Note de lecture :Aux sources de l'OMC. La Charte de La Havane, 1941-1950

Aux sources de l'OMC. La Charte de La Havane, 1941-1950
de Jean-Christophe Graz.
Publications d'histoire économique et sociale internationale, Librairie Droz, Genève, 1999.

A lire les commentaires des professeurs Michel Rainelli et Jean-Marc Siroën, on peut dire sans se tromper que l'ouvrage de Jean-Christophe Graz ne laisse pas les économistes indifférents. L'Economie Politique a demandé à ces deux spécialistes des questions commerciales internationales de donner leur avis sur un travail issu d'une autre discipline, l'économie politique internationale. Une approche qui a notamment pour principe de considérer les outils économiques traditionnels comme insuffisants pour comprendre le monde et devant être complétés par une vaste connaissance de l'histoire et par l'utilisation des outils fournis par la science politique.

Or, là où Michel Rainelli voit un complément indispensable à l'économie, Jean-Marc Siroën n'est pas du tout convaincu par la méthode et les concepts qui lui sont proposés. La seule chose qui rassemble nos deux critiques est la partie proprement historique de l'ouvrage, qui nous replonge dans l'ambiance des négociations de la Charte de la Havane, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Face à l'effervescence grandissantes des approches véritablement interdisciplinaires, telle l'économie politique internationale, les économistes, comme le montrent nos deux commentateurs, ne peuvent plus rester indifférents.

Christian Chavagneux

Un complément indispensable à une étude d'économiste

L'instauration de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), à compter du 1er janvier 1995, a contribué à un regain d'intérêt pour la tentative avortée de l'Organisation internationale du commerce (OIC), c'est-à-dire le versant institutionnel qui aurait dû compléter le Gatt et qui a échoué en raison essentiellement de problèmes internes aux Etats-Unis. L'ouvrage de Jean-Christophe Graz traite bien évidemment de cette dimension historique, mais il présente également l'intérêt de fournir des instruments pour comprendre les difficultés contemporaines auxquelles est confrontée l'OMC. Il s'agit en effet d'une tentative à l'intersection des préoccupations des politologues, des historiens et des économistes, qui s'inscrit dans le champ général de l'économie politique internationale. Par rapport à cette perspective, il n'est pas inutile de préciser que le point de vue retenu dans la critique de cet ouvrage est celui d'un économiste, au risque d'appauvrir la richesse des développements proposés.

L'apport d'une analyse en termes d'économie politique internationale, par rapport à celle que mènerait un économiste, peut être mise en évidence en décrivant sommairement le contenu d'une étude de la même question étudiée sous l'angle de vue habituel. Un économiste partirait de la question du libre-échange et de sa supériorité sur le protectionnisme, en expliquant dans quels cas précis la protection peut être justifiée. Il s'intéresserait ensuite aux solutions institutionnelles proposées pour réaliser la libéralisation des échanges grâce au Gatt, en étudiant leur efficacité et leur capacité à résoudre les différends commerciaux entre les nations. Enfin, il s'interrogerait sur l'élargissement progressif des domaines traités par le Gatt, puis par l'OMC1. Dans ce cheminement, les questions de la nature de l'Etat, de la nature des rapports entre les différentes nations, des fonctions de l'ouverture des nations aux échanges internationaux, entre autres, ne seraient pas posées, sans doute parce qu'elles se situent en dehors de son domaine de compétence. L'ouvrage de Graz les aborde de manière éclairante. Il constitue donc un complément indispensable à une étude d'économiste.

UN NOUVEAU CONCEPT : LE MERCANTILISME TRANSNATIONAL

L'analyse originale de Graz s'appuie sur un nouveau concept qu'il propose : le "mercantilisme transnational". Il convient donc de s'arrêter sur sa signification et de voir en quoi il éclaire la théorie des relations internationales. Le terme est a priori surprenant, puisque le mercantilisme est généralement conçu comme un système de pensée qui privilégie la recherche par les nations d'une balance commerciale excédentaire2. Cependant, les analyses des historiens de la pensée économique présentent une vision beaucoup plus subtile de ce courant de pensée et s'interrogent fréquemment sur l'existence même d'une approche unifiée3. Pour Graz, le mercantilisme "montre bien l'aspect contingent des médiations politiques inhérentes aux différentes activités économiques ayant une incidence sur l'échange international ; il souligne aussi le fait qu'il n'y a pas de frontière étanche entre les conditions de l'échange sur le plan international, la règle monétaire dans laquelle s'effectuent les échanges et les conditions de production des biens échangés (ou les conséquences de l'échange de ces biens sur les conditions de production)" (pp. 10-12). Cette conception de base du mercantilisme nourrit le concept de mercantilisme transnational, qui désigne "une structure historique caractérisée par la tentative de normaliser les antagonismes qui résultent de deux exigences contradictoires" (p. 9). Ces deux exigences sont, d'une part, le rôle accru de l'Etat dans l'activité économique et sociale, qui confère une nouvelle légitimation à l'Etat et, d'autre part, la conciliation des dimensions nationale et internationale du capitalisme.

