Editorial

Dinosaure ou phénix ?

C'était en 1999. Toute l'Europe ou presque était rose. Le Premier ministre socialiste français, Lionel Jospin, recevait à Paris ses homologues, le Britannique Tony Blair, l'Allemand Gerhard Schröder, l'Italien Massimo d'Alema, et bien d'autres. De la Suède à la Grèce, du Portugal à l'Autriche, plus des deux tiers des gouvernements de l'Union européenne d'alors étaient dirigés par des socialistes, des travaillistes ou des sociaux-démocrates. Ce dernier terme tendait d'ailleurs à s'imposer pour qualifier l'ensemble d'une gauche européenne désormais acquise à l'économie de marché mondialisée et convaincue que chacun pouvait y trouver une place, à condition d'être bien accompagné par l'Etat social.

Une conjonction de défaites

Dix-huit ans plus tard, l'ambiance a bien changé. Les partis sociaux-démocrates subissent une série de reculs électoraux, une hémorragie militante et une crise idéologique. En France, le Parti socialiste n'est pas assuré d'être présent au second tour de l'élection présidentielle, un sort que le SPÖ autrichien a subi l'an dernier. Dans l'opposition, le parti travailliste britannique cherche les voies d'une nouvelle virginité idéologique dans un "revival" ouvriériste. En Allemagne, le SPD, minoritaire depuis 2005, s'est fondu dans la coalition dirigée par Angela Merkel. Dans une gauche espagnole divisée, le PSOE et son concurrent de la gauche radicale Podemos ont cédé une nouvelle fois le pouvoir aux conservateurs. De même en Italie, où Matteo Renzi, contesté par le mouvement 5 étoiles, a dû démissionner après l'échec du référendum qu'il avait convoqué. La déconfiture est totale en Grèce, où le Pasok, après avoir longtemps dominé la vie politique héllène, ne compte plus que 6 % des députés.

Cette conjonction de défaites n'est pas seulement l'effet de l'alternance. Elle témoigne d'une crise bien plus profonde. Le pouvoir transformateur de la social-démocratie s'appuie traditionnellement sur la négociation de compromis sociaux au profit des travailleurs. Or ce pouvoir s'est considérablement érodé : le ralentissement des gains de productivité rend plus conflictuel le partage des fruits de la croissance, au moment même où la mondialisation déséquilibre le rapport de force avec un capital devenu transnational.

Dans ce contexte, les partis sociaux-démocrates paient à l'évidence leur incapacité à tenir les promesses qui constituent le coeur de leur identité politique. Promesse d'égalisation des conditions contredite par la montée des inégalités. Promesse de protection sociale qui se heurte à la contrainte budgétaire et à l'austérité. Promesse de volontarisme politique ("Mon adversaire, c'est la finance") qui finit par plier sans combattre devant les diktats des marchés. La seule conflictualité à laquelle ces gouvernements résistent est finalement celle qu'ils suscitent en faisant des "réformes structurelles" perçues comme autant de reculs sociaux. Reste une maigre défense, celle de faire "moins pire" que les autres...

L'usage même du terme de social-démocratie en France témoigne de cette dérive. Cette étiquette a longtemps été refusée par les socialistes français. Non seulement parce qu'elle ne correspondait pas à la tradition d'un parti qui ne s'était pas construit avec les syndicats, au contraire des partis d'Europe du Nord, mais surtout parce qu'elle fleurait trop le compromis avec le capitalisme, incompatible avec l'horizon de rupture qui cimentait l'Union de la gauche. Sous le quinquennat de François Hollande, cette étiquette a fini par s'imposer comme synonyme, non de "conquête sociale", mais de "réalisme économique".

Le résultat est un dangereux rétrécissement de la base électorale des partis sociaux-démocrates, grignotée moins par la droite classique que par la gauche radicale et l'extrême droite. La gauche radicale se déploie sur le terrain, désormais abandonné, de la critique du capitalisme. Quant à l'extrême droite, elle récupère à peu de frais la demande de protection, en fustigeant les méfaits de la mondialisation et de la construction européenne. La "solution" du repli sur la communauté nationale tend à substituer le clivage entre "eux" et "nous" au clivage traditionnel qui sépare la droite et la gauche entre responsabilité individuelle et responsabilité collective.

L'internationalisme en porte-à-faux

Ce discours met l'internationalisme des sociaux-démocrates en porte-à-faux. Déjà accusés d'avoir accompagné la libéralisation des marchés et pactisé avec une construction européenne d'inspiration libérale, ils sont renvoyés à leur impuissance. D'autant que la crise de la zone euro, puis celle des réfugiés, a manifesté crûment l'incapacité des gouvernements, des sociaux-démocrates comme des autres, à reconstituer au niveau européen le pouvoir d'agir que les Etats ont perdu au niveau national. Le programme est pourtant connu : armer l'Europe d'une capacité de régulation conjoncturelle, d'harmonisation fiscale et sociale, d'investissement écologique... Mais la promesse d'une réactivation de la social-démocratie par un passage à l'échelle européenne se fait cruellement attendre.

Alors, spasme final du dinosaure avant la sortie de l'histoire ou crise de transition avant une nouvelle métamorphose du phénix ? Les plus optimistes parieront sur la résilience de la social-démocratie, qui n'en est pas à sa première crise. Elle s'est déjà plusieurs fois réinventée. Qu'importe au fond les étiquettes : si on définit la social-démocratie, dans le sens le plus large, comme l'effort sans cesse renouvelé pour civiliser le capitalisme, contrer ses tendances inégalitaires et ses effets destructeurs des ressources, elle renaîtra de ses cendres. Il lui faudra alors imaginer un autre partage que celui des fruits d'une croissance matérielle qui n'est plus ni possible ni souhaitable. Mais les formes politiques sous lesquelles elle se déploiera et les institutions qui l'incarneront restent encore largement à construire...

L'Economie politique, n°73, page 5 (01/2017)
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