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Note de lecture :" La femme qui résiste ", d'Anne Lauvergeon, ou quel avenir pour le nucléaire français

La femme qui résiste,
Anne Lauvergeon,.
Paris, Plon, 2012.

Quelques semaines avant l'élection présidentielle, Anne Lauvergeon a publié un livre en forme d'autoportrait [1]. Passons rapidement sur sa jeunesse (de " La piste aux étoiles " et " Bonne nuit les petits " à l'Ecole normale supérieure) pour arriver au moment clé de son entrée dans le corps des Mines. C'est là que la vraie vie commence. D'ailleurs le titre du chapitre est éloquent : " Nous entrerons dans la carrière... ".

Récit de vie

De ce jour, Anne appartient à une confrérie, à une nouvelle famille dont le bon papa s'appelle Robert Pistre, patron du corps des Mines. Elle est une femme brillante, décidée. Tous les barons du Corps vont en raffoler, la " cocooner ", lui ouvrir toutes les portes de la grande industrie française. A moins de 30 ans, elle connaît tous les grands patrons et commence déjà à leur tenir la dragée haute. Elle peut se permettre toutes les impertinences. Quant à ceux qui oseraient faire des remarques sexistes ou graveleuses, ils sont vite remis à leur place.

Mais la vie passe à toute allure, et Anne se retrouve à l'Elysée, chargée de l'industrie et des relations extérieures, puis secrétaire générale adjointe et " sherpa " de François Mitterrand. Elle court le monde, rencontre tous les grands de la planète. Mitterrand apprécie sa vivacité, sa franchise qui tranche avec les habituels propos courtisans dont il est blasé, mais également sa compétence et ce talent de tirer des conclusions simples de l'examen de dossiers touffus. Elle sait que le Président l'apprécie et elle aime cela et en joue. Mais au fil du temps, leur relation gagne en profondeur et, pour la première fois, dans le livre, on entrevoit une faille dans l'acier. Une femme sensible, fascinée par ce sphinx et qui lui reste attachée au-delà de son mandat, au-delà de ce qui peut lui servir pour sa carrière, jusqu'à la mort du vieux Président.

Et lorsque, dix ans plus tard, elle revient à l'Elysée pour affronter Nicolas Sarkozy, la rencontre de ces deux têtes de mules est une scène d'anthologie. Le Président ne pouvait pas laisser les patrons d'EDF et d'Areva s'étriper en public alors que le secteur du nucléaire est un pôle stratégique de l'industrie française. Mon instituteur aurait mis les deux au piquet. Le Président décide de débarquer la patronne d'Areva et de maintenir en poste Henri Proglio. Mais il la veut ministre, il sait ce qu'elle vaut ; il est prêt à tout pour qu'elle lui pardonne et surtout qu'elle l'aime un peu. Elle le cloue sur place, le mortifie. Son ambition est bien au-delà de ce qu'il peut lui proposer. Pas question d'être une présidente d'entreprise publique parmi d'autres, interchangeable ad nutum. La relation de cette entrevue est amusante. Elle fait apparaitre un Président tel qu'en lui-même, éternel survolté, empêtré dans son ego, dans son volontarisme de l'instant, tacticien redoutable mais piètre stratège. Et Anne Lauvergeon, raide, glaciale, acide, à tel point qu'on en vient presque à plaindre le pauvre Sarkozy.

Le personnage est campé. On l'admire, et en même temps tout semble trop simple, trop manichéen. Qu'est-ce qui cloche ? Qu'est-ce qui manque pour qu'on adhère totalement à son récit ?

La politique nucléaire française

Voyons de plus près, et pour cela abordons le chapitre du livre qu'Anne Lauvergeon consacre à la politique nucléaire française. Elle commence par raconter la création d'Areva, par fusion de Framatome et de Cogema. La bataille fut sanglante, avec des enjeux de personnes autant que de fond. Anne a mené ce combat avec détermination, liquidé les concurrents sans pitié, moyennent quoi elle a réussi à constituer un ensemble industriel dont elle a raison d'être fière. Dont acte.

Mais, dit-elle, l'Etat actionnaire d'Areva et d'EDF m'a laissée tomber. Au gré des influences plus ou moins troubles, et sans aucune vision industrielle, ces pauvres fonctionnaires imbéciles de l'Agence des participations de l'Etat ont essayé de marier Areva successivement avec Alstom, ruiné et qui voulait nous piquer nos bénéfices, puis avec Bouygues, enfin de faire entrer au capital Mitsubishi et des fonds qataris, plutôt que de nous accorder une belle et franche augmentation de capital. Mais il vient soudain un doute : était-ce si absurde de vouloir marier Areva et Alstom, le fabricant de chaudières nucléaires et le constructeur de l'alternateur qui va avec ? Dans la concurrence mondiale, face aux Américains, aux Chinois, aux Russes, qui tentent de nous tailler des croupières sur les marchés mondiaux, n'a-t-on pas besoin de regrouper nos forces, de mutualiser les risques de nos activités, développant le nucléaire quand il a le vent en poupe et le thermique classique ou les énergies renouvelables quand le vent tourne ? Est-ce que cela a un sens de voir Areva et Alstom, tous deux partis cinq ans après leurs concurrents, se livrer bataille sur l'éolien offshore en étant tous deux déficitaires et représentant chacun une part infime du marché ? On aurait aimé que Mme Lauvergeon ne se borne pas à traiter par le mépris son collègue Patrick Kron et nous explique pourquoi elle a tué ce grand projet de rationalisation industrielle.

