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Note de lecture :Jean-Marc Daniel ou l'angélisme de la concurrence

Une lecture critique du livre de Jean-Marc Daniel, L'Etat de connivence, hymne sans nuances à la concurrence qui passe à côté de la dynamique inégalitaire du capitalisme libéral.

L'Etat de connivence. En finir avec les rentes
Jean-Marc Daniel.
Odile Jacob, Paris, 2014.

Chez les économistes libéraux, la concurrence est l'équivalent de la foi chez les croyants : elle pousse chacun à donner le meilleur de lui-même et porte la promesse d'un monde de béatitudes pour tous. Une foule de croyants chantent ses louanges, sous la houlette de quelques archanges - d'Adam Smith à Friedrich Hayek - et le concours d'anges empressés. Jean-Marc Daniel est l'un d'entre eux, et non des moindres. Directeur de la revue Sociétal et enseignant dans une grande école commerciale, il dispose d'une solide culture historique en plus de son savoir économique et d'un réel talent pédagogique. Il tresse des couronnes à la concurrence dans son dernier livre, au titre quelque peu énigmatique, L'Etat de connivence1, un terme habituellement accolé à celui de capitalisme pour désigner un régime dans lequel les relations des firmes et de l'Etat sont à base de favoritisme et de corruption.

Il est clair que l'auteur, dans la plus pure tradition libérale, entend souligner par ce titre la responsabilité première de l'Etat, ce qui lui permet de dédouaner le capitalisme, quand bien même des corporatismes patronaux ou syndicaux trouvent avantage à cette connivence. Laquelle est analysée de façon très large, puisqu'elle englobe l'ensemble des règles, dispositifs ou politiques publiques qui, par absence ou insuffisance de concurrence, aboutissent à créer de multiples rentes de situation ou "d'imposture" - du chercheur qui ne cherche pas au financier qui profite de la politique monétaire laxiste de l'Etat pour prêter bien plus que l'économie ne peut créer de richesses supplémentaires. Tout cela au détriment du reste de la population, qui en paye lourdement le prix : absence de croissance, pouvoir d'achat en berne, dérive des finances publiques, déclin du pays tout entier. Dans cette économie en noir et blanc, la rente ainsi initiée et entretenue par l'Etat est le mal, la concurrence est l'arme qui en viendra à bout.

Cette petite musique est familière à nos oreilles : elle a bercé les débats autour du (défunt) projet de traité constitutionnel européen, puis du (bien en chair) traité de Lisbonne qui l'a ressuscité en douce. Elle a tenté de se faire entendre, mais sans grand succès, sous la conduite du maestro Attali, qui entendait "libérer la croissance" en 2008 ; elle a pris corps allegro vivace avec la toute neuve loi Macron. Et elle court maintenant dans mille libelles qui s'estiment libérés de la retenue que "la grande récession" de 2008-2009 leur avait imposée2. Thèse libérale classique, dont il vaut cependant la peine de repérer les principales faiblesses, voire contre-vérités : glorification absolue de la concurrence, confiance absolue à l'égard du marché (que les méfaits de la crise financière n'ont pas atténuée), détestation symétrique de l'Etat chargé de bien des maux. L'Etat, dès qu'il met son nez quelque part, est forcément générateur de rentes, donc d'affaiblissement économique. Et ne parlez surtout pas à l'auteur de crise pour justifier ces interventions : il n'existe que d'inévitables (et saines) fluctuations cycliques que l'Etat, avec ses gros sabots habituels, a transformées en crise !