Pour Graz, la fin des années 40 correspond à une modification fondamentale du rôle de l'Etat : l'interventionnisme au service du plein-emploi a des répercussions essentielles sur la légitimité de l'Etat, qui devient dépendante de l'atteinte de cet objectif (pp. 49-50) : "La Seconde Guerre mondiale accouche d'une situation dans laquelle le champ de conflictualité privilégié des économies capitalistes se soustrait de la production, le lieu où s'exerce concrètement l'opposition entre le capital et le travail, pour se transposer vers l'Etat, le lieu qui mobilise l'autorité politique au service de la dynamique socio-économique" (p. 51). L'accent mis sur le processus de légitimation étatique permet à Graz de dépasser les explications traditionnelles de l'organisation des échanges internationaux après 1945 : il ne s'agit pas du triomphe du libre-échangisme imposé par les Etats-Unis, mais d'une organisation originale de la "transnationalisation de capitalisme". Cette conception est mise en oeuvre pour étudier la genèse, les négociations et l'échec de la Charte de La Havane. Il faut signaler ici, même s'il n'est pas possible d'entrer dans le détail, le grand intérêt de l'étude factuelle et l'important travail sur archives, particulièrement pour les négociations entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, entre 1943 et 1945.

UNE COMPARAISON OMC-OIC QUI MERITE ATTENTION

Le point abordé en conclusion, la comparaison entre l'OMC et l'OIC, mérite une attention particulière : Graz est-il capable de démontrer la pertinence actuelle de son analyse, ou bien celle-ci est-elle contingente à la période qui voit le triomphe du welfare state ? Graz considère que la régulation commerciale résultant de l'OMC "répond, pour une part du moins, à une forme d'antagonisme qui était déjà pleinement prise en considération dans le projet de l'OIC" (p. 300). Cette analyse est fondée sur une étude de trois dossiers, les Trips, les Trims et le Gats, qui montrent comment des sujets liés aux conditions de production "se situent désormais au coeur de la contestabilité des échanges internationaux" (p. 302). Ainsi, à un premier niveau, l'OMC répond bien à l'échec de l'OIC. Cependant, Graz considère que l'OMC peut rencontrer des limites, d'une part en raison des tensions internes aux Etats-Unis, avec la coalition de fait entre la droite populiste (antimondialiste) et des militants syndicaux et environnementalistes (défendant des normes sociales et environnementales), qui s'oppose à la libéralisation des échanges, d'autre part en raison de la mobilisation des ONG contre le libre-échange. Il est intéressant de souligner que l'ouvrage de Graz a été publié avant la conférence ministérielle de Seattle : la seule référence en termes de contestation "citoyenne" était alors les manifestations lors de la conférence ministérielle de Genève, en mai 1998, d'une ampleur beaucoup plus faible que celles de Seattle.

L'ouvrage de Graz donne matière à réflexion : il présente une pensée originale, qui va bien au-delà des visions mécaniques qui font des organisations économiques internationales le simple prolongement des intérêts américains. Il faut souhaiter que la réflexion de l'auteur ne s'arrête pas là : une des originalités de la période contemporaine, par rapport à son analyse, est que la "contestabilité" des politiques publiques voit son champ élargi. D'un côté, le pacte social caractéristique de l'après-guerre est remis en cause, particulièrement pour les travailleurs les moins qualifiés4, et la fonction de correction des insuffisances du marché est de plus en plus remise en cause par les pouvoirs publics. De l'autre, comme l'indique Graz, la libéralisation des échanges devient elle-même l'objet de critiques convergentes venant de secteurs très différents de la société. Il y a donc maintenant deux domaines de contestation étatique qui, selon les acteurs, se rejoignent ou s'opposent : on peut être pour le retrait de l'Etat de la sphère économique sur le plan intérieur, tout en étant opposé au libre-échange, comme le démontrent certains groupes sociaux français, alors que, demanière plus classique, d'autres groupes sont à la fois partisans de l'intervention publique interne et opposés au libre-échange. L'avenir des relations économiques internationales dépend de l'équilibre qui peut être atteint entre ces deux forces et de la remise en cause du "mercantilisme transnational" qu'il peut (ou non) impliquer.