De même, le rapprochement avec Bouygues paraît curieux à première vue et dicté par l'amitié du Président Sarkozy avec Martin Bouygues plus que par des raisons industrielles. Mais là encore, est-ce que l'une des grandes activités en développement à travers le monde ne va pas être le démantèlement et la déconstruction des centrales nucléaires en fin de vie ? Pour démanteler des cathédrales de béton et d'acier radioactifs, est-ce qu'il ne faut pas marier les compétences d'une grande entreprise de travaux publics avec le spécialiste français du nucléaire ? Avant de condamner sans appel ce projet, expliquez-nous, Mme Lauvergeon !

Mais la bataille la plus longue, la plus sanglante que mena Mme Lauvergeon est sa croisade contre EDF. Pour expliquer cette bataille acharnée qu'elle finira par perdre, elle exécute Henri Proglio en trois phrases : ce salopard voulait vendre du nucléaire low cost, donc pas sûr, aux sous-développés, comme si c'était bien assez pour ces sauvages ; il voulait se couronner patron de l'équipe de France du nucléaire, devenant en quelque sorte son empereur Bokassa ; son âme damnée, Hervé Machenaud, voulait se vendre aux Chinois, leur transférant tout notre savoir-faire pour une poignée de commandes. Honte à eux ! Pour qui découvre l'industrie nucléaire dans les écrits de Mme Lauvergeon, on se demande comment tant de noirceur a pu rester impunie. Mais pour ceux qui connaissent un petit peu le domaine, qu'en est-il ? Permettez-moi une petite digression sur le sujet.

Un peu d'histoire

Tout a commencé avec le premier choc pétrolier, en 1973. Pour réduire sa dépendance au pétrole, la France a lancé un programme massif de construction de centrales nucléaires, pour lequel elle s'est dotée d'une industrie entièrement tirée au départ par les commandes d'EDF, puis qui s'est tournée progressivement vers les marchés internationaux. Quelque 58 réacteurs au total ont été réalisés en France, plus quelques-uns en Chine, en Corée du Sud et en Afrique du Sud. C'est un exploit, un bel exemple de la planification à la française et du volontarisme industriel gaullien.

Mais vingt ans après, le gaz est redevenu abondant, son prix a fortement baissé, et Tchernobyl a sérieusement refroidi les ardeurs. Depuis 1990, plus aucune centrale n'a été engagée en Europe. En France comme en Allemagne, on est persuadé qu'il ne s'agit que d'un répit, que la raréfaction des énergies fossiles est inéluctable. Par ailleurs, le parc de 58 centrales vieillit et devra d'ici vingt ou trente ans être remplacé, mais surtout les pays émergents constituent des marchés considérables, avec des demandes d'électricité qui ont des taux de croissance à deux chiffres. Puisqu'il faut quinze ans pour concevoir un nouveau réacteur plus moderne, plus sûr, il est temps pour Framatome et Siemens de se mettre au travail. Ils conçoivent un nouvel enfant qui s'appelle l'EPR.

Dès le départ, l'European Pressurized Reactor (EPR, ou réacteur pressurisé européen) doit répondre à de multiples contraintes, souvent contradictoires. D'abord, il doit satisfaire aux doubles exigences des autorités de sûreté allemande et française. Le réacteur doit être dix fois plus sûr que ceux de la génération précédente. Du côté allemand, la méfiance de la coalition rouge-vert vis-à-vis du nucléaire est telle que l'on ne sait plus très bien si l'objectif est vraiment de lever les objections des Verts... ou de tuer la filière. Tout cela conduit à doubler le poids de la carcasse de protection du réacteur, monumental bouclier d'acier et de béton, à augmenter de trois à quatre les boucles primaires qui extraient la chaleur du réacteur pour la transformer en électricité. Ensuite, l'EPR doit répondre aux besoins des marchés européens et chinois, et si possible trouver un marché aux Etats-Unis. Puisque personne n'en veut près de chez soi, la rareté des sites implique qu'on y concentre des réacteurs de grosse puissance. Donc l'EPR aura une puissance de 1 600 MW contre 900 à 1 400 MW pour la génération précédente.