A bas les rentes, vive la concurrence

"La concurrence est un projet par nature révolutionnaire. Elle élimine les rentes, elle casse les citadelles de pouvoir, elle redistribue en baissant les prix le pouvoir d'achat vers les consommateurs. [...] La concurrence est positive, car menacée dans sa survie même par ses concurrents, l'entreprise doit sans cesse s'améliorer, sans cesse se distinguer" (pp. 104-105). Cet hymne à la concurrence ne manque pas de panache. Et il n'est pas faux. Enfin, pas totalement : c'est depuis que la concurrence s'est exacerbée dans la téléphonie mobile ou le transport aérien que ces secteurs sont devenus abordables pour la grande majorité des utilisateurs, et les comparateurs de prix ou les centrales de réservation hôtelière ont incontestablement permis de réduire les prix en instaurant une meilleure information des consommateurs. Mais c'est aussi la concurrence au couteau qui a abouti au drame de l'effondrement de l'usine textile Rana Plaza au Bangladesh (plus de 1 000 morts) ou à l'épuisement des fonds marins par la surpêche industrielle, tandis que la fermeture des abattoirs bretons doit beaucoup à l'essor d'abattoirs allemands employant de la main-d'oeuvre roumaine ou bulgare à 5 euros de l'heure. C'est elle, toujours, qui pousse au travail au noir dans le bâtiment ou la restauration. Un envers du décor que notre auteur n'évoque même pas, ou, pire, justifie : "Les sociétés hyper-fiscalisées qui se sont installées en Europe [provoquent soit un] exil fiscal vers l'étranger pour ceux qui en ont les moyens financiers, [soit un] exil fiscal intérieur dans le travail au noir pour ceux qui restent" (p. 88). C'est donc le vieux réflexe libéral qui prévaut, que Jean-Marc Daniel dégaine aussi vite qu'un justicier du Far West : c'est la faute de l'Etat. Le marché ne présente aucune faille, il est, comme Dieu, souverain, juste et bon, parce qu'il élimine les rentes, ainsi définies par l'auteur : "Mécanismes d'accumulation de richesse au profit d'individus ou de groupes d'individus ne fournissant en face de cette accumulation aucun effort de travail ou tout au moins pas d'effort équivalent au revenu perçu" (p. 70).

Qu'il puisse y avoir un revers à la médaille de la concurrence n'est même pas envisagé. Si certains ont peur de la concurrence, c'est forcément parce qu'ils sont moins bons, moins efficaces, et qu'ils refusent la confrontation : "Pour éviter d'avoir à se reprocher leurs déconvenues, ils préfèrent se bercer de l'illusion qu'ils sont les victimes d'un ordre social injuste. [...] Ce qu'ils reprochent à l'économie de marché, c'est d'avoir assuré et mis en lumière le succès des autres avec d'autant plus de cruauté qu'il est mis en parallèle de leurs échecs" (p. 90). Sans outrepasser le trait, force est de constater que, pour l'auteur, le marché est juste, la concurrence est toujours loyale, et les victimes n'ont qu'à s'en prendre à elles-mêmes. Même Hayek, pourtant chantre du libéralisme le plus total et contempteur de la "justice sociale"3, n'est pas allé aussi loin. Pour ce dernier, l'échec peut être immérité. Mais il révèle les voies dans lesquelles il ne faut pas s'engager, et c'est ainsi qu'il est utile, comme il l'écrit dans Le mirage de la justice sociale : "Dans un ordre spontané, des déceptions imméritées ne peuvent pas ne pas se produire. [...] C'est uniquement parce que d'innombrables autres personnes supportent de voir leurs raisonnables espérances déçues que tout le monde a le haut niveau de revenu atteint de nos jours ; et, par conséquent, il n'est que normal d'accepter le cours des événements lorsqu'ils vous sont défavorables" (p. 154).

Pourtant, tout observateur un peu attentif de la vie économique - à commencer par Adam Smith lui-même - peut remarquer que, sur le marché, le faible et le fort ne pèsent pas du même poids, que la concurrence exacerbée conduit souvent à l'exploitation, à l'arnaque du consommateur ou à la tromperie sur la marchandise. Pour limiter ces effets indésirables, et parfois désastreux, de la concurrence, il est nécessaire que l'Etat ou les acteurs sociaux agissent par la loi ou la convention pour fixer les règles et définir les bornes. S'il ne nie pas ce besoin de régulation (contrairement aux "libertariens" pour lesquels la concurrence se suffit à elle-même et punit inévitablement ceux qui cherchent à abuser), Jean-Marc Daniel ne va cependant pas jusqu'à l'estimer souhaitable, socialement ou économiquement. Il ne retient ainsi des syndicats que leur corporatisme et leur défense de la rente de situation de leurs protégés, mais passe à la trappe le rôle essentiel qu'ils jouent pour équilibrer les rapports de force4 dans les situations de travail.