Michel Rainelli

Un parti pris qui ignore l'analyse économique

En janvier 1995, l'Organisation mondiale du commerce commençait ses activités. Les accords de Marrakech d'avril 1994, qui en prévoyaient la création, avaient pu être ratifiés par un Congrès pourtant réticent à l'égard des abandons de souveraineté dans le domaine de la politique commerciale, qui relève des prérogatives du législatif. D'ailleurs, plus de quarante ans auparavant, en 1950 exactement, l'administration américaine avait dû renoncer à soumettre au Congrès la ratification de la Charte de la Havane, qui prévoyait la création d'une Organisation internationale du commerce. Cette institution devait représenter, avec le FMI et la Banque mondiale, le troisième pilier, du "nouvel ordre économique international", construit sur la ruine du "désordre" international des années 30.

Le titre du livre de Jean-Christophe Graz présuppose une filiation entre le projet d'OIC et celui de l'OMC. Cette présentation commode et séduisante serait trompeuse si elle court-circuitait les cinquante ans du Gatt, accord de substitution certes, mais qui adopte la plupart des principes et des exceptions commerciales de la Charte de La Havane (clause de la nation la plus favorisée, clauses de sauvegarde, etc.). Si le Gatt était sur de nombreux points bien moins ambitieux, on ne retrouvera pas dans les accords de Marrakech ce qui avait été délaissé, notamment les engagements en matière sociale ou concurrentielle. Certes, les compétences de l'OMC sont plus larges que celles du Gatt, mais les accords sur les services (Gats) ou sur la propriété intellectuelle (Adpic) auraient très bien pu être signés indépendamment de l'accord instituant l'OMC (comme cela a d'ailleurs failli être le cas avec des accords multilatéral sur l'investissement, AMI). Cette initiative tardive des négociateurs de l'Uruguay Round consolide évidemment le statut juridique de l'organisation par rapport au droit international. Mais elle ne remet en cause fondamentalement ni le fonctionnement ni les principes fondamentaux du Gatt, sauf, peut-être, dans la procédure de règlement des différends, "vraie" innovation institutionnelle des accords de Marrakech. Dans son introduction, Robert Cox note bien que l'OMC affirme la domination du global sur l'international, et donc la domination idéologique du néolibéralisme. Mais rien dans l'ouvrage ne permet d'étayer une telle position. L'OMC reste une institution inter-étatique, incapable d'affronter les problèmes globaux, écartée de la globalisation financière et qui a aujourd'hui moins de contacts directs avec les firmes transnationales qu'avec... les ONG.

La facilité du titre révèle certes une dérive historiciste agaçante, mais courante et, espérons-le, bénigne. Comment apprécier la méthode qui consiste à postuler que, si le contemporain ne peut jamais s'expliquer que par le passé (mais, alors, pourquoi situer le début de l'histoire à 1941, plutôt qu'en 1934, 1860, etc. ?), seule l'étude de ce dernier présente un véritable intérêt. La Havane éclaire peut-être Seattle, encore faut-il faire ressortir les constantes.

Ces réserves de forme n'enlèvent évidemment rien à l'intérêt d'examinerer à la fois les idées et les circonstances qui ont conduit à la signature, puis à l'échec de ce traité international. L'intention est d'autant plus louable que, si l'opinion informée a certes entendu parler des mésaventures de la Charte de la Havane, elle en ignore généralement le contexte et les raisons profondes.

DES QUALITES DE RIGUEUR, LES DEFAUTS D'UN CERTAIN ACADEMISME

Le livre de Jean-Christophe Graz est la version publiée d'une thèse. Il en partage des qualités de rigueur dans la documentation (en oubliant parfois d'être précis dans son exégèse), mais également les défauts d'un certain académisme. Lire l'institutionnel à la bougie d'une théorie qui, en plus, se veut originale est toujours un exercice difficile. N'est-ce pas d'ailleurs ce qui en donne la valeur aux yeux des jurys les plus exigeants ?

