Editorial

Le monde à l'envers

Il y a un an, la scène internationale fut le théâtre d'un improbable chassé-croisé : alors que Donald Trump entrait à la Maison Blanche porté par un virulent discours antimondialisation, Xi Jinping prononçait, à Davos, un vibrant plaidoyer pour le libre-échange. Le secrétaire général du Comité central du Parti communiste chinois et président de la République populaire de Chine faisant une leçon d'ouverture au président des Etats-Unis ! Il a fallu pour cela un événement non moins inattendu : que le pays qui a forgé l'ordre international d'après-guerre et s'était fait le champion de la mondialisation porte au pouvoir un protectionniste, dont l'obsession est de construire un mur entre le Mexique et son pays, qui conspue l'Alena, dénonce le traité transpacifique conclu par Barack Obama, veut enterrer l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et sort de l'accord de Paris sur le climat. Un président farouchement opposé aux institutions multilatérales et aux accords internationaux qui pourraient paraître contrevenir à son mot d'ordre "America first". Le résultat est l'inverse de celui que promettait le candidat Trump : "Make America great again." Les Etats-Unis, en s'excluant d'eux-mêmes de la gouvernance mondiale, s'affaiblissent et se marginalisent.

La Chine n'a pas tardé à profiter de ce repli pour affirmer son leadership. Mais la mondialisation qu'elle prône n'est pas celle promue hier encore par les Etats-Unis. Ce n'est pas un monde ouvert à tous les vents et à tous les flux économiques, de marchandises, de capitaux et, plus récemment, de données. La Chine s'est bien gardée de suivre, pour son propre développement, le modèle du "consensus de Washington", diffusé dans les années 1990 par les institutions financières ayant leur siège dans la capitale américaine, et soutenu par le Trésor américain. Si elle est membre de l'OMC depuis 2001, les entreprises et les investisseurs étrangers y sont toujours soumis à d'importantes restrictions, dont ses partenaires se plaignent régulièrement. En matière financière, les mouvements internationaux de capitaux sont étroitement limités et contrôlés. Quant aux données, le gouvernement chinois a mis en place un grand "pare-feu", à des fins avant tout de censure politique, mais qui a eu pour effet de protéger l'industrie numérique chinoise naissante. Celle-ci compte désormais des géants capables de concurrencer les Gafam1. C'est donc une ouverture sélective et étroitement contrôlée qu'opère la Chine.

Cette stratégie a si bien réussi qu'elle a bouleversé les équilibres du commerce international. C'est l'entrée de la Chine dans la division internationale du travail et sa stratégie de développement tiré par les exportations qu'il faut voir derrière l'envolée des échanges mondiaux au cours des quinze ans qui ont précédé la crise de 2007-2008. Inversement, la mutation du régime de croissance chinois entreprise depuis une décennie explique, avec la baisse de la croissance mondiale, l'essentiel du ralentissement du commerce international de ces dernières années - bien plus que les mesures protectionnistes prises ici et là. L'Empire du milieu se recentre en effet sur son marché intérieur. Cela se traduit par un repli marqué de ses exportations et par une hausse de ses coûts salariaux qui modifie sa place dans les chaînes de valeur globales, faisant régresser sa fonction d'atelier d'assemblage2. Avec cette évolution, les échanges internationaux retrouvent un rythme de croissance comparable à celui du PIB mondial - un retour à la normale en somme, plus qu'une démondialisation3.

Un plan Marshall chinois

La Chine se pose désormais en puissance stabilisatrice. Contrairement à la vision du monde agonistique portée par Donald Trump, dans laquelle les relations internationales sont un jeu à somme nulle, Pékin cherche à convaincre que son intérêt converge avec l'intérêt du monde. La Chine est ainsi devenue championne de la cause climatique - même si elle reste, et de très loin, le plus gros consommateur de charbon du monde. Son leadership s'affirme surtout à travers le grand projet des nouvelles "routes de la soie". Parfois comparé au plan Marshall, comme le rappelle Jean-Raphaël Chaponnière dans ce numéro, il vise à la fois des objectifs économiques (assurer des débouchés aux entreprises chinoises) et des objectifs stratégiques (intégrer le continent eurasiatique face aux Etats-Unis), et il est même beaucoup plus ambitieux en termes de financement. A travers cette initiative, la Chine s'affirme comme le leader d'une intégration par le territoire et les infrastructures, plutôt que par le marché et par les règles.

Elle est pourtant loin de constituer une puissance hégémonique comparable à ce qu'ont pu être les Etats-Unis. D'une part parce que ceux-ci conservent leur suprématie monétaire - le renminbi n'est pas près de supplanter le dollar - et militaire - à plus de 600 milliards de dollars de 2016, le budget militaire américain dépasse celui, cumulé, des huit autres budgets les plus importants. Surtout, le modèle politique chinois est incompatible avec les valeurs de la démocratie libérale qui, même si elles ne constituent peut-être pas la "fin de l'histoire", comme le pensait Francis Fukuyama, restent les nôtres et celles de nombreux peuples.

Un monde multipolaire

Dans ce monde multipolaire, aujourd'hui dominé par deux grands pays, mais où des puissances régionales prétendent aussi faire entendre leur voix, quel rôle l'Europe sera-t-elle capable de jouer ? Deviendra-t-elle un terrain d'affrontement entre la Chine et les Etats-Unis, au risque d'y perdre son unité ? Ou bien saura-t-elle imposer son propre agenda dans la nouvelle arène politique internationale ? Cela suppose bien des changements par rapport aux politiques européennes actuelles. Et notamment une révision profonde des relations avec l'Afrique4, avec qui l'Europe partage, qu'elle le veuille ou non, une communauté de destin. Les deux grands défis globaux du siècle se jouent sur le continent africain : le défi démographique et le défi écologique. D'ici 2050, la population africaine devrait avoir doublé, passant de 1,2 à 2,5 milliards d'habitants d'après les projections des Nations unies, et 4,5 milliards en 2100 - dans un monde qui risque de s'être dangereusement réchauffé. L'Afrique peut absorber ce double choc si elle trouve les voies d'un développement endogène et durable. L'Europe doit l'y aider, en tournant le dos aux logiques de puissance, de rente et d'accaparement.

(1) Soit Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

(2) Voir "Mondialisation : reflux ou mutation ?", par Jacques Adda, Alternatives Economiques n° 372, octobre 2017.

(3) Voir "La démondialisation n'aura pas lieu", par Sébastien Jean, in L'économie mondiale 2018, Cepii, La Découverte, 2017.

(4) Voir "Afrique : trois idées reçues et cinq solutions", par Jean-Joseph Boillot, www.alternatives-economiques.fr, 30 novembre 2017.

L'Economie politique, n°77, page 5 (01/2018)
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