Note de lecture :La monnaie souveraine

La monnaie souveraine
sous la direction de Michel Aglietta et André Orléan.
éd Odile Jacob, 378 p.

Il y a seize ans, Michel Aglietta et André Orléan publiaient La violence de la monnaie, un livre novateur qui, déjà, soulignait la nécessité de sortir du cadre étroit de la science économique pour comprendre la monnaie. L'ouvrage collectif qu'ils viennent de faire paraître part de la même question : pourquoi les hommes mettent-ils leur confiance dans des signes monétaires sans valeur d'usage ? Pour les auteurs, une telle interrogation ne peut recevoir de réponse satisfaisante dans un cadre théorique contractualiste. On ne peut comprendre la monnaie qu'en la considérant comme l'une des expressions fondamentales du rapport d'appartenance qui relie chaque individu à l'ensemble social. Pour suivre la genèse et les métamorphoses de cette médiation depuis l'origine des civilisations jusqu'aux sociétés modernes, le fil conducteur de la réflexion n'est plus la rivalité mimétique, comme dans leur premier ouvrage, mais la dette, au double sens de dette économique et de dette sociale.

Vaste ambition, qui donne un livre d'une grande richesse conceptuelle, mais souvent difficile à lire. Malgré un effort visible pour donner une unité théorique à l'ensemble (concrétisé par une substantielle introduction signée de tous les auteurs), les analyses qui se succèdent s'enchevêtrent plus qu'elles ne se complètent et le lecteur a parfois du mal à s'y retrouver. Cette difficulté d'accès ne devrait cependant pas décourager tout ceux qui sont convaincus que l'analyse des faits économiques est une chose trop importante pour en laisser le monopole aux économistes.

UNE CRITIQUE RADICALE DE LA THEORIE DE LA VALEUR

Après bien d'autres, les auteurs partent d'une critique de la manière dont la théorie économique dominante considère la monnaie, intermédiaire sans qualité de l'échange marchand. Comme le rappellent Michel Aglietta et Jean Cartelier, le projet fondateur de l'économie politique est de donner un fondement objectif à la valeur économique, indépendant des institutions et des conventions sociales : " La théorie économique moderne est issue du pari extraordinaire tenté dès le milieu du XVIIIe siècle par les théoriciens de la valeur, penser l'économie de marché en faisant abstraction des institutions. En se donnant les seuls biens (la nature) et les individus, il s'agit de montrer que la société se forme à la suite de choix volontaires d'individus recherchant leur seul intérêt. (...). La monnaie n'est pas présente dans une telle théorie. C'est même son exclusion qui est l'acte fondateur de la théorie de la valeur " (p.130). Or, ce pari est notoirement perdu : les résultats les plus récents de la science économique établissent clairement l'impossibilité, d'une part, de penser le marché comme un mécanisme indépendant de l'institution monétaire et, d'autre part, d'expliquer cette dernière à partir du jeu des rationalités individuelles.

Le texte final d'André Orléan est consacré à la critique minutieuse des tentatives les plus récentes pour théoriser une monnaie "autoréférentielle", conçue comme une "médiation strictement économique et contractuelle" (p.380). En fin de compte, il ne manque pas d'arguments tant historiques que logiques pour affirmer que le marché présuppose la monnaie et ne peut donc expliquer son émergence. Pour rendre compte de celle-ci, il faut accepter un détour par l'anthropologie et l'histoire, les deux mots clefs étant ici dette et souveraineté.

AU COMMENCEMENT ETAIT LA DETTE

Une idée maîtresse traverse l'ensemble des contributions : la dette est une catégorie fondamentale pour l'étude des sociétés, permettant des rapprochements fructueux entre l'économie et d'autres domaines des sciences de l'homme. Par dette, il faut entendre d'abord la dette de vie que tout homme contracte à sa naissance vis-à-vis des dieux ou du tout social : "Dans son acception archaïque, cette dette est reconnaissance d'une dépendance des vivants à l'égard des puissances souveraines, dieux et ancêtres, qui leur ont consenti une part de la force cosmique dont elles sont la source. Le don de cette force, qui permet à la vie de se maintenir, a pour contrepartie l'obligation des vivants de racheter, leur vie durant, cette puissance vitale dont ils ont été faits les dépositaires" (Introduction, p.21). Les transactions auxquelles donne lieu cette dette constituent la première manifestation d'un phénomène financier "quasi-fondateur de l'organisation des sociétés" (Jean-Marie Thiveaud p. 90).

Comme plusieurs auteurs s'attachent à le montrer, la monnaie trouve son origine dans les pratiques sacrificielles : au paiement de la dette au moyen de sacrifices humains, puis d'animaux, de végétaux ou de divers autres biens précieux, succède le recours à des objets symboliques ultérieurement utilisés dans l'échange commercial. La variété des contextes culturels évoqués - Inde védique (Malamoud, Anspach), Afrique (Servet), Mélanésie (de Coppet), antiquité romaine (Andreau) -, sans oublier l'éclairage de la psychanalyse (Birouste), fait toutefois apparaître la grande diversité des processus en cause, par delà la permanence de certains schèmes fondamentaux.