Malheureusement, c'est souvent l'artifice qui tend à l'emporter. Le livre se présente certes comme plus qu'une simple monographie. Ce qu'il est pourtant, pour l'essentiel, ce qui en fait d'ailleurs le principal l'intérêt. L'auteur ne parvient pas à empêcher que la composition en deux parties - théorie d'appui, récit des événements -, d'ailleurs très déséquilibrées, ne soit aussi une dichotomie.

Néanmoins, l'auteur se veut porteur d'une "vraie" thèse. Après avoir balayé les différentes approches généralement proposées pour expliquer l'ordre international de l'après-guerre, il propose le concept du "mercantilisme transnational" qu'il situe par rapport aux concepts voisins et, notamment, à l'embedded liberalism de Ruggie. Pour l'auteur, "il s'agit avant tout de faire état de l'antagonisme qui réside entre deux exigences fondamentales : d'une part, le rôle accru de l'Etat dans l'activité socio-économique (...) et, d'autre part, la rénovation des conditions de transnationalisation du capitalisme après la période troublée de l'entre-deux-guerres" (p. 41). Cette préoccupation rejoint celle de Polanyi dans La grande transformation (1944), cité par l'auteur : "Des ruines du Vieux Monde, on peut voir émerger les pierres angulaires du Nouveau : la collaboration économique entre des Etats et la liberté d'organiser à son gré la vie nationale."

Si l'auteur veut insister sur le fait que l'ordre économique d'après-guerre visait à surmonter les contradictions entre les intérêts individuels des Etats et leur intérêt collectif à coopérer, il s'agit d'une évidence qui, a priori, ne prête pas à discussion. Tous ceux qui se sont penchés un peu sérieusement sur la genèse et les textes de la Charte et du Gatt ont bien identifié le soubassement mercantiliste des textes du Gatt, même si l'opinion publique et nombre de commentateurs sà n'en présumer qu'un soubassement libéral, disons ricardien. Les accords n'évoquent pas, même de très loin, la théorie des avantages comparatifs (différences dans les prix relatifs des pays) ou les bienfaits attendus d'une division internationale du travail qui optimiserait l'emploi de ressources mondiales limitées. C'est, bien au contraire, une forte méfiance à l'encontre de la spécialisation qui transparaît. Sur ce point, l'auteur a donc raison de rappeler l'idée que le mercantilisme n'exclut pas la "transnationalisation" (pour reprendre l'expression de l'auteur).

Jean-Christophe Graz aurait même dû aller plus loin. Le mercantilisme n'est rien d'autre que la forme externalisée du nationalisme économique. Le concept de mercantilisme transnational est un pléonasme. La transnationalisation n'est pas une option, mais un élément même de la définition du mercantilisme. Le mot n'a-t-il d'ailleurs pas pour racine le terme de "marchand" (mercante) ? Le soi-disant libre-échange du XIXe siècle n'est-il pas mieux appréhendé par les guerres de l'opium que par le traité franco-britannique de 1860 ? La transnationalisation du mercantilisme n'est donc pas une forme de régulation spécifique de l'après-guerre. Elle en constitue une forme normale. La nouveauté de la Charte se trouve ailleurs et, pourquoi pas, dans les contradictions même d'un mercantilisme incapable de générer spontanément sa propre régulation.

Le libéralisme et le mercantilisme ne se distinguent donc par sur la nécessité de la "transnationalisation", mais sur ses objectifs, ses moyens, la nature de ses gains et le rôle de l'Etat. Encore fallait-il mieux saisir le libéralisme. Et, plus particulièrement, le libéralisme économique, composante du libéralisme politique formulé au XVIIIe siècle. La théorie classique du commerce international n'est pas un quelconque sous-produit de la philosophie des Lumières, mais la principale arme de guerre contre un mercantilisme, certes présenté de manière caricaturale par les plus grands, comme Adam Smith (on le sait depuis Heckscher, Keynes et Schumpeter), mais non dénué de pertinence sur la dénonciation des politiques mercantilistes à la Colbert, qui ont compromis la révolution industrielle en croyant pouvoir l'ériger sur la misère des paysans. Celles-ci ne préfiguraient-elles pas les désastres des politiques qui seront menées par ses héritiers lointains? Rappelons au passage que cette philosophie libérale est aussi celle qui condamnera, avec Montesquieu, une forme avancée de la mondialisation marchande, alors associée au système mercantile : le commerce des esclaves.

