Editorial

Où va-t-on ?

Chaque jour, un Français parcourt en moyenne 40 kilomètres, dont plus de 30 dans une voiture où il est le plus souvent seul. Et si on s'arrêtait un moment pour réfléchir ? C'est ce que propose le gouvernement en convoquant les bien nommées "Assises de la mobilité" de septembre à décembre 2017.

Il faut dire que notre système de transports ressemble à un véhicule fonçant dans le brouillard. Au loin - apparemment -, un mur barre la route : le réchauffement climatique. Les transports sont responsables du tiers des émissions de gaz à effet de serre en France, et sont le seul secteur où elles continuent d'augmenter. Entre l'engagement du pays d'atteindre la neutralité carbone d'ici le milieu du siècle et l'automobile à moteur thermique, ultramajoritaire, il faut donc choisir. C'est le sens de l'extinction programmée du véhicule thermique annoncée pour 2040 par Nicolas Hulot et dès 2030 à Paris par Anne Hidalgo.

Mais outre l'accélération du changement climatique, nos modes de déplacement posent aussi des problèmes de santé publique (si les victimes des accidents de la route voient leur nombre diminuer en longue période, l'opinion est de plus en plus sensible à celles de la pollution) et renforcent les fractures sociales et territoriales.

Avec près de 6 000 euros de coûts annuels, la voiture pèse lourd sur le pouvoir d'achat des ménages : en moyenne, 12 % de leur budget, mais beaucoup plus pour les revenus modestes. Or il n'existe guère d'alternative pour les habitants des zones périurbaines et rurales. Le sentiment d'abandon qu'ils ressentent provient aussi de la dépendance à un moyen de transport coûteux, inaccessible à beaucoup (trop jeunes, trop vieux ou trop pauvres) et en même temps menacé par la hausse des prix des carburants, l'évolution des normes et les restrictions de circulation en ville. Le taux de motorisation diverge ainsi nettement entre les grandes métropoles, où il baisse, et les autres territoires.

Alors, il faudrait bien sûr s'engager sur des rails plus vertueux et développer les alternatives à l'automobile. Mais l'argent public manque. D'où, face à une impossible équation budgétaire, l'annonce d'une pause dans les "grands projets" : l'Etat veut réaffirmer les priorités, et choisit de privilégier "les transports du quotidien" et l'entretien des réseaux existants plutôt que la mise en chantier de nouvelles infrastructures. La loi d'orientation des mobilités qui sera présentée début 2018 déterminera le programme détaillé des investissements à réaliser au cours de la mandature, accompagné des financements correspondants.

"Troisième révolution"

Mais la loi devra aussi fixer un nouveau cadre pour accompagner la "troisième révolution des mobilités" qui s'annonce, après le chemin de fer au XIXe siècle et l'automobile au XXe siècle. Entre les avancées technologiques du véhicule électrique, connecté et demain autonome, et les nouveaux usages, notamment le partage des véhicules, un futur possible, soutenable, semble se dessiner, même dans les zones peu denses. S'appuyant sur le numérique, il serait centré sur une combinaison de modes de déplacement, dont le vélo et la marche à pied. Reste à définir le juste équilibre entre encouragement de l'innovation et régulation, face à des plates-formes dont le pouvoir menace celui des institutions publiques et bouleverse en profondeur l'organisation du travail (et peut-être demain l'emploi lui-même).

Le chantier qui s'ouvre est donc particulièrement ardu. Le dossier de ce numéro s'efforce d'en éclairer quelques aspects. Comme le rappelle Michel Savy, la politique des transports est à la fois indispensable pour encadrer un système mal régulé par le marché, mais incroyablement complexe tant ses objectifs, ses instruments et les strates d'action publique qui la déploient sont nombreux.

Pour être un bon chef d'orchestre, la puissance publique doit tenir compte d'un autre paramètre : l'imaginaire. La voiture personnelle reste attachée à un imaginaire puissant de vitesse et de liberté individuelle. Pourtant, comme l'explique Michel Crozet à travers une relecture critique d'Ivan Illich, la vitesse optimale socialement n'est pas toujours la vitesse maximale. Et Michel Plassat montre comment nous pourrions, demain, abandonner l'automobile individuelle au profit d'une voiture servicielle. Celle-ci n'aurait d'ailleurs plus de voiture que le nom, tant les filières et les chaînes de valeur risquent d'être transformées par les technologies numériques. Le transport de voyageurs ne sera pas le seul à évoluer : Laetitia Dablanc fait le point sur l'enjeu, tout aussi considérable, du transport des marchandises. Rouage économique essentiel, il pose de redoutables problèmes écologiques, mais aussi sociaux, en particulier dans les métropoles. Et là aussi, le numérique est au coeur des innovations.

Un problème de financement

Mais le numérique ne pourra à lui seul résoudre la difficile équation des mobilités. Les algorithmes ne remplaceront jamais les infrastructures. Corinne Blanquart évoque les objectifs de la tarification de leur usage - dont celui de concourir à leur financement dans une période de disette budgétaire. C'est aussi un problème de financement que soulève l'énorme projet de métro du Grand Paris. Alors qu'on attend dans les semaines à venir les arbitrages du gouvernement sur le financement et le calendrier du chantier, Jean-Claude Prager et Jean-Pierre Orfeuil expriment deux points de vue contrastés sur l'opportunité de cet investissement.

Comment apprécier les priorités en matière d'infrastructures de transport ? Ce fut la tâche confiée à la commission Mobilité 21 en 2013, dont les conclusions seront reprises et actualisées par le Conseil d'orientation des infrastructures récemment créé, chargé du volet programmation et financement de la future loi. Philippe Duron, qui incarne cette continuité, retrace la chronique de l'expérience collective que fut Mobilité 21, et livre par là un discours de la méthode sur ces arbitrages complexes. Chacun de ces éclairages rappelle que les choix en matière de transport ne sont pas seulement techniques, mais aussi politiques, et qu'ils façonnent le territoire et la société futurs. S'il est vital de pouvoir se déplacer, encore faut-il savoir où l'on va...

L'Economie politique, n°76, page 5 (10/2017)
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