Turgot : le libéral acceptable par la gauche ?

Turgot - le ministre de Louis XVI - serait-il " un grand économiste méconnu " ? L'appréciation figure dans l'introduction d'un livre composé de larges extraits de son oeuvre économique, récemment édités sous le titre Formation et distribution des richesses1 par Joël-Thomas Ravix et Paul-Marie Romani, par ailleurs auteurs de cette introduction. Or, à peu près au même moment, était rééditée, à l'initiative de l'Adep (Association pour la diffusion de l'économie politique), avec une présentation et des commentaires de Francisco Vergara, La vie de Monsieur Turgot, du marquis de Condorcet2. Cette réédition est un événement, puisque l'édition originale de ce livre (publié à Londres) date de 1786 et qu'il n'avait jamais été réédité depuis. Hasards de l'édition ? Peut-être. Cependant, même si ces deux livres s'adressent à un public relativement étroit, il n'est pas interdit de penser que ce regain d'intérêt pour un auteur plutôt passé de mode révèle que ce dernier a encore quelque chose à nous dire ou à nous apprendre.

Anne-Robert Turgot, baron de Launes, fut ministre des Finances de Louis XVI - on disait contrôleur général des Finances- de 1774, année de l'accession au trône de LouisXVI, à 1776, année où il fut renvoyé par le roi. Deux ans seulement, mais qui marquèrent profondément la France. C'est que l'ancien intendant du Limousin avait entrepris de moderniser la société française, en mettant à bas une partie des anciennes règles féodales qui la paralysaient : c'est sous son impulsion que furent abolies les taxes intérieures qui frappaient le commerce du blé, que furent supprimés nombre d'impôts désuets, en argent ou en nature (comme les corvées) et que fut promulguée la suppression des jurandes et des communautés de métiers qui figeaient l'organisation sociale urbaine et l'évolution des techniques industrielles.

On l'a compris, c'était un libéral. Bien qu'il ne soit pas l'auteur de la fameuse maxime "Laissez faire, laissez passer", lancée par son ami Vincent de Gournay, il l'a reprise à son compte : "Il est impossible que dans le commerce abandonné à lui-même", écrit-il dans son Eloge de Vincent de Gournay (p. 131 de la Formation...), "l'intérêt particulier ne concoure pas avec l'intérêt général", affirmation que Condorcet reprend à son compte sous une forme quasiment identique : "Dans toutes les classes de la société, l'intérêt particulier de chacun tend naturellement à se confondre avec l'intérêt commun" (p. 150 de La Vie...). La formule est moins brillante que celle de "la main invisible" d'Adam Smith (qui ne publiera La richesse des nations qu'en 1776, alors que L'Eloge date de 1759). Et Condorcet écrit, résumant le texte de quatre des sept lettres que l'Intendant du Limousin avait envoyées en 1770 à son prédécesseur au Contrôle général des Finances lors d'une disette qui frappait alors le Limousin3 : " Il montre enfin que la liberté du commerce des grains est également utile aux propriétaires, aux cultivateurs, aux consommateurs, aux salariés ; que plus une denrée est nécessaire, plus son commerce doit être libre (...). Il rassure contre la crainte des effets d'une liberté absolue, en faisant voir que les désordres, les troubles, les séditions, la famine, sont l'ouvrage de ces mêmes lois établies pour les prévenir." Condorcet, synthétisant le système de Turgot (le mot est de lui), le décrit ainsi : "Un commerce libre, une industrie sans entraves, un impôt levé directement sur les terres, des lois civiles simples, des lois criminelles humaines et justes" (p. 161).

Dans le domaine des taux d'intérêt également, il était partisan de laisser jouer le marché, s'opposant à une quelconque législation sur l'usure parce que, écrit encore Condorcet, "si le prêteur peut quelquefois, en exigeant des conditions trop dures, manquer à l'humanité, il ne peut blesser ni la justice ni les lois en usant du droit légitime de disposer à son gré de ce qui est à lui." Droit légitime, que Turgot lui-même explicite ainsi : "Par quel étrange caprice la morale ou la loi prohiberaient-elles un contrat libre entre deux parties qui toutes deux y trouvent leur avantage ?" Ailleurs encore, Francisco Vergara, commentant le texte de Condorcet, souligne que Turgot peut être considéré comme un précurseur de Laffer, estimant lui aussi que trop d'impôts peut tuer l'impôt.