Haro sur les services publics

De même, l'auteur dénonce "l'insondable rente" et "l'incroyable quiétude" des services publics qui, à l'abri de la concurrence, feraient peser sur la collectivité tout entière un coût disproportionné pour des résultats lamentables. Il ne voit de solution que dans une privatisation permettant une mise en concurrence, qu'il s'agisse des organismes d'enseignement supérieur (de somptueux fromages de rente à vie) ou des organismes de sécurité sociale. Les études poursuivies au-delà de la scolarité obligatoire deviendraient donc payantes : cela serait bénéfique, avance-t-il, tant pour les enseignants - qui seraient mieux payés, à hauteur de leurs mérites - que pour les étudiants - qui bénéficieraient d'un meilleur encadrement et de chances plus élevées de terminer correctement leurs études supérieures. Mais l'auteur se garde bien d'évoquer le coût social de cette mesure : il ne dit mot du frein à l'entrée de l'enseignement supérieur que l'on constate aussi bien au Royaume-Uni qu'aux Etats-Unis, où la plupart des études supérieures sont payantes. Certes, les bourses voire les prêts étudiants peuvent, en théorie, lever l'obstacle pour les étudiants issus d'un milieu populaire. Mais, dans les faits, le risque de devoir rembourser le prêt sans disposer des revenus espérés dissuade fortement les jeunes dont la famille n'a pas les moyens. Dans des sociétés où, de plus en plus, l'accès à un emploi convenable dépend de la formation suivie, l'Etat a un rôle central à jouer, même si c'est dans certains cas en complémentarité avec le marché. S'il ne joue pas toujours très bien ce rôle, ce n'est pas le modèle public qui est en cause, mais bien davantage un certain modèle universitaire : nombre de BTS ou d'écoles publiques d'ingénieurs, d'agronomie ou de journalisme forment très bien les étudiants, de même que, dans le monde universitaire, les facultés de médecine, les universités technologiques, etc. Bref, le procès à charge de Daniel se trompe de cible et la privatisation risque fort d'aggraver la situation en dissuadant une fraction des jeunes de poursuivre leurs études. Ce qui, inévitablement, est porteur d'un élargissement du fossé (en termes d'accès à l'emploi et de revenu professionnel) qui existe déjà entre diplômés et non-diplômés.

Ce qu'il faut bien qualifier d'angélisme face au marché et à la concurrence ressort encore plus fortement lorsque l'auteur aborde la protection sociale. Il proclame haut et fort (c'est même le titre d'un de ses chapitres) "que l'Etat s'occupe des pauvres, pas des riches". Et il a des passages quasi compassionnels pour souligner cette sollicitude. Mais que propose-t-il ? De supprimer les prestations sociales et d'en verser le montant sur une base familiale, soit en moyenne 10 000 euros par an et par personne, mais de façon dégressive, en fonction des autres revenus perçus, de sorte que les plus riches ne reçoivent rien. A charge pour chacun, bien entendu, de s'assurer pour la maladie, le chômage et la retraite, chacune de ces prestations relevant d'organismes privés placés en situation de concurrence. Certes, les revenus sociaux qui seraient versés aux plus démunis seraient nettement plus élevés qu'actuellement et viendraient s'ajouter aux éventuels revenus d'activité qu'ils seraient incités à obtenir (ce qui est déjà le cas avec le RSA activité), mais il leur faudrait payer leurs assurances maladie et chômage, ainsi que leurs fonds de pension. Combien leur resterait-il pour vivre, et seraient-ils gagnants ou perdants ? Difficile, sur une base aussi peu précise, de le dire. Mais on peut craindre le pire en regardant le modèle américain qui, pour l'essentiel, correspond aux propositions de l'auteur. En apparence, le taux de pauvreté n'est pas supérieur à celui de la France (14,5 % en 2013, contre 13,9 % en France en 2012). Sauf que ce taux n'est pas calculé de la même manière. S'il l'était "à l'européenne", c'est-à-dire en prenant en compte toutes les personnes disposant d'un niveau de vie inférieur à 60 % du niveau de vie médian, 30 % de la population américaine seraient considérés comme pauvres.

