Lectures
Néo-libéralisme(s), une archéologie intellectuelle
Serge Audier,.
Paris, Grasset, 2012, 630 p., 27 euros
Le Colloque Lippmann. Aux origines du "néo-libéralisme"
Serge Audier.
Lormont, Le Bord de l'eau, "Poch'BDL", 2012, 2e éd. augmentée (1re éd. 2008), 496 p., 12 euros

Ce sont deux (énormes) livres que nous offre le même auteur sur ce qui pourrait sembler a priori être le même sujet. Ce n'est cependant pas tout à fait le cas. Le second, Le Colloque Lippmann, comme son titre l'indique, est centré sur le colloque tenu à Paris en 1938 autour de l'influent éditorialiste américain et du livre qu'il venait de publier, La Cité libre. En effet, c'est au cours de ce colloque que le terme "néo-libéralisme" fut en quelque sorte intronisé, même si plusieurs auteurs (en France, notamment Gaëtan Pirou) l'avaient occasionnellement utilisé antérieurement. Cet ouvrage retrace donc l'histoire intellectuelle des participants, mais aussi l'analyse des débats et des désaccords qui s'y firent jour entre libéraux. Il reproduit le compte-rendu du colloque, rédigé par l'un ses organisateurs (Louis Rougier), tout en débordant quelque peu sur ses suites, et notamment sur la création (en 1947) de la Société du Mont-Pèlerin qui, rassemblant une partie des participants du colloque de 1938, en a parfois été présentée comme la filiation directe. Quant à l'autre ouvrage, Néo-libéralisme(s), s'il insiste également sur le colloque Lippmann, il ne s'y limite pas, décrivant et analysant par le menu l'évolution des différentes familles libérales, aux thèses souvent très différentes, voire opposées, qui plongent tout ou partie de leurs racines dans ce colloque. Certes, ces deux livres se nourrissent en quelque sorte l'un de l'autre, et le lecteur ne s'étonnera donc pas de retrouver bien des éléments communs, voire des passages entiers, dans chacun de ces deux livres, sans qu'ils soient pour autant le décalque l'un de l'autre.

Toutefois, ce ne sont pas les redites - inévitables et sans doute bienvenues, tant ces deux titres contiennent d'informations - qui frappent le plus, mais l'impressionnante ampleur de la documentation sur laquelle l'auteur s'est appuyé, allant puiser dans les fonds d'archives et dans de nombreuses lectures de quoi nourrir les multiples biographies intellectuelles dont ses livres sont truffés. Sa connaissance de la langue et de la culture italiennes, en particulier, permettent au lecteur de rencontrer des acteurs du néo-libéralisme très rarement, voire jamais mentionnés dans les travaux sur ce sujet. Cette connaissance encyclopédique coupe le souffle et, ne serait-ce que pour cela, ces deux livres sont désormais des références obligées. Peut-être, pourtant, en rajoute-t-il à l'excès, explorant ici les "nouveaux conservateurs" qu'il ne faut surtout pas confondre avec les "néo-conservateurs", dressant là un tableau détaillé des influences auxquelles a été soumis tel personnage, jusqu'à donner le tournis au lecteur. Mais ce constat n'est pas un reproche : c'est justement parce qu'il ne se contente pas de survoler son sujet, mais qu'il le fouille jusque dans le moindre détail1, qu'il peut se permettre de critiquer nombre d'interprétations hâtives du néo-libéralisme.

Car c'est là son vrai sujet : redresser une vérité historique à ses yeux distordue, tronquée ou maltraitée par des courants d'opinion d'analystes se situant dans la mouvance de Pierre Bourdieu ou de Michel Foucault (les "néo-foucaldiens") sans vraiment être allés regarder "l'ampleur des clivages politiques ou stratégiques" qui traversaient ce courant depuis son origine, dans les années 1930 - même si, aujourd'hui, le terme désigne essentiellement les branches les plus radicales de ce courant, les "fondamentalistes de marché" à la Hayek ou à la Friedman, qui ont, en quelque sorte, occupé le terrain et brouillé une étiquette qui rassemblait des sous-ensembles initialement bien plus diversifiés et souvent pas du tout ultra-libéraux. D'où, par méconnaissance ou par déformation politique (Serge Audier évoque même "des histoires approximatives et conspirationnistes" dont la gauche "dite radicale" serait coutumière), une histoire imaginaire qui a fait de cette mouvance initialement très diversifiée une sorte de bataillon idéologique homogène n'ayant de cesse de détruire l'Etat social. Non, pour Audier, le néo-libéralisme ne peut se confondre avec le "cauchemar de la concurrence généralisée". C'est une étiquette polysémique. Certes, ces néo-libéraux sont aussi des libéraux : ils croient aux vertus de la concurrence et du marché. Mais les uns mettent des bémols, les autres pas.