L'affaire paraît entendue, Turgot était un économiste libéral, précurseur d'Adam Smith. Erreur, nous dit Francisco Vergara : libéral, sans doute, mais précurseur d'Adam Smith, certainement pas. Car, s'ils partagent (pas toujours, on le verra) parfois les mêmes thèses, leur système explicatif n'a rien à voir. L'économiste écossais se réclame de l'utilitarisme, le Français du droit naturel. Dans le premier cas, est souhaitable ce qui produit du bonheur pour la société (traduisons : croissance, production, etc.); dans le deuxième, est légitime ce qui est conforme aux exigences des Droits de l'homme (traduisons: justice, liberté, etc.). Le libéralisme d'Adam Smith est affaire d'efficacité: il croit aux vertus du marché et estime ses mécanismes plus performants que les autres règles sociales auxquelles il tend à se substituer. Celui de Turgot est affaire de morale : une société ne peut s'appuyer sur des règles contraires à la justice, elle doit donner à chacun des possibilités égales. Et Francisco Vergara de signaler que Condorcet, qui partageait largement le point de vue de Turgot, utilise cent quatre fois le mot "justice" dans son Eloge. C'est effectivement beaucoup.

Si l'interprétation de Francisco Vergara est exacte, cela signifie que le libéralisme de Turgot n'a pas grand-chose à voir avec celui d'Adam Smith, même s'il leur arrive de converger sur des positions identiques. Le premier se bat contre l'arbitraire, l'existence d'ordres sociaux qui engendrent inégalités et injustices: le marché est le moyen de faire sauter ces barrières (institutionnelles, réglementaires ou sociales) qui verrouillent la société. Turgot, d'une certaine manière, annoncerait les fameuses phrases du Manifeste du parti communiste, exaltant le rôle révolutionnaire de la bourgeoisie. Adam Smith, plus prosaïquement, se bat contre les freins à la création de richesses : il annonce Guizot et son "Enrichissez-vous", et sa fabrique d'épingles présage Taylor.

Témoignent de cette divergence fondamentale les appréciations différentes de l'un et de l'autre sur les taux d'intérêt. On l'a dit, Turgot n'est pas favorable à une législation sur ce point. La fixation d'un taux d'intérêt est affaire privée et relève du libre consentement de chacune des deux parties. Il n'est pas difficile, bien entendu, de lui rétorquer que le libre consentement en question peut être celui d'un débiteur étranglé et d'un créancier vorace : comme toujours, derrière l'égalité formelle des cocontractants, se cache la dureté de rapports de forces inégaux. Smith, lui, est favorable à un plafonnement des taux d'intérêt4, justifiant ainsi sa position : si les taux d'intérêt se fixent à un niveau très élevé, "la plus grande partie de l'argent à prêter irait à des individus prodigues et aux spéculateurs, les seuls qui acceptent de payer des intérêts aussi élevés." Du coup, l'argent serait gaspillé. Toujours le point de vue utilitaire. Au contraire, Turgot soutient que, puisque chacun a le droit de faire ce qu'il lui plaît de ce qui lui appartient, "s'il vend ou s'il loue, le prix de la vente ou du louage n'est limité que par la volonté de celui qui achète ou qui prend à loyer ; et tant que cette volonté est parfaitement libre (...) le prix est toujours juste." Dans un cas, ce qui compte, c'est l'efficacité maximale (la richesse de la nation), dans l'autre, c'est la libre volonté de chacune des parties.

Mais ce n'est pas tout. Car, fort justement Francisco Vergara, dans son introduction au livre de Condorcet, souligne que le libéralisme de Turgot (et, ajoute-t-il dans Les fondements..., celui de Smith) ne signifie pas refus de l'intervention publique : cette dernière est légitime dès lors qu'elle ne va pas à l'encontre des droits de chacun ou, a fortiori, qu'elle vise à les concrétiser pour que la société soit juste, c'est-à-dire que les droits de chacun soient effectivement respectés. De fait, dans le texte de Condorcet, Turgot, comme intendant du Limousin ou comme contrôleur général, ne se prive pas d'utiliser le bras séculier de l'Etat pour tenter de rendre la société plus juste. Son " laissez faire " n'est pas le permis donné au renard de pénétrer dans le poulailler libre, mais la suppression de tout ce qui concourt à "la servitude du peuple", lui valant ainsi l'admiration et le soutien du vieux Voltaire. On ne comprendrait d'ailleurs pas l'admiration (et l'amitié) de Condorcet pour Turgot s'il n'en était pas ainsi. Après tout, Condorcet s'est élevé contre l'esclavage, a soutenu les propositions de création d'un revenu social élaborées par son ami Thomas Paine et a rédigé une bonne partie de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Que le droit de propriété soit un droit naturel n'implique pas que l'Etat soit dépourvu de pouvoir. Et Condorcet, rejoignant Turgot, récuse l'idée que ce droit puisse " régler pour un temps indéfini, la forme, l'emploi qu'on doit en faire [de cette propriété]. Toute fondation, toute propriété appartenant à un corps, à une communauté, doit être à la disposition de l'Etat quant à la manière d'en jouir et de l'employer" (p. 154).