En revanche, la seule certitude que l'on puisse tirer des propositions de Jean-Marc Daniel est que les plus riches (le 1 % du haut) seraient forcément gagnants, puisqu'il suggère en même temps de supprimer l'impôt sur le revenu, soit, actuellement, en moyenne, un dixième de leurs revenus5, et de le remplacer par une flat tax, un impôt à taux unique. C'est effectivement une façon originale de lutter contre la pauvreté que de favoriser les riches : sans doute espère-t-il qu'ainsi ils donneront plus facilement aux pauvres méritants... L'auteur affirme que "la fiscalité doit se garder d'être punitive. Contrairement à ce que proclament les promoteurs de l'envie, ce dont ont besoin les pauvres, ce n'est pas l'abaissement des riches par une fiscalité confiscatoire" (p. 153). La thèse qui court dans le livre, sans cependant être jamais revendiquée comme telle, est celle du ruissellement (trickledown) : les "innovateurs" créent de la richesse, et celle-ci profite à tous, alors que brider la création de richesse, notamment par la fiscalité, est générateur d'appauvrissement.

Sauf que le ruissellement, manifestement, ne marche pas spontanément. Aux Etats-Unis, les revenus (après impôts, cotisations sociales obligatoires et prestations sociales) du cinquième le plus pauvre ont reculé au cours de la période 1996-20126 en moyenne de 8 % (en dollars constants), tandis qu'ils ont progressé dans la même proportion pour le vingtième le plus favorisé. La comparaison avec la France est éloquente. En France, grâce au système de protection sociale, la part du cinquième le plus pauvre demeure 2,7 fois plus élevée qu'aux Etats-Unis : 8,6 % contre 3,2 %. Bien que le niveau de vie moyen aux Etats-Unis soit 30 % plus élevé qu'en France7, les ménages les plus modestes, ceux qui se situent dans les deux premiers cinquièmes de la pyramide des revenus, disposent d'un niveau de vie monétaire plus élevé en France que leurs homologues outre-Atlantique. C'est le cas de la moitié de la population si l'on retire des revenus monétaires des ménages américains les dépenses d'assurance maladie et d'éducation supérieure qui, en France, sont largement prises en charge par la collectivité. Un citoyen sur deux est donc plus pauvre aux Etats-Unis qu'en France. Ce ne sont plus les rentes que le "modèle américain" attaque, c'est l'os. Or ce que nous propose clairement Jean-Marc Daniel, c'est d'amplifier cette évolution en nous alignant sur les Etats-Unis.

Politique économique et crise

L'auteur conteste le terme de "crise" (un "poncif", un "tic de langage", écrit-il au début de son livre, tout en finissant par admettre le terme) et lui préfère "fluctuations cycliques", reprenant la notion (mais pas le mot) de "cycle Juglar" pour expliquer des mouvements d'accélération puis de freinage de la croissance économique par périodes de sept à onze ans. S'appuyant sur Samuelson et Hansen, "les économistes keynésiens [qui] ont donné du cycle une vision assez précise, largement confirmée par l'expérience et toujours d'actualité" (p. 22), il estime que ces oscillations résultent de deux mécanismes inévitables en économie de marché : le multiplicateur (toute augmentation de la demande - publique ou privée - est génératrice d'activité accrue) et l'accélérateur (face à cette hausse de l'activité, les entreprises reconstituent leurs stocks et recommencent à investir). Deux mécanismes qui jouent en sens inverse en cas de ralentissement de l'activité. Donc, puisque la phase de ralentissement de la croissance est suivie d'une phase de reprise, "une partie significative du chômage doit s'analyser non pas comme un problème durable mais comme associée à une période transitoire à laquelle succède une période de croissance vigoureuse et donc de résorption du sous-emploi" (p. 23). Il suffit alors que la dépense publique accompagne convenablement ces fluctuations - en hausse quand la croissance ralentit, en baisse quand elle accélère - pour que le problème soit réglé.

