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Note de lecture :Comprendre l'émergence des économies d'Asie

Il faut lire l'ouvrage de Jean-Raphaël Chaponnière et Marc Lautier, Les économies émergentes d'Asie, pour une synthèse de longue période, érudite et pédagogique qui souligne le rôle de l'Etat dans l'essor économique de ces pays.

Les économies émergentes d'Asie. Entre Etat et marché
Jean-Raphaël Chaponnière et Marc Lautier.
Coll. U, Armand Colin, Paris, 2014.

Quand deux excellents spécialistes se proposent d'"expliquer l'émergence des économies asiatiques, en identifiant ses ressorts et ses mécanismes", il en découle une remarquable synthèse qui comble un manque indéniable parmi les ouvrages en langue française. Le livre de Jean-Raphaël Chaponnière et Marc Lautier constitue dans une certaine mesure le "pendant" de celui de Salama [2012] sur les pays émergents d'Amérique latine, publié par Armand Colin dans la même collection U. Cette collection s'adresse en priorité au monde universitaire, et plus particulièrement à des étudiants de niveau master ou doctorat, mais on peut penser que l'ouvrage est susceptible d'intéresser aussi un large public.

Quelques remarques préliminaires sur les contours du sujet. En termes géographiques tout d'abord. Dans son introduction, l'ouvrage reconnaît que le continent asiatique est difficile à définir et que sa délimitation géographique dépend des époques et des auteurs. Seule l'Eurasie, union de l'Europe et de l'Asie, a des contours bien déterminés, la limite entre les deux continents étant arbitraire et politique. Pour prendre un exemple (qui ne figure pas dans l'ouvrage), rappelons que pendant longtemps, le fleuve Don a marqué la frontière entre l'Europe et l'Asie, faisant de la Russie un pays entièrement situé en Asie. C'est seulement au début du XVIIe siècle que Pierre le Grand a déplacé cette frontière quelque 1 500 kilomètres à l'est jusqu'à l'Oural, plaçant Moscou en Europe et faisant de la Russie un pays en partie européen et non plus exclusivement asiatique.

Dans ce contexte, l'ouvrage va un peu vite en besogne en adoptant dès sa première page, sans véritablement la justifier, une définition restrictive des contours de l'Asie : "Au sens le plus large, de Tokyo au Lahore, l'Asie comprend deux ensembles : l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud, séparées par l'Asie du Sud-Est". L'Asie du Nord, l'Asie centrale, le Proche et le Moyen-Orient sont pourtant aussi des parties constitutives à part entière du continent asiatique. Personne ne reprochera aux auteurs d'écarter le Proche et le Moyen-Orient, particulièrement dans la conjoncture actuelle, tant cette région apparaît spécifique et différente à tous points de vue du reste du continent asiatique. On peut en revanche s'interroger plus légitimement sur l'exclusion des anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale (les "-stan"), qui est justifiée implicitement par leur appartenance récente au monde russe (ex-soviétique), lui-même considéré comme plus européen qu'asiatique.

Au total, l'Asie à laquelle s'intéresse l'ouvrage est donc centrée sur la Chine et l'Inde, les deux géants du continent, qui sont aussi les pays les plus peuplés du monde, et sur leur "hinterland", une zone regroupant la moitié de la population mondiale. Le Bangladesh, le Pakistan et le Sri Lanka, proches à tous les points de vue de l'Inde et anciennes composantes de l'empire des Indes jusqu'à l'indépendance du pays, sont ainsi inclus dans le champ de l'ouvrage, même s'ils sont à peine évoqués par la suite1. On revient ainsi à une conception de l'Asie autour d'un axe Chine-Inde [Camroux, 2007] qui a régné de l'époque de l'impérialisme triomphant jusqu'à la conférence de Bandung (1955) et qui redevient d'actualité. Mais n'oublions pas qu'au cours du dernier demi-siècle et jusqu'à une période très récente, une étude économique de l'Asie n'aurait probablement pas intégré l'Inde et ses pays limitrophes, considérés comme formant un sous-continent à part et sans perspectives de développement2.

Par ailleurs, il faut attendre le chapitre IV, consacré à "L'Asie émergente dans la globalisation financière", pour une description de la genèse du concept d'économies émergentes et une présentation de quelques-unes de ses nombreuses définitions. Ce concept fourre-tout s'est progressivement substitué à celui de "nouveaux pays industrialisés" ou de "nouveaux pays industriels"3 en vogue dans les années 1980 et 1990. L'apparition de ces notions a reflété la prise de conscience chez les économistes du développement du fait que l'opposition centre-périphérie était devenue obsolète et qu'une nouvelle configuration de l'économie mondiale était en train d'apparaître. Même s'il n'existe aucune définition ni liste officielle des économies émergentes, le terme désigne des pays en développement à revenu intermédiaire en croissance rapide et dotés d'une économie relativement diversifiée [Salama, 2014].

