut-être plus instable que jamais. Il laisse croire que l'hétérodoxie appelée de ses voeux ne consiste pour l'instant qu'à un vague défrichement auquel il contribue courageusement dans les dernières pages de son manuel. Si Kébabdjian avait pris la peine de porter son regard ailleurs qu'aux Etats-Unis, il n'en aurait probablement pas été ainsi. Selon une étude récente, l'utilitarisme est au fondement de 70 à 80 % des articles publiés dans les deux revues américaines (International Studies Quarterly et International Organization) qui comptent dans la carrière académique d'un chercheur en EPI aux Etats-Unis. En comparaison, le pourcentage n'atteint pas 20 % dans la revue publiée par l'Association britannique de relations internationales, Review of International Studies 14. C'est au Royaume-Uni, au Canada, en Australie et dans de nombreux autres pays qui acceptent l'anglais comme langue vernaculaire de la communauté scientifique qu'il aurait fallu se tourner pour saisir dans toute son envergure la littérature qui présente l'EPI sous un jour radicalement différent.

Il y a plus d'une décennie maintenant que des manuels d'introduction anglophones sont publiés précisément dans cette optique15. Leur perspective critique les engage à souligner la dimension socialisée et politisée de la production intellectuelle. Les problématiques centrales à partir desquelles ils conçoivent l'EPI ne sont pas les régimes internationaux. Comme le montrent bien Gill et Law, ces analyses s'articulent généralement autour de deux concepts centraux, qui sont également revendiqués par les approches conventionnelles. On ne s'étonnera pas, dès lors, que les définitions divergent. Le concept de power, tout d'abord, n'est ni perçu en termes strictement relationnels (avoir du pouvoir sur quelqu'un, de l'influence sur un pays, etc.), ni confiné à sa dimension stato-centriste. Il renvoie plutôt à une dimension structurelle du pouvoir, celle en mesure de limiter les possibilités de changement social grâce à l'intériorisation, par les groupes sociaux subordonnés, d'un imaginaire collectif arbitraire. Et Gill et Law de rajouter : " Les aspects normatifs du pouvoir structurel doivent être articulés à ses aspects plus matériels, aspects qui sont normalement soulignés dans les analyses marxistes classiques sur les relations capital/travail. "16.

Ce point de vue sur le pouvoir est en étroite relation avec la conception gramscienne de l'hégémonie. Les néoréalistes, on s'en souvient, restreignent le sens de cette notion à la façon dont une puissance étatique est en mesure d'assurer plus ou moins bénévolement le maintien de l'ordre international. Certes, la définition gramscienne prête à confusion par les contradictions que l'on retrouve à ce sujet dans les Cahiers de prison et par le fait qu'elle se réfère uniquement à l'Etat territorial, et non pas à la forme de pouvoir politique qui serait en mesure de le transcender sur le plan international. Elle se réfère pourtant à une situation qui dépasse une simple alliance de classes ou de fractions de classe, pour embrasser les dimensions politique, économique et culturelle (ou idéologique) d'un rapport de forces particulier, capable de faire partager une conception du monde donnant substance et cohérence au pouvoir qu'il incarne ou qu'il veut incarner. C'est à partir de ce type de point de vue que les perspectives critiques en EPI appréhendent les conditions tant matérielles que normatives qui canalisent les possibilités de changement social à l'échelle internationale. Les analyses peuvent dès lors porter sur des questions très variées : les multiples stratégies disciplinaires du capitalisme dans la vie quotidienne ou, à l'opposé, la mobilisation des ONG à l'encontre du FMI, de la Banque mondiale ou de l'Organisation mondiale du commerce ; le sens commun comme vecteur de résistance au processus de mondialisation ; le déploiement de formes de pouvoir non étatiques dans des domaines aussi variés que le commerce maritime, la comptabilité internationale, l'expertise scientifique ou les organisations privées sur lesquelles reposent les alliances de classe transnationales.