La crise de 2008 n'est donc qu'une manifestation - une de plus - de ces fluctuations cycliques. Si elle a été plus violente, "cela tient à la politique monétaire mise en oeuvre aux Etats-Unis pour essayer d'éviter la récession en 2002" (p. 28), une explication qu'il reprend p. 178 : "Si la crise a une composante financière, le problème ne vient pas de l'essence de la finance, mais des interventions permanentes des Etats pour la réguler." Le marché est donc dédouané de toute responsabilité, la finance n'y est pour rien, tout est de la faute de l'Etat, ce pompier pyromane dont "la politique monétaire [a consisté] à laisser le système prêter à tort et à travers avec la conviction que l'inflation, généralisée ou sous forme de bulle, corrigera les dérives" (p. 180). L'abondance des liquidités donne aux traders de quoi spéculer (un terme qu'il n'utilise évidemment pas, puisqu'il impliquerait une responsabilité des mécanismes de marché dans la dégradation de la situation) et légitimer les profits réalisés par des opérations "où se mêlent chance, informations privilégiées, quand ce n'est pas purement et simplement de la malhonnêteté" (p. 181). Une fois encore, ce n'est pas faux : l'abondance de liquidités issues de la politique monétaire "accommodante" n'est pas pour rien dans le déclenchement de la crise et dans ce qu'on appelle désormais "l'inflation des prix d'actifs". Mais si ces liquidités ont été aussi facilement absorbées par les banques qui les ont transformées en crédits, n'y aurait-il pas, aussi, une responsabilité bancaire (la titrisation de créances de qualités fort différentes), financière (des agences de notation attribuant les meilleures notes à des produits douteux) et, surtout, économique ? Car les faibles revenus dans le bas de la pyramide sociale engendrent un besoin de financement d'autant plus important qu'il peut être facilement comblé par des offres bancaires peu regardantes sur la capacité des ménages à honorer leur signature (grâce à la titrisation qui permet de faire porter le risque par d'autres). En d'autres termes, l'accentuation des inégalités rend l'endettement à la fois nécessaire pour les ménages et fructueux pour les banques. Jusqu'à ce que cette pyramide de Ponzi d'un nouveau genre finisse par s'effondrer lorsqu'il apparaît que les garanties offertes par les emprunteurs ne permettent plus de compenser leur insolvabilité8.

Certes, chemin faisant, l'auteur a bien été obligé d'admettre que cette fluctuation cyclique méritait le terme de crise par son ampleur, mais il reste ferme sur son explication centrale, une simple oscillation, comme il s'en produit régulièrement. Entre le 2e trimestre 2008 et le 2e trimestre 2009, la dégringolade du PIB en France de 3,8 %, soit près de 80 milliards d'euros, de 5,5 % en Allemagne (140 milliards) et de 14 % en Irlande ressemble pourtant davantage à un plongeon qu'à une "oscillation". Depuis 2008, en raison de la crise, l'endettement public a franchi une grande marche d'escalier : 12 points de PIB supplémentaires en Allemagne entre 2008 et 2013, 25 en France et en Italie, 36 au Royaume-Uni, 53 en Espagne, 81 en Irlande. Il a fallu à la fois maîtriser la plus grave crise financière enregistrée dans les pays occidentaux depuis 1929 et limiter les dégâts liés à la forte rétraction de la demande privée. Ce n'est pas seulement le rôle de "consommateur en dernier ressort" que l'Etat a alors joué, mais aussi celui de "financeur en dernier ressort" car, à défaut, le système bancaire menaçait de s'effondrer. Jean-Marc Daniel a sans doute raison d'imputer les prises de risque excessives des banques au "too big to fail", la certitude qu'en cas de difficulté l'Etat interviendrait pour leur éviter la faillite. Sans préciser cependant ce qu'il aurait convenu de faire. Laisser les banques ayant pris trop de risques à leur triste sort ? Et compter sur la concurrence entre elles pour séparer le bon grain de l'ivraie comme il semble le penser (mais sans le dire explicitement) : "Laissons la concurrence réguler la finance pour que les banques, en prêtant à des entrepreneurs à leurs risques et périls, créent la richesse de demain et non la rente de l'imposture d'aujourd'hui" (p. 183). En clair, laisser les faillites faire leur oeuvre purificatrice tout en garantissant les dépôts des épargnants ? Mais on sait bien que le refus inattendu de l'Etat américain de sauver Lehman Brothers a provoqué un séisme mondial, le système bancaire tout entier ayant alors failli couler. Séparer banques de crédit et banques d'investissement ou contrôler plus sévèrement l'activité des banques ? Mais cela serait mettre en doute la capacité du marché à s'autoréguler... Aussi, rétif à admettre quelque défaillance du marché que ce soit (ne serait-ce que du bout de la plume), l'auteur n'en tire aucune conclusion concrète. Tout est renvoyé à la politique monétaire, rien à la régulation publique des mouvements de capitaux et des risques systémiques.