Avec l'intégration dans ce groupe de la Chine, puis de l'Inde, on a changé de dimension. Les économies émergentes, Chine en tête, participent activement aux changements de la division internationale du travail depuis une vingtaine d'années. Leur contribution à la croissance mondiale et à celle des pays avancés est de plus en plus déterminante. Leur poids économique devient considérable.

Au sein du groupe des économies émergentes, les pays asiatiques ont clairement une importance prépondérante. Ce sont aussi les seuls engagés dans un processus de rattrapage des économies des pays développés, alors que les taux de croissance des économies dites "émergentes" d'Amérique latine leur permettent tout juste de stabiliser l'écart en longue période. Ainsi, entre 2000 et 2014, le poids de la Chine et de l'Inde dans le produit intérieur brut mondial a doublé, passant de 12 à 24 % du total (mesuré en parité de pouvoir d'achat).

Mais l'ouvrage inclut également parmi les économies émergentes la Corée, Singapour ou Taiwan, pourtant classées par le FMI parmi les pays développés compte tenu de leur niveau de PIB par habitant (le Japon, évoqué à de nombreuses reprises, est quant à lui exclu du champ retenu car son "émergence" est plus ancienne). En sens inverse, le Bangladesh, le Cambodge, le Laos et Myanmar, qui font tous partie du groupe des pays les moins avancés (PMA), peuvent difficilement être qualifiés d'économies émergentes. Intituler l'ouvrage L'émergence en Asie aurait été à cet égard plus adéquat, car cela aurait pleinement justifié d'étudier à la fois des économies émergentes, d'autres ayant déjà émergé et, enfin, des économies potentiellement émergentes.

Au-delà de ces remarques préliminaires, il est incontestable que cet ouvrage atteint parfaitement son objectif de départ, qui était de présenter une synthèse sur les économies asiatiques en longue période. Il s'appuie pour cela sur une énorme masse de références bibliographiques et de chiffres, conciliant de manière constante érudition et souci pédagogique.

Comme cela est affirmé à juste titre, "l'émergence de la Chine et de l'Inde est souvent présentée comme une réémergence, car ces pays ont été de grandes puissances avant de connaître une période de déclin qui a coïncidé avec l'essor de l'Europe". Mais les auteurs nous rappellent que, contrairement à une vision simpliste trop répandue, le fait que ces pays retrouvent leur rang n'a rien de naturel ni d'inéluctable, comme le montre le déclin voire la disparition des grands empires mongol, perse, britannique, etc. (sauf à supposer que ces grandes puissances vont revenir un jour sur le devant de la scène...). En bref, il n'existe pas de déterminisme en histoire. Même la conception matérialiste défendue par Marx nous enseigne que "les hommes font leur propre histoire..."4.

Analyser le décollage économique récent de la Chine, de l'Inde et des pays émergents asiatiques, ainsi que leurs perspectives de convergence avec les pays développés amène donc inévitablement à se poser la question des facteurs de la divergence entre l'Asie et l'Europe (voire le reste du monde) au cours des derniers siècles. Cette question a été posée par tout un courant d'historiens, et notamment d'historiens de l'économie, durant les dernières décennies.

Certains auteurs considèrent que la divergence entre l'Asie et l'Europe est ancienne et tient à des facteurs "endogènes" à ces sociétés, liés en particulier à leur culture et au fonctionnement de leurs institutions. David Landes [1998] met ainsi en avant la décision des empereurs chinois de se couper du monde au milieu du XVe siècle, à l'époque où les souverains européens lançaient les grandes expéditions maritimes qui allaient mener à la création des grands empires coloniaux et à la domination de l'Europe sur le monde pendant plusieurs siècles.

De leur côté, Daron Acemoglu et James Robinson [2012] distinguent des institutions politiques et économiques "inclusives", c'est-à-dire autorisant la participation de tous à la vie économique et au système politique, et des institutions "exclusives" où seule une minorité (oligarchie) tient les rênes de l'économie et du pouvoir politique. Selon ces auteurs, les institutions anglaises et américaines seraient "inclusives" de longue date, tandis que celles de la Chine, par exemple, seraient profondément "exclusives". Comme pour Douglass North et alii [2009]5, le couple économie de marché et démocratie est ainsi considéré comme la condition du développement, son absence freinant ou bloquant totalement le développement d'un pays.