L'idée est simple : puisque l'Etat est là pour veiller à ce que la société soit juste, il doit veiller aussi à ce que les legs faits à des institutions concourent à l'instauration d'une société juste et ne servent pas à accentuer l'injustice. Comme l'écrivent Joël-Thomas Ravix et Paul-Marie Romani, "La seule propriété que défend Turgot est celle que procure le travail". Rien à voir avec le libéralisme exacerbé d'un Hayek, pour qui l'Etat est toujours suspecté d'ouvrir la "route de la servitude", ou avec le libéralisme absolu de Friedman, pour qui le droit de propriété est intouchable.

Libéral atypique, donc, notre Turgot. Mais était-il physiocrate ? Il était proche de Quesnay et, surtout, de Dupont de Nemours : c'est d'ailleurs dans la revue de ce dernier, les Ephémérides du citoyen, qu'il publia ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, non sans que Dupont ne corrige des appréciations qu'il estimait infondées ou excessives sur la doctrine physiocratique. Cette dernière faisait de la terre la seule source de richesses, en raison du pouvoir multiplicateur de la nature (un grain de blé donne naissance à cent autres grains de blé). Le travail des hommes ne fait ensuite que transformer cette création de la nature. Pour Joël-Thomas Ravix et Paul-Marie Romani, s'il est vrai que nombre d'affirmations de Turgot peuvent paraître s'apparenter à la doctrine physiocratique, on trouve chez Turgot suffisamment de réserves, voire de critiques vis-à-vis de cette doctrine, pour pouvoir dire qu'il était éloigné de la secte des économistes, comme on qualifiait alors les physiocrates. Et nos deux auteurs vont plus loin , voyant presque dans Turgot un précurseur de Marx: d'une part, en soulignant que " le clivage essentiel de la société décrite par Turgot se situe (...) entre ceux qui détiennent des capitaux et ceux qui n'en ont pas ; c'est-à-dire entre capitalistes et salariés " (p. 39 de la Formation...); d'autre part en estimant que l'accumulation du capital est à l'origine d'une " nouvelle catégorie sociale : celle des entrepreneurs-capitalistes " (p. 22).

La thèse est intéressante, mais pas toujours convaincante. Certes, Turgot a marqué souvent ses désaccords avec les analyses physiocratiques: nos deux auteurs citent plusieurs éléments de correspondance avec Dupont qui sont sans ambiguïté. Mais, d'un autre côté, son projet d'impôt unique assis sur la terre s'inscrit tout droit dans la tradition physiocratique. Et Condorcet - qui, il est vrai, ne se piquait guère d'économie - reproche à Smith d'avoir traité avec légèreté les économistes français (c'est-à-dire les physiocrates), catégorie dans laquelle il rangeait Turgot. Avançons une hypothèse, Turgot n'était pas un théoricien, mais un politique, contraint de se colleter avec la réalité sociale. Les physiocrates avaient développé une analyse qui aboutissait à une conclusion évidente : il fallait que le prince en finisse avec les interventions arbitraires et qu'il accepte de laisser jouer davantage les mécanismes du marché. Cela convenait parfaitement à Turgot qui, du coup, a repris aux physiocrates leur vocabulaire (le produit net, la classe stipendiée, les avances, etc.), sans forcément reprendre l'ensemble de leur analyse. Il n'est pas étonnant que, sous la gangue de mots datés et souvent désuets, émerge une pensée étonnamment moderne. Car quoi de plus moderne que ce souci d'établir une société juste et libre en même temps. Une société où " l'on n'aurait plus à redouter cette aristocratie qui domine partout et qui n'est née que de l'inégalité des richesses "?

(1) Aux éditions GF-Flammarion. Ce titre fait évidemment référence aux Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, publié par Turgot en 1776 et qui, selon les auteurs de l'introduction, " constitue le seul véritable traité d'économie politique de Turgot ".

(2) Le siège de l'Adep (qui a publié ou a en chantier la réédition d'autres classiques de l'économie un peu oubliés) se trouve 31, rue des Petites Ecuries, 75010 Paris. La vie de monsieur Turgot peut y être acheté au prix de 125 F + 16 F de port.

(3) Les trois autres lettres ont été perdues. Les quatre qui subsistent figurent dans Formation... L'éditeur des oeuvres complètes de Turgot en cinq volumes, parus entre 1913 et 1923, Gustave Schelle, dit que " Turgot eut la quasi-certitude que l'abbé ne [les] avait pas lues ", ce qui n'est pas l'avis de Condorcet, qui écrit : " Le ministre, à qui cet avis fut adressé, loua M. Turgot et fit des lois prohibitives " (Vie..., p. 45).

(4) Les deux citations de Smith puis de Turgot qui suivent se trouvent dans Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, par Francisco Vergara, éd. La Découverte, 1992, p. 102 et 103. Ce livre est essentiel, on y lira avec intérêt les développements consacrés à cette question.

L'Economie politique, n°1, page 103 (01/1999)
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