Ce qui lui permet de minimiser la question de l'actuelle sortie de crise. Le risque pourtant très présent de déflation ? Ecarté d'un revers de main : "Les faibles hausses actuelles des prix en France notamment reposent [...] sur la baisse du prix des télécommunications [...] et sur la baisse des prix de l'énergie" (pp. 187-188). Pas question de faire défaut sur la dette. Pas question non plus d'alléger la dette publique par un recours à l'inflation, comme le préconisent le FMI et l'OCDE. Curieusement, d'ailleurs, notre auteur cite (p. 91) le livre d'Irving Fisher publié en français en 1929, L'illusion de la monnaie stable9, affirmant que l'économiste américain y estimait "que les idéologies antilibérales et anticapitalistesconstituaient une "doxa des ratés"". Rien de tel dans le livre en question, mais une dénonciation sévère de la déflation : "Aux Etats-Unis et en Angleterre, la déflation de 1920-1921 jeta trois millions d'ouvriers sur le pavé et le chômage produisit une agitation révolutionnaire. En Angleterre, une seconde déflation fut provoquée, en 1925-1926, par le désir de ramener la livre à l'étalon d'or, c'est-à-dire à l'ancien taux de 4,87 dollars. Nouvel accroissement du chômage et des troubles ouvriers, et, cette fois, la grève la plus formidable de l'histoire britannique. [...] Sans doute, d'autres causes ont joué dans l'occurrence, mais la déflation en formait le facteur principal. " Et Fisher de féliciter Poincaré d'avoir sagement agi en laissant filer la valeur du franc au lieu de tenter de le faire revenir à sa parité or d'avant-guerre10. Jean-Marc Daniel aurait-il procédé à une lecture un peu trop rapide de ce grand auteur ?

Le poids des inégalités

Au fond, ce que notre auteur (et beaucoup d'autres, fascinés par la réussite libérale) perd de vue, c'est que la dynamique profonde du capitalisme libéral est par nature inégalitaire. Schumpeter l'avait bien vu, et même justifié. Dans Capitalisme, socialisme et démocratie11, ce dernier écrit : "Des gains impressionnants, beaucoup plus élevés qu'il n'aurait été nécessaire pour provoquer tel ou tel effort spécifique, sont jetés en pâture à une faible minorité de gagnants et, du même coup, impriment une impulsion beaucoup plus puissante que ne l'aurait fait une répartition plus égalitaire et plus "juste" [...] [tandis que le risque de faillite] tient en haleine tous les entrepreneurs et agit, à son tour, beaucoup plus efficacement que ne le ferait un système à pénalités plus égalitaires et plus "justes"." En fait, Schumpeter sous-estimait les formes de régulation "à la scandinave", que Peter Hall et David Soskice appellent les "économies de marché coordonnées"12 et qui permettent de concilier efficacité et limitation des inégalités. Il ne voyait que le modèle américain qu'il avait sous les yeux. Lequel est effectivement par excellence le modèle libéral, inégalitaire et efficace en termes d'innovation et de croissance économique.

Cette dynamique inégalitaire est au coeur du fonctionnement du capitalisme, dès lors qu'on lui laisse la bride abattue. Et cela depuis qu'il a révolutionné nos sociétés. Parce qu'il permet l'enrichissement de certains autrement que par le vol, la prédation ou la violence, le système capitaliste, à peine enraciné, a pu devenir "démocratico-compatible" : libéralisme politique et libéralisme économique ont pu alors voguer de pair, portés par l'espoir de tous de parvenir ainsi à sortir de la gangue de la misère. Mais lorsque cet espoir est déçu, la richesse excessive des uns devient une insulte aux soutiers de la croissance : naît alors la conviction que c'est par l'exploitation que ce système enrichit certains, puisqu'il n'améliore guère, voire pas du tout, le sort de la masse des autres. La crainte de la révolution a contribué à réduire, ou au moins à modérer la dynamique inégalitaire, l'Etat démocratique devenant d'abord régulateur social - impôt progressif, droit social, prélèvements sociaux - à l'aube du XXe siècle, puis régulateur économique, sous la houlette du keynésianisme, après la Seconde Guerre mondiale. Durant trente ans, les inégalités ont ainsi été contenues, et la croissance stimulée. Mais, durant les quarante années qui ont suivi, la mondialisation a fait voler en éclats ces compromis économiques et sociaux. Et engendré un nouveau creusement des inégalités. Les bénéficiaires ne s'en plaignent pas, persuadés que c'est à leurs mérites, et à eux seuls, qu'ils doivent leur réussite. Jean-Marc Daniel est un de leurs porte-parole.