Ici encore, la liste pourrait s'allonger à l'envi, mais il n'est pas sûr que la démonstration en serait plus convaincante. Pour ne pas retomber dans un positivisme qui oppose faits et valeurs, vrai et faux, il faut en effet garder à l'esprit une mise en garde souvent citée dans le monde anglo-saxon : " La théorie est toujours pour quelqu'un et pour un but donné. " 17 Ce qui distingue Kébabdjian des perspectives critiques n'est donc rien de plus qu'une divergence - aussi radicale soit-elle - sur l'orientation pratique allouée à la recherche. Les approches conventionnelles auxquelles on peut associer la plupart des alternatives retenues par Kébabdjian sont en effet très cohérentes. La raison instrumentale qui les guide doit permettre de mieux orienter le(s) prince(s). Les perspectives critiques construisent leurs problématiques de façon tout aussi cohérente, car la raison émancipatrice à laquelle ils souscrivent les engage à faire voir des problèmes là où le prince n'a pas forcément intérêt à en voir. On le voit bien : opter pour l'une ou l'autre de ces approches ne se fonde pas en raison, mais sur la dimension politique du savoir. Question fondamentale et pourtant balayée par Kébabdjian du revers de la main lorsqu'il affirme, au détour d'un paragraphe (p. 271), qu'il n'y a pas de place pour une réflexion sur le statut éthique des relations internationales dans le cadre de son manuel.

Jean-Christophe Graz, Chercheur en économie politique internationale.

(1) International Affairs, vol. 46, avril 1970, pp. 304-315.

(2) Voir en particulier Review of International Studies, Review of International Political Economy, New Political Economy. Et aussi : Gramsci, Historical Materialism and International Relations, sous la dir. de Stephen Gill, Cambridge University Press, 1993, et Transnational Classes ans International Relations, éd. Routledge, Londres, 1998.

(3) Power, Production and the Unprotected Worker, par Jeffrey Harrod, Columbia University Press, 1987, p. 325.

(4) " Social Forces, States and World Orders : Beyond International Relations Theory ", par Robert Cox, Millennium, vol. 10-2, 1981, p. 141.

(5) Production, Power and World Order. Social Forces in the Making of History, New York, par Robert Cox, Columbia University Press, 1987.

(6) Le Capitalisme historique, par Immanuel Wallerstein, Paris, éd. La Découverte, 1985.

(7) " Braudelian Reflections on Economic Globalisation : the Historian as Pioneer ", par Eric Helleiner, in Innovations and Transformation in International Studies, par Stephen Gill et James H. Mittelman, Cambridge University Press, 1997, pp. 90-104.

(8) " The Territorial Trap ", Review of International Political Economy, vol. 1-1, 1994, pp. 53-81 ; Mastering Space. Hegemony, Territory and International Political Economy, éd. Routledge, Londres/New York, 1995.

(9) La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, par Karl Polanyi, éd. Gallimard, 1983 ; International Political Economy. Understanding Global Disorder, par Björn Hettne, Londres, Zed Books, 1995.

(10) The Sources of Social Power, par Michael Mann, (2 vol.), Cambridge University Press, 1986, 1993 ; The Nation State and Violence, par Anthony Giddens, Cambridge, Polity Press, 1985.

(11) The Wealth of States. A Comparative Sociology of International Economic and Political Change, par John M. Hobson, Cambridge University Press, 1997.

(12) " Les Fantômes du capitalisme mondial : l'économie politique internationale et l'école française de la régulation ", par Ronen Palan, L'Année de la régulation, vol. 2, 1998, pp. 63-86.

(13) Essai sur la nature et la signification de la science économique, par Lionel Robbins, éd. Médicis, 1947, p. 30.

(14) " The Sociology of a Not So International Discipline : American and European Developments in International Relations ", par Ole Weaver, International Organization, vol. 51-4, 1998, pp. 687-727.

(15) The Global Political Economy, par Stephen Gill et David Law, Londres, Harvester Wheatsheaf, 1988 ; Transcending the State-Global Divide. The Neo-Structuralist Agenda in International Relations, par Barry Gills et Ronen Palan, Boulder, Lynne Rienner, 1994 ; International Political Economy : Understanding Global Disorder, par Björn Hettne, Londres, Zed Books, 1995 ; The New International Political Economy, par Craig Murphy et Roger Tooze, Boulder, Lynne Rienner, 1991 ; States Versus Markets. History, Geography and the Development of the International Political Economy, par Herman M. Schwartz, New York, St Martin's Press, 1994 ; States and Markets : An Introduction to International Political Economy, par Susan Strange, Londres, Pinter, 1988.

(16) Voir note 15 ci-dessus.

(17) Voir note 4 page 107.

L'Economie politique, n°3, page 105 (07/1999)
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