TOUT NE SERAIT-IL QUE POLITIQUE ?

Mais la question est autre : peut-on faire l'"économie politique du mercantilisme international" (titre de la première partie) sans économie ? Certes, l'auteur a parfaitement le droit de penser que "l'existence en soi d'une sphère économique distincte de la sphère politique (économisme ontologique)" ou que "l'emprunt implicite ou explicite à la méthodologie dominante en économie (économisme logique) ne peuvent que déboucher sur un double réductionnisme ontologique et méthodologique", quitte à oublier, au passage, que cette méthodologie dominante trouve son origine dans... la philosophie politique. Mais en quoi cette position justifie-t-elle le réductionnisme inverse, qui ignore ostensiblement l'analyse économique ? Tout ne serait-il que politique ? Ce parti pris est surprenant et paradoxal car, par ailleurs, l'auteur montre bien l'influence qu'ont exercée les économistes académiques dans les travaux préparatoires de la Charte5.

Est-ce commettre le péché de réductionnisme (ontologique et méthodologique) que de s'étonner qu'un livre consacré à la Charte de la Havane, grand accord visant à la libéralisation des échanges commerciaux et, qui plus est, censé s'articuler autour d'un concept de mercantilisme transnational, ne porte d'appréciation sur l'analyse économique des relations économiques internationales qu'à l'aune des interprétations des manuels et de quelques commentateurs choisis ? N'est-il pas étonnant de ne voir citer que trois fois Adam Smith et jamais Montesquieu, Hume, Quesnay, Ricardo, Cobden6 ? Sur des questions moins essentielles, peut-on limiter le libéralisme des années 40 à Hayek et Robbins ? Peut-on évoquer le débat sur la planification en oubliant la controverse entre Mises et Lange ?

Et même si on admettait que l'analyse privilégie à ce point la dimension politique, en quoi le concept de mercantilisme transnational, si on l'accepte, s'opposerait-il aux approches traditionnelles des relations internationales ? La théorie de la stabilité hégémonique de Kindleberger est liquidée en quelques phrases, alors qu'elle met en évidence la nécessité du commerce international et l'incapacité des marchés à imposer la cohérence des choix nationaux. N'est-elle pas aussi une théorie du mercantilisme transnational ?

Placer la chronique des négociations commerciales, de 1941 à l'échec définitif de la ratification de la Charte en 1950, sous le patronage d'un concept aussi flou et en même temps très englobant (qu'est-ce qui ne relève pas du mercantilisme transnational ?) ne pouvait que créer quelques difficultés pour construire la seconde partie monographique (n'en déplaise à l'auteur).

UNE SOURCE D'INFORMATIONS IMPORTANTE

Le lecteur intéressé trouvera dans les cinq chapitres de la seconde partie une source d'informations rare et importante qui permet de percevoir l'évolution des positions de chacun et les contradictions internes à chaque pays. On tire de cette lecture une conclusion qui pouvait déjà être soupçonnée. La puissance américaine n'est pas une entité homogène, soudée à une position idéologique cohérente et animée par une vision claire du futur. On retient, ainsi, qu'une partie de l'administration américaine a longtemps cru (à peu près jusqu'en 1947) que l'Union soviétique pourrait s'agréger au nouvel ordre commercial international. Dans cette perspective, bien entendu, il ne pouvait être question de porter l'économie de marché et le libéralisme politique au rang de valeur universelle. Les opinions doctrinales étaient très tranchées entre les partisans d'une planification des échanges et les libéraux fidèles aux enseignements des pères fondateurs. Mais, surtout, les Etats-Unis, malgré leur hégémonie militaire, économique et financière, ont accepté une multitude d'amendements. Ils ont toléré, notamment, nombre d'exceptions aux principes qu'ils voulaient auparavant plus rigides, comme la clause de la nation la plus favorisée.

Cette réalité, assez peu discutable et justement soulignée par l'auteur, remet-elle en cause la thèse d'une hégémonie incontestée et incontestable ? Mais le propre d'une hégémonie n'est-elle pas aussi de s'assurer du caractère soutenable de l'ordre préconisé ? Les écarts entre la position initiale des Etats-Unis et le texte final ne relèvent d'ailleurs pas seulement de l'évolution du contexte (notamment la passage d'une conception universaliste "naïve" à une option stratégique de "guerre froide"), mais aussi aux contradictions internes du système politique américain...