Mais ces contraintes ont des contreparties. Son coût, d'abord, en fait un objet de luxe puisqu'il coûte en gros deux fois plus cher au kilowatt que ses prédécesseurs. Sa taille, ensuite, lui ferme les marchés des pays en développement puisqu'un seul EPR produit une fois et demie la consommation de la Jordanie, 60 % de celle du Maroc, et que la concentration en un site d'une telle capacité exige, pour en distribuer l'énergie, des réseaux de transport très denses qui n'existent pas.

Ainsi, au moment où de nombreux pays commencent à s'intéresser à nouveau au nucléaire, Areva, héritière de Framatome, se retrouve avec un seul modèle en rayon, sorte d'énorme 4 x 4 haut de gamme. Quatre réacteurs sont en construction : un en Finlande, un en France à Flamanville et deux en Chine. Mais les concurrents étrangers ne sont pas restés les deux pieds dans le même sabot. Les Russes et les Américains disposent de modèles de même qualité que l'EPR ; quant aux Chinois et aux Coréens, ils se préparent à proposer au monde entier des réacteurs de la génération précédente, celle des 58 réacteurs actuellement en fonctionnement chez nous et qui ont vocation à produire encore dans les vingt ans qui viennent. Moins sûrs que l'EPR, évidemment, mais tellement moins chers...

Dès qu'on creuse un peu le sujet, on voit vite que les choses ne sont pas aussi simples que ne le dit Mme Lauvergeon. Quand on a un seul modèle en rayon, très gros, cher et pas encore tout à fait au point, est-ce qu'on n'a pas intérêt à " relooker " le modèle précédent qu'on a bien vendu et qui fonctionne à la satisfaction du client, en rajoutant les éléments qui manquent pour le mettre au meilleur standard de sécurité ? Quand le marché est à plus de 80 % en Chine, en Russie et dans d'autres pays émergents, si on a le choix entre leur vendre deux réacteurs qu'ils finiront par copier de toute façon et une alliance avec transfert de technologie négocié pour en construire 40, doit-on rester fermé à toute concession ? Lorsqu'on voit que le marché des pays émergents demande des réacteurs de taille moyenne, doit-on attendre d'avoir conçu et fait certifier un mini-EPR, l'Atmea, ce qui prendra plusieurs années, ou adapter provisoirement un modèle existant ? Autant de questions complexes qui auraient exigé un débat serein plutôt que des jugements à la serpe.

Après Fukushima

Là-dessus arrive Fukushima. Les projets nucléaires en prennent un sale coup. Mme Lauvergeon saute sur l'occasion pour liquider ses adversaires, partisans enfin démasqués du low cost donc de la sécurité au rabais. Et elle s'arrête là. Pourtant c'est bien aujourd'hui que les ennuis commencent. Quelle perspective peut-on envisager pour l'industrie nucléaire française ? Finir les quatre EPR en cours de construction, dont, au passage, les coûts et les délais de construction ont doublé par rapport au projet initial ? Essayer de grappiller deux commandes supplémentaires en Grande-Bretagne, peut-être une en Pologne ou en Tchéquie, et après ? Pendant que les Chinois, les Russes, les Coréens continuent sur leur lancée comme si rien ne s'était passé, les grands pays d'Europe, sauf la Grande-Bretagne, ont fait le choix de la transition énergétique, ce qui veut dire ne plus construire de nouveaux réacteurs pendant quinze ans au moins. Comment valoriser l'énorme concentration de savoir-faire français sur le nucléaire civil, unique au monde ? Faut-il abandonner, comme on a abandonné le Concorde et le plan Calcul, et reconvertir Areva dans l'éolien offshore et dans la déconstruction des vieilles centrales ? Plus généralement, face à la concurrence des pays émergents, comment sauver les fleurons de notre industrie d'équipement, dans le ferroviaire, l'aéronautique ou l'énergie ? Car les mêmes questions s'y posent : montée en gamme des concurrents, principaux marchés chez eux et pas chez nous, problème de compétitivité... C'est là-dessus qu'on aurait souhaité connaitre les analyses de Mme Lauvergeon.

Alors quand on referme le livre, on ressent un manque, une déception. D'un côté, on reste admiratif devant sa force de caractère, son intelligence, son culot. Cela change tellement des platitudes courtisanes et de la langue de bois qu'on nous déverse habituellement. On ne peut qu'adhérer à ses remarques de bon sens sur la nécessité d'avoir une politique industrielle digne de ce nom, de renouer avec un certain volontarisme gaullien par de grands programmes sectoriels, mais également d'améliorer les relations sociales dans les grandes entreprises, de défendre la parité et la diversité. Mais dès qu'elle parle de son métier, on souhaiterait que Mme Lauvergeon entre dans le détail et fasse un peu plus dans la nuance...

Pierre Michel, pseudonyme d'un spécialiste des questions énergétiques ayant occupé des positions importantes dans le public et dans le privé

L'Economie politique, n°55, page 106 (07/2012)
L'Economie politique - La femme qui résiste,