Des libéraux prônant l'interventionnisme d'Etat

Dans le premier ensemble - ceux qui mettent des bémols au "laisser-faire" tout en acceptant (ou en ne récusant pas) l'étiquette néo-libérale -, les composantes d'origine allemande sont majoritaires. Elles ont en commun de mettre en avant la nécessité d'une politique de la concurrence visant à empêcher les abus engendrés par les firmes dominantes, les monopoles ou les cartels : la compétition sur le marché, estimait Böhm, est "le plus génial instrument pour émasculer le pouvoir".

Mais au-delà de cette position (qui a nourri la "concurrence libre et non faussée" des principes organisateurs de l'Union européenne), ces courants allemands ont comme autre point commun de plaider en faveur d'un interventionnisme public visant à corriger les défauts du marché et donc à civiliser le capitalisme dans ce qu'il a d'excessif. Ainsi, Eucken et Böhm (fondateurs de l'"ordolibéralisme") estiment nécessaire la mise en place d'un "cadre institutionnel choisi par les autorités publiques", afin d'empêcher l'"exploitation des faibles". D'une certaine manière, ce sont les héritiers d'un Bismarck réalisant à la fois le Zollverein (le grand marché allemand sous l'égide de la Prusse) et la première protection sociale organisée. Rüstow plaide en faveur d'un "interventionnisme libéral" visant à réduire les inégalités tout en maintenant la propriété privée, de façon à instaurer une troisième voie entre socialisme et capitalisme. Il estimait notamment qu'à chaque génération, il s'agissait de taxer au maximum l'héritage pour empêcher les inégalités de se creuser. Röpke imaginait plutôt un Etat soutenant les petites entreprises, tandis que Ludwig Erhard, partisan d'une "économie sociale de marché" qui triomphera après-guerre sous son impulsion, voyait dans l'Etat davantage un régulateur conjoncturel promouvant le dialogue social dans les entreprises.

En France, René Courtin (l'un des fondateurs du journal Le Monde), Maurice Allais et même Jacques Rueff n'étaient pas en reste. Le premier estimait que "le néo-libéral se distingue du libéral, son prédécesseur, en ce qu'il ne refuse pas à la collectivité toute possibilité d'agir", jusqu'à soutenir un "devoir d'intervention" de l'Etat lorsque la justice ou l'efficacité le nécessitent. Allais avait refusé de signer la déclaration de la Société du Mont-Pèlerin parce qu'il récusait l'idée que la propriété publique soit par principe estimée moins légitime que la propriété privée. Enfin, Rueff, tout auréolé de libéralisme qu'il était par sa défense de l'étalon-or et ses critiques virulentes de l'assurance chômage, se rapprochait en fait beaucoup de l'ordolibéralisme allemand. On pourrait aussi retenir le "libéralisme social-conservateur" du Suisse Hunold. Or tous ces gens - et bien d'autres, comme l'explique Néo-libéralisme(s) -, qui récusaient ce que nous nommons aujourd'hui l'ultra-libéralisme, ont été soit au colloque Lippmann, soit membres de la Société du Mont-Pèlerin.

Les ultra-libéraux

En fait, cette dernière est peu à peu tombée sous l'influence dominante de courants ultra-libéraux, symbolisés par les noms de Hayek et de Friedman. Pourtant, même dans ces courants, des divergences de vue, voire des conflits, existaient. Partager la même antipathie vis-à-vis des fonctions économiques ou sociales de l'Etat n'implique pas d'être d'accord sur le reste. On sait à quel point les "Autrichiens" (von Mises et Hayek) refusent la démarche néo-classique (défendue par Friedman) de l'homo oeconomicus, être rationnel et calculateur. Et il existe encore plus extrémistes que ceux qui peuvent nous paraître extrémistes : ainsi, Murray Rothbard, un des fondateurs du courant des "libertariens", estimait Hayek "trop étatiste et interventionniste", et Jasper Crane, un autre libertarien, suspectait Hayek d'être "teinté de la pensée collectiviste qui est caractéristique de la pensée juive réformée"... Bref, dans la demeure qualifiée de néo-libérale, il y a eu place pour un large éventail de courants de pensée qui, au fil du temps s'est réduit, autorisant - à tort - certains à confondre néo-libéralisme et fondamentalisme de marché. Comme l'écrit Emile Chabal dans sa recension de Néo-libéralisme(s)2, la thèse de Serge Audier est qu'il est "absurde de prétendre qu'une idéologie néfaste, bien définie et se nommant "néo-libéralisme" s'est révélée dans les années 1930 pour finalement s'épanouir dans les années 1970 [...] et de construire une téléologie douteuse reliant le colloque Walter Lippmann à la crise financière de 2007-2008 en passant par le néo-impérialisme américain et le démantèlement de "l'Europe sociale"".