Ces thèses "institutionnalistes" ou "culturalistes" à la Weber justifient le fait que l'Angleterre puis les Etats-Unis soient devenus successivement la première puissance mondiale par la qualité de leur culture ou de leurs institutions (voir en particulier l'existence d'un Etat de droit et le respect des droits de propriété). Tout ce qui contredit ces modèles théoriques "globalisants" (par exemple l'émergence actuelle de la Chine malgré des institutions dites "exclusives") est considéré comme un accident temporaire. Nous ne sommes ainsi pas loin d'une conception téléologique de l'histoire, où les événements observés sont considérés a posteriori comme inéluctables et interprétés à la lumière de l'histoire récente pour justifier la supériorité d'un modèle "occidental".

A l'inverse, une autre conception privilégie les facteurs "exogènes" pour expliquer les inégalités de développement entre les régions du monde. Jared Diamond [1997] prétend que les différences de trajectoires entre l'Eurasie et le reste du monde au cours des derniers millénaires tiennent à deux principaux éléments : l'existence de certaines plantes cultivables et animaux domesticables (cheval) ; l'orientation des voies navigables et de communication, qui a permis la diffusion des savoirs et des techniques (à la différence de l'Afrique en particulier). En l'absence d'obstacles naturels, la circulation des peuples et des idées n'a quasiment jamais cessé au cours de l'histoire, ce qui est la raison pour laquelle, selon Diamond, la frontière entre l'Asie et l'Europe est totalement arbitraire. La thèse est certes séduisante mais ne nous permet pas de comprendre pourquoi l'Europe et l'Asie ont divergé au cours des derniers siècles.

Kenneth Pomeranz, dans Une grande divergence [2000], considère quant à lui que la divergence entre l'Asie et l'Europe est beaucoup plus récente et date en fait du tournant du XIXe siècle, suite au début de la révolution industrielle britannique. A l'origine du développement britannique puis, par contagion, européen, il voit non plus des facteurs de décollage ayant joué un rôle historique sur plusieurs siècles mais des facteurs plus contingents ("exogènes") : en particulier la disponibilité de charbon à proximité des centres industriels ou des matières premières procurées par les colonies. Cette thèse, qui a la préférence des auteurs (et la nôtre), rejoint d'ailleurs Diamond sur la prépondérance des éléments contingents du développement.

Mais les facteurs de la divergence mis en avant par Pomeranz n'expliquent pas l'émergence contemporaine. En effet, si certains facteurs du développement continuent à jouer le même rôle déterminant voire accru (la connaissance et l'éducation en particulier, à l'importance encore plus fondamentale aujourd'hui que par le passé), d'autres n'ont plus la même portée : ainsi, l'abondance des ressources naturelles dans un pays n'est plus considérée comme un élément positif, cette abondance pouvant même être vue comme un handicap selon la thèse du "syndrome hollandais". En sens inverse, de nouveaux facteurs explicatifs du décollage économique, tels que l'existence de politiques industrielles ciblées, n'existaient pas il y a deux siècles (ou seulement marginalement).

Il nous faut donc un appareil conceptuel de nature différente pour analyser l'émergence des pays asiatiques, d'autant plus inattendu que, comme le rappelle l'ouvrage, la Corée était en 1960 plus pauvre que le Ghana et qu'aucun économiste ne pariait alors sur un décollage asiatique6. Dans Asian Drama. An Inquiry into the Poverty of Nations [1968], son célèbre ouvrage centré sur l'Inde du Sud, Gunnar Myrdal évoquait le "drame asiatique" et l'absence de perspectives de développement de la région. Aujourd'hui, le PIB par habitant de la Corée est au même niveau que celui de la France et la Chine est devenue en 2014 la première puissance mondiale en termes de PIB mesuré en parité de pouvoir d'achat.

Il est évidemment difficile d'expliquer un décollage aussi rapide intervenu dans toute une région du monde en aussi peu de temps, avec l'émergence des "dragons" (Corée du Sud, Hongkong, Singapour, Taiwan), puis des "tigres" (Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande), puis de la Chine, du Vietnam, etc.

L'ouvrage met en avant l'importance du rôle joué par l'Etat et les institutions dans cet essor économique, et la combinaison "Etat/marché" prévalant dans ces pays (d'où le sous-titre de l'ouvrage) : nous sommes clairement dans une configuration très différente du modèle d'économie de marché et de libéralisme économique promu par les institutions internationales dans le cadre du "consensus de Washington". Les auteurs critiquent l'approche de la Banque mondiale qui évoque un "miracle asiatique" dans un rapport paru en 1993 consacré à la première vague d'émergence en Asie. Pour eux, il ne s'agit pas d'un "miracle" inexplicable et non reproductible, mais bien d'une combinaison de facteurs au sein duquel l'Etat "développeur" a joué un rôle majeur (rôle que minimise la Banque mondiale, alors engagée dans ses politiques d'ajustement structurel et de réduction du rôle de l'Etat). Ironie de l'histoire, les "valeurs asiatiques" autrefois décriées et souvent considérées comme la source du sous-développement sont désormais mises en avant par certains dirigeants asiatiques (Mahathir Bin Mohamad en Malaisie, Lee Kuan Yew à Singapour) qui leur attribuent l'origine des performances économiques de leur pays !