UNE PLACE DEMESUREE DONNEE AUX PREFERENCES REGIONALES

Si l'ouvrage de Jean-Christophe Graz parvient donc à nous mettre dans l'ambiance de négociations mal connues, on peut s'interroger une fois de plus sur son parti pris. Pourquoi consacrer autant de pages à l'article 7 de l'Accord d'aide mutuelle entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis (prêt-bail) et si peu sur l'échec de la ratification, relégué à... l'épilogue, et dont on aurait pu croire qu'il aurait constitué l'ossature de l'échec ? Alors que l'utilisation (revendiquée par l'auteur) des travaux d'Antonio Gramsci laissait espérer une étude approfondie et structurée des contradictions de la société et de la politique internationale américaine, le lecteur doit se contenter de quelques passages brefs et descriptifs des syndicats, des entreprises, des partis. Si, comme semble le croire l'auteur (et il aurait raison), la Charte trouve son origine dans le désastre de l'entre-deux-guerres, pourquoi ne pas en avoir décrit, même brièvement, l'étendue ? Est-il justifié de donner autant d'importance à la question des préférences régionales et si peu à d'autres exceptions : droits antidumping, exceptions éthiques, affirmation de normes sociales (oubliées dans le Gatt, mais présentes dans la Charte)? Si les clauses de sauvegarde sont très succinctement abordées, l'auteur ne les a pas considérées comme suffisamment importantes pour les indexer ! Ces exceptions ne contribuent-elles pourtant pas à marquer les références doctrinales de la Charte ?

Les exemples de ce type pourraient être multipliés. Notons, enfin, que si dans sa première partie l'auteur cède un peu trop facilement à l'abscons7, la lecture de la partie monographique est rendue difficile par la priorité donnée à la narration, au détriment de la compréhension. On relève, par exemple, telle opposition à telle mesure, mais sans connaître le contenu ni de l'une ni de l'autre. On apprendra avec étonnement que, dans la procédure de règlement des différends du Gatt, la partie mise en cause devait "donner son accord explicite pour rendre l'arbitrage irré vocable" (p. 307, en fait, l'abstention suffisait) et que l'OMC a mis fin à la règle du consensus dans les règlements des différends (non, elle l'a inversé).

Malgré ses défauts, et un résultat très éloigné des ambitions d'origine, ce livre constitue une source d'information importante sur l'histoire des négociations commerciales pendant et immédiatement après la Seconde Guerre mondiale.

Jean-Marc Siroën

Christian Chavagneux, Michel Rainelli, Idefi-Latapses, CNRS et université de Nice-Sophia-Antipolis, Jean-Marc Siroën, professeur à l'université Paris IX-Dauphine

(1) Cette description n'est en rien polémique : elle correspond, à peu de chose près, au contenu d'un ouvrage rédigé par l'auteur de ce texte.

(2) C'est ce qui correspond au mercantilisme commercial, distingué du mercantilisme métallique, du Caméralisme allemand et du mercantilisme industriel français. Voir Ph. Barbet, Les échanges internationaux, coll. Références, éd. Le Livre de poche, Paris, 1997, pp. 15-22.

(3) Voir, par exemple, les développements de Ph. Steiner "Marchands et princes dits "mercantilistes"", in A. Béraud et G. Faccarello (dir.), Nouvelle histoire de la pensée économique, tome I, Des scolastiques aux classiques, éd. La Découverte, Paris, 1992, pp. 95-140.

(4) Voir, par exemple, D. Rodrick, "Has Globalization Gone Too Far ?", California Management Review n°3, vol. 39.

(5) Non seulement Keynes, ce qui est connu, mais aussi, comme le mentionne avec d'ailleurs beaucoup de précisions l'auteur, des économistes aussi célèbres que Hansen, Viner, Meade ou Robbins.

(6) Un meilleur traitement est certes réservé à Meade ou àViner, mais pour leur participation directe aux négo ciations davantage que pour leur apport à la théorie du commerce international.

(7) Par exemple, p. 55 : "A cet égard, tout incline à penser que l'importance d'une normalisation des termes de l'antagonisme que véhicule le mercantilisme transnational sur le plan international est proportionnelle à l'ampleur donnée à chacune des deux exigences qui le caractérisent, ainsi qu'à la relative symétrie dans laquelle elles s'expriment."

L'Economie politique, n°6, page 94 (04/2000)
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