Force est pourtant de reconnaître que, dans l'économie de marché, la croissance et la richesse vont d'abord aux riches, plus modestement et plus rarement aux pauvres, et, dans ce cas, c'est surtout la redistribution qui le permet. Le marché est certes irremplaçable, tout comme la concurrence est utile. Mais ni l'un ni l'autre ne sont sans défaut pour autant, et encore moins sans limites. Cette limite est énoncée par le second principe de justice de John Rawls : "Les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu'elles soient au bénéfice des plus désavantagés [...], et attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous, conformément au principe de la juste égalité des chances.13 " Le monde rêvé par Jean-Marc Daniel nous conduit bien au-delà de cette limite. La vraie faiblesse du capitalisme livré à ses démons n'est pas de type économique, comme le pensait Marx, mais de type social, comme le pensait Keynes. A quoi sert davantage de croissance si l'écart se creuse et que seule la moitié la mieux lotie en tire profit ? Réincorporer l'économique dans le social, voilà le vrai défi d'aujourd'hui. Un défi que, manifestement, Jean-Marc Daniel refuse de voir.

Denis Clerc, fondateur d'Alternatives Economiques

(1) Dans la suite de cet article, les citations tirées de ce livre seront simplement suivies du numéro de page.

(2) On peut citer Ce modèle social que le monde ne nous envie plus, de Jean-Olivier Hairault (Albin Michel, 2015), "Marché du travail : la grande fracture", de Sylvain Catherine, Augustin Landier et David Thesmar (étude de l'Institut Montaigne, février 2015) ou, avec davantage de nuances, La France 3.0. Agir, espérer, réinventer, de Christian Saint-Etienne (Odile Jacob, 2015).

(3) Un terme qu'il rejette avec vigueur : "Le plus grand service dont je sois encore capable envers mes contemporains serait de faire que ceux d'entre eux qui parlent ou écrivent éprouvent désormais une honte insurmontable à se servir encore des termes "justice sociale"", écrit-il dans son oeuvre majeure, Droit, législation et liberté. Tome 2 : Le mirage de la justice sociale (p. 117, PUF, 1981, 1re édition 1976).

(4) Dès 1956, dans Le capitalisme américain (traduction française aux éditions Génin), Galbraith soulignait ainsi l'importance du "pouvoir compensateur" des syndicats dans le fonctionnement de l'économie de marché.

(5) Voir "Budget 2013 : la réforme de l'impôt sur le revenu", Note IPP n° 2, octobre 2012, Institut des politiques publiques.

(6) Période retenue pour permettre une comparaison avec la France.

(7) Ce chiffre dépend en partie du taux de change retenu.

(8) De nombreux économistes américains soutiennent que la crise a partie liée avec le creusement sans précédent des inégalités, notamment Joseph Stiglitz, Paul Krugman, James Galbraith, mais aussi la présidente de la Fed Janet Yellen, etc. Voir notamment à ce sujet l'article d'Adair Turner "Sommes-nous devenus trop flexibles ?", Alterecoplus.fr, 30 janvier 2015.

(9) Un livre issu d'une série de conférences effectuées par l'auteur (alors économiste célèbre) à Lausanne en 1927, dans lesquelles il dénonçait les méfaits de la baisse des prix. Voir aussi p. 82 de ce numéro.

(10) Jean-Marc Daniel se trompe lorsqu'il écrit que "la dévaluation [...] a fait une entrée fracassante dans la panoplie des politiques économiques avec le keynésianisme". En fait, c'est à la conférence internationale de Gênes d'avril 1922, où Keynes ne figurait pas parmi les négociateurs, mais comme "journaliste"...

(11) La citation figure pp. 109-110 de la traduction éditée par Payot en 1979 (l'édition originelle américaine date de 1942).

(12) Dans "Les variétés du capitalisme", in L'année de la régulation n° 6, Presses de Sciences Po, 2002.

(13) Dans Théorie de la justice (p. 115, Le Seuil, coll. Points, 1997, traduction par Catherine Audard de l'édition américaine de 1971).

L'Economie politique, n°66, page 93 (04/2015)
L'Economie politique - L'Etat de connivence. En finir avec les rentes