Audier a évidemment raison, tant son analyse est minutieuse, étayée - on l'a dit - sur une connaissance encyclopédique. Difficile, et sans doute impossible, de le mettre en défaut. Certes, sans être aussi connaisseur que lui, on peut cependant relever quelques (très petites) faiblesses dans ces deux livres majeurs. Par exemple, l'oubli de Mancur Olson comme pionnier dans la réhabilitation de l'homo oeconomicus et de l'Etat partial et inefficace, ouvrant ainsi un chemin royal aux "nouveaux classiques" (également non mentionnés). Il semble aussi qu'il ait fait pencher Michael Polanyi (le frère de Karl) plus que cela n'était justifié parmi les partisans de Keynes. Gilles Dostaler ne le mentionne pas une seule fois dans son livre de référence, Keynes et ses combats3. Certes, Michael Polanyi, dans le seul livre de lui qui a été traduit en français, La Logique de la liberté4, critique les partisans du laisser-faire au motif qu'il n'est pas vrai que le marché puisse à lui seul réaliser un optimum économique, et il avance que "la tâche de la législation sociale est de découvrir et de faire passer dans les faits les améliorations nécessaires du cadre institutionnel, dans le but de modifier délibérément le système d'ordre spontané établi par le marché". Incontestablement, Michael Polanyi n'était donc pas un ultra-libéral. Il demeure cependant que le reste de son livre consiste en un éloge de l'efficacité supérieure d'un "ordre polycentrique" - de type concurrentiel - sur un ordre hiérarchique, ce qui le rapproche davantage de Hayek que de Keynes. Mais il s'agit là de broutilles.

Reste une énigme

Le vrai problème est de savoir si le "néo-libéralisme" contemporain - celui illustré par les héritiers, plus ou moins extrémistes, de Friedman et de Hayek, qui voit dans l'Etat le problème, dans le marché, la solution, et dans la protection sociale, une source coûteuse d'effets pervers - a quelque chose à voir avec celui dont se réclamaient (avec plus ou moins de vigueur) les participants du colloque Lippmann ou les fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin. Serge Audier répond clairement par la négative. Et sans doute a-t-il raison. Pourtant, un spécialiste reconnu de la monnaie européenne, Michel Dévoluy, avance dans un livre récent5 que les fondations de la construction monétaire européenne sont imprégnées d'ordolibéralisme, et que ce sont les règles rigides issues de ce courant de pensée qui, appliquées à des pays hétérogènes, sont à l'origine des problèmes de l'euro. De même, le néo-libéralisme contemporain existe bel et bien, et, quoique radical, il a conquis la plus grande respectabilité intellectuelle, avec le courant des nouveaux classiques, celui du capital humain, celui des cycles réels et celui des anticipations rationnelles. Or ses racines plongent loin, en partie chez Ricardo, en partie chez Menger, en partie chez Friedman : il y a donc bien des filiations intellectuelles. Le néo-libéralisme contemporain - si l'on me pardonne la métaphore - se nourrit d'un fumier dans lequel il y a eu des apports variés, dont certains proviennent d'économistes faisant partie de la nébuleuse qu'analyse Serge Audier.

Aucune école de pensée ne naît sans puiser quelques ressources dans le passé, sans s'appuyer sur au moins quelques fondements anciens. Que l'étiquette néo-libérale ait correspondu à des marchandises intellectuelles très variées dans le passé, et pas forcément si libérales que cela, c'est désormais chose prouvée, grâce à Serge Audier. Mais pour quelles raisons les courants les plus radicaux connaissent-ils depuis une trentaine d'années une résurrection ou une exceptionnelle embellie, au point d'emporter la conviction majoritaire des citoyens dans certains pays, et pourquoi, à l'inverse, le fleuve de l'histoire finit-il par noyer dans les profondeurs de l'océan nombre d'autres approches moins radicales, voilà qui reste en partie une énigme. L'économie n'étant pas une science exacte mais une science morale, ce n'est pas seulement à la raison qu'il faut attribuer l'essor d'une école de pensée et le déclin d'une autre. Mais alors, à quoi ?

Denis Clerc, fondateur d'Alternatives Economiques

(1) Ainsi, il est très critique à l'égard de ceux qui se sont intéressés à la Société du Mont-Pèlerin sans même consulter le trimestriel qu'elle a longtemps édité. Mais il ajoute que la publication était "confidentielle" et "absent[e] des bibliothèques universitaires".

(2) Emile Chabal, "Le néo-libéralisme introuvable ?", La Vie des idées, 4 juillet 2012 (disponible sur www.laviedesidees.fr).

(3) Gilles Dostaler, Keynes et ses combats, Paris, Albin Michel, 2005.

(4) Michael Polanyi, La Logique de la liberté, Paris, PUF, 1989.

(5) Michel Dévoluy, L'euro est-il un échec ?, Paris, La Documentation française, 2011, 2e éd. (1re éd. 2011).

L'Economie politique, n°56, page 98 (10/2012)
L'Economie politique - Néo-libéralisme(s), une archéologie intellectuelle