Editorial

Un doute existentiel

Il y aura un centième anniversaire de L'union Européenne", a assuré le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, lors des célébrations des 60 ans de la signature du traité de Rome, le 25 mars dernier. Une affirmation destinée sans doute à conjurer les inquiétudes sur la solidité de la construction européenne... La question de la pérennité de ce grand projet d'après-guerre se pose avec plus de gravité que jamais tant l'Union est assaillie de menaces.

Les périls extérieurs s'accumulent. La Russie agressive de Poutine fait ressurgir une pression militaire aux frontières de l'Union. Mais à la différence de l'époque de la guerre froide, l'allié américain n'est pas au rendez-vous. Pour la première fois, le Président des Etats-Unis est ouvertement hostile à la construction européenne. Ce même Président est décidé à faire prévaloir les intérêts commerciaux de court terme de son pays, au risque de déclencher une escalade protectionniste. Parallèlement aux logiques de puissance déployées par les grands Etats, l'Union doit aussi faire face à la menace diffuse du terrorisme islamique, et aux conséquences du délitement des Etats syrien, irakien et libyen, auquel elle assiste impuissante.

Pourtant, le plus grand danger vient de l'intérieur. Ironie du calendrier : quelques jours avant la célébration du soixantième anniversaire de l'acte inaugural de la construction européenne, le Parlement de Westminster donnait son feu vert à Theresa May pour entamer les négociations du Brexit. L'Union, qui n'avait cessé jusqu'à présent de s'élargir, va pour la première fois s'amputer d'un membre.

Ce précédent enhardit tous ceux qui voient dans l'affranchissement du "joug de Bruxelles" la solution miracle. A commencer par le Front national en France, pour qui la sortie de l'euro ouvrirait au pays les portes de la rédemption économique.

Marine Le Pen voudrait nous faire croire que le remplacement de l'euro par un franc déprécié conduirait à un sursaut productif. Rien n'est moins sûr. Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'il entraînerait une forte baisse du pouvoir d'achat des ménages, une escalade des taux d'intérêt et des difficultés financières inextricables pour nombre d'entreprises. Et quand elle promet l'abolition de la contrainte budgétaire grâce à la souveraineté monétaire retrouvée, elle oublie que la confiance dans la monnaie est un acquis précieux et fragile.

Mais qu'importe si la solution miracle est un miroir aux alouettes. Les voix de ceux qui mettent en garde contre les effets délétères d'une sortie, que ce soit de l'Union européenne ou de l'euro, ne portent pas. La parole des experts est devenue inaudible, car il faudrait pouvoir opposer aux populistes autre chose que leur propre copie annotée en rouge.

Bouc émissaire idéal

L'Europe est un bouc émissaire idéal, qui tend le bâton pour se faire battre. Car elle non plus ne tient pas ses promesses. La promesse de prospérité s'est fracassée sur la crise de la zone euro et la longue agonie économique de la Grèce. Peu importe qui - des décideurs européens ayant admis la Grèce dans l'euro, des dirigeants grecs qui ont gaspillé la manne européenne, ou de la "Troïka" qui a géré la crise - est le plus coupable du désastre. La responsabilité est certainement partagée, mais le résultat - la crise la plus sévère qu'ait jamais connue une économie développée - est désastreux pour l'Europe. D'autant que d'autres pays de la zone euro souffrent depuis des années d'une croissance anémique et d'un sous-emploi durable.

L'Union n'est pas plus brillante quand il s'agit de défendre ses valeurs. Les grands principes d'accueil, d'humanité, de respect des droits humains ont sombré en Méditerranée, avec les migrants morts en mer, ou ont été oubliés dans des camps aux portes de l'Europe. Les valeurs d'unité sont mises à mal chaque jour par les divisions entre pays qui condamnent l'Union à l'impuissance. Or si l'UE n'apporte pas la preuve qu'elle peut tenir ses promesses de prospérité et qu'elle sait défendre ses valeurs humanistes, elle disparaîtra. Dût-elle céder la place à un chaos bien pire.

Le pire des régimes...

Mais soyons justes : ce n'est pas l'Union elle-même qu'il faut incriminer, car elle n'est pas un sujet politique. Ce sont les Etats membres qui en tiennent les rênes. La crise a encore accentué le glissement du pouvoir des institutions incarnant l'intérêt communautaire (la Commission et le Parlement européens) vers les enceintes intergouvernementales (le Conseil).

C'est à nos dirigeants qu'incombe la responsabilité de convaincre les peuples que leur avenir passe par l'unité. En particulier aux dirigeants français et allemands dont l'accord demeure le préalable à toute avancée substantielle en Europe. Espérons que les élections, le mois prochain en France, cet automne en Allemagne, feront sortir des urnes des responsables politiques conscients de la gravité du moment, armés d'une vision claire et prêts à un dialogue de fond.

La voie qu'ils prendront n'est pas tracée. Elle sera faite de compromis. Le futur désirable est loin de faire l'unanimité entre les Vingt-Sept, ce qui imposera sans doute d'avancer en groupes plus restreints, peut-être variables selon les sujets. Il n'y aura pas de grand soir européen, mais l'immobilisme n'est plus une option. L'Union doit se donner les moyens d'agir dans un contexte difficile et changeant, malgré les divergences multiples entre les intérêts des Etats qui la composent. Il lui faut pour cela une capacité de décision collective et des ressources pour remplir ses objectifs. Ces pouvoirs, pour être acceptés par les citoyens, doivent être soumis au contrôle démocratique. La démocratie dont Churchill disait qu'elle est "le pire des régimes, à l'exception de tous les autres". Une maxime que l'Union ne renierait pas...

L'Economie politique, n°74, page 5 (04/2017)
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