Un seul regret à l'issue de ce décryptage : contrepartie de l'ambition holistique de l'ouvrage (et des contraintes de taille imposées par la collection), la vision qui nous est présentée demeure très globale. Seule l'analyse de la Chine et de l'Inde est véritablement approfondie, ces pays faisant chacun l'objet d'un chapitre entier. Avec quelques coups de projecteur sur le Japon, la Corée et Taiwan, c'est à peu près tout en ce qui concerne les analyses des pays.

Cette lecture de l'histoire économique de l'Asie débouche sur une réflexion prospective autour de l'importance de l'Asie au niveau mondial et le titre du dernier chapitre pose une question majeure : "Le XXIe siècle sera-t-il asiatique ?" Pour fournir des éléments de réponse, les auteurs analysent les tendances démographiques, les perspectives économiques qui structureront les prochaines décennies et les risques qui pèsent sur l'émergence de l'Asie. Mais ici encore, l'analyse reste à un niveau assez global. Le cas du Vietnam, dernière success story des économies émergentes asiatiques, n'est ainsi ni cité ni étudié. Ce pays constitue pourtant un exemple emblématique au moins à deux titres : d'une part, la combinaison Etat-marché y est très spécifique, comme en Chine7, les deux pays étant dirigés par un Parti communiste dans le cadre d'un régime de parti unique ; d'autre part, il s'agit d'un pays qui a bénéficié largement de la mondialisation et de son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) intervenue en 2007, sachant que la croissance de ses exportations est parmi les plus élevées au monde depuis trente ans.

Cette dernière remarque soulève une question incontournable pour toute réflexion prospective : l'émergence est-elle encore possible dans le cadre économique international du début du XXIe siècle ? Autrement dit, l'émergence du Vietnam peut-elle se poursuivre à l'horizon de quelques décennies ? Des pays émergents tels que la Malaisie et la Thaïlande vont-ils sortir de la trappe des pays à revenu intermédiaire ? De nouveaux pays tels que Myanmar vont-ils décoller ? Au-delà des pays asiatiques, d'autres pays en développement d'Amérique latine ou d'Afrique peuvent-ils se placer sur une trajectoire de véritable "émergence" à long terme ?

De nombreux auteurs répondent à ces questions par la négative [Chang, 2002], en se basant sur plusieurs éléments du contexte international actuel qui le différencient profondément du cadre dans lequel les premiers pays émergents asiatiques ont commencé leur décollage économique : concurrence de la Chine, qui risque de dominer de nombreux secteurs intensifs industriels au cours des prochaines décennies ; cadre commercial international (OMC, etc.), qui limite les marges de manoeuvre des politiques nationales de développement (interdiction des subventions à l'exportation, libéralisation de l'investissement direct étranger sans possibilité d'imposer des joint-ventures comme par le passé ou des règles de taux d'exportation, etc.) ; nouveau modèle de croissance mondiale ralentie depuis la crise internationale de 2008, etc. Sans trancher sur ce thème, contentons-nous de remarquer que répondre à cette question en profondeur nécessiterait sans doute d'écrire un nouvel ouvrage, ce que nous encourageons vivement les auteurs à entreprendre dans un proche avenir !

Jean-Pierre Cling, économiste, CEPN, université Paris Nord/CNRS

(1) Un seul paragraphe (chapitre IX) est consacré au Pakistan, et aucun au Bangladesh ni au Sri Lanka.

(2) L'Asian Drama de Gunnar Myrdal, paru en 1968, est un peu particulier : le terme "Asian" du titre désigne en fait l'Asie du Sud, mais avec un pronostic très pessimiste sur son avenir.

(3) Titre d'un ouvrage de Pierre Judet [1981], à qui est dédié ce livre.

(4) Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte [1851].

(5) North et alii proposent des concepts relativement équivalents, désignés sous les termes de modèle "d'accès limité" et "d'accès ouvert".

(6) Voir ainsi les projections de Paul Rosenstein-Rodan, le premier chef économiste de la Banque mondiale.

(7) Le Vietnam se qualifie lui-même "d'économie de marché à orientation socialiste" ; la Chine se désigne quant à elle sous le terme "d'économie socialiste de marché". Deux termes quasi identiques compte tenu des difficultés de traduction.

L'Economie politique, n°66, page 104 (04/2015)
L'Economie politique - Les économies émergentes d'Asie. Entre Etat et marché