DES SOCIETES ARCHAIQUES AUX SOCIETES MODERNES : LA MONNAIE COMME ATTRIBUT DE LA SOUVERAINETE POLITIQUE

Mais, dira-t-on, la science économique n'a-t-elle pas précisément pour objet d'étudier des sociétés dans lesquelles le marché s'est émancipé du religieux et du politique ? Pour les auteurs, cette émancipation est en partie une illusion : l'individualisme affiché n'est qu'un mince verni sous lequel le lien à la totalité sociale conserve sa primauté. Non seulement la légitimité de la monnaie demeure ancrée dans la souveraineté politique, mais l'autonomisation de l'économique peut elle-même être interprétée en termes culturels comme l'expression du primat de l'individu dans la hiérarchie des valeurs collectives. Daniel de Coppet rappelle à ce propos que le christianisme - parce qu'il met au-dessus de tout le lien personnel de l'individu à Dieu - a joué un rôle décisif dans la séparation des ordres politique et religieux, tout en ouvrant paradoxalement la voie à la domination de l'économique. La fameuse phrase du Christ, "rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", peut s'interpréter comme la reconnaissance d'une légitimité politique de la monnaie, immédiatement assortie d'une subordination à l'autorité suprême de Dieu. Subordination qui, dans la culture laïque moderne, tend à se résorber dans l'absolutisation du droit des individus à l'épanouissement personnel (on retrouve là une thèse chère à l'anthropologue Louis Dumont).

UNE DOUBLE INVERSION DU SENS DE LA DETTE DANS LES SOCIETES SALARIALES

Comme le souligne Bruno Théret, le primat de l'individu et de l'échange monétaire ne suffit pas à rendre compte de la cohérence globale des sociétés modernes. La confiance placée par le citoyen des démocraties modernes dans un ordre monétaire désacralisé serait incompréhensible sans l'opportunité offerte à tous d'accéder à la liberté de l'argent par l'intermédiaire du travail salarié. Dans un raccourci audacieux, Bruno Théret interprète l'avènement de la société salariale comme une transformation de la dette sociale en capital économique : "Dès lors que le capital de vie de chacun peut se valoriser dans l'économique sous des formes marchandes, il n'apparaît plus comme la résultante d'une emprunt prenant effet à la naissance et dont on ne peut se libérer, mais se présente comme une ressource reproductible, propriété de l'individu que celui-ci peut aliéner comme il l'entend, en le louant par exemple sur un marché du travail" (Bruno Théret, p. 262). Dans une économie en croissance, la dette n'est plus un lien qui fixe éternellement au passé, mais le point de départ d'une dynamique ouverte sur le futur dans laquelle la libre activité de chaque individu est placée au fondement de la vie sociale.

Reste que la souveraineté de l'Etat dans l'ordre politique est l'autre face de la modernité. Comment en rendre compte dans ce cadre d'analyse ? Pour Théret, la légitimité de l'Etat moderne est subordonnée à sa capacité à protéger les individus (via la protection sociale, notamment), d'où une inversion du sens de l'endettement que masque le langage de la souveraineté : "Le souverain sécularisé et qui postule encore à la représentation du tout de la société est désormais endetté vis-à-vis des citoyens , et il n'est légitime que s'il se reconnaît leur débiteur. Le lien de protection, fondement de la souveraineté dans les sociétés individualistes, devient ainsi la dette sociale, c'est-à-dire dette de la société - dont l'Etat continue à revendiquer la représentation - à l'égard des individus et groupes désormais sujets politiques auto-assujettis au tout, et non plus assujettis a priori par une puissance externe" (p. 263). D'où le constat souvent fait d'un assujettissement du politique à la croissance, dont Théret résume bien la signification : "L'Etat n'est désormais souverain que par emprunt".

NEUTRALISATION DE LA MONNAIE ET CENTRALITE DU MARCHE

Une réflexion sur les rapports entre monnaie et souveraineté ne pouvait éviter la question très actuelle des fondements et de la viabilité de l'euro. L'unification monétaire se présente comme une tentative avouée de dépolitisation de la monnaie, érigée en norme sociale autonome sous la garde d'une banque centrale indépendante. Comme bien d'autres analystes, les auteurs ne semblent pas croire que l'on puisse éluder la question de la souveraineté politique : l'unification monétaire n'a de sens qu'en tant qu'étape d'un processus d'unification politique. Sauf à prendre au sérieux une autre hypothèse envisagée, mais peu approfondie dans le livre : celle selon laquelle "c'est le marché unique lui-même qui confère à la banque centrale son autorité" (p. 31). La lecture du traité de Maastricht laisse en effet peu de doute sur le fait que le processus européen a été conçu sous le double signe de la neutralisation de la monnaie et du développement des mécanismes de marché.

Dans ces conditions, comme le suggère André Orléan, l'autoréférentialité de la monnaie n'est peut-être que "l'expression d'une autoréférentialité plus profonde, celle de l'économie même". De fait, dans la réalité sociale, les phénomènes de monétarisation (c'est-à-dire de recul des échanges non monétaires au profit des échanges monétaires), de financiarisation et de marchandisation apparaissent comme étroitement corrélés.

Le projet du livre est de montrer que la légitimité de la monnaie demeure fondée sur la souveraineté politique, mais une autre perspective, non contradictoire, conduirait à mettre l'accent sur le renforcement mutuel des processus de marchandisation, de financiarisation, de monétarisation des rapports sociaux et d'autonomisation de la fonction monétaire. Car, comme le remarque Georg Simmel dans sa Philosophie de l'argent, abondamment citée par les auteurs, l'argent "incarne la fonction d'être échangé". En tant que dynamique sociale, l'argent est d'autant moins dissociable du marché que les logiques socioproductives qui résistaient à la logique marchande au sein de l'économie monétaire ont tendance à s'affaiblir sous l'effet de la mondialisation, du progrès technique et de l'évolution des manières de consommer1. En d'autres termes, l'hypothèse d'une réduction tendancielle de l'écart entre le monétaire et le marchand mérite d'être prise au sérieux.

Bernard Perret

(1) Sur ce point, je renvoie à mon livre Les nouvelles frontières de l'argent, à paraître en janvier 1999 aux éditions du Seuil.

L'Economie politique, n°1, page 110 (01/1999)
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