Lectures
Les pensées monétaires dans l'histoire. L'Europe, 1517-1776
Jérôme Blanc et Ludovic Desmedt (dir.),.
Paris, coll. Bibliothèque de l'économiste, Classiques Garnier, 2014.

Voici un ouvrage novateur dans tout un ensemble de directions. On peut en retenir trois principales. D'abord, il va à l'encontre de l'air du temps. Il fait le pari de l'intelligence du lecteur en refusant les affirmations au profit de démonstrations. Cela a un prix : avec plus de 1 000 pages (1 057 précisément), ce n'est pas un mince ouvrage. Ensuite, il va à l'encontre des idées reçues et propagées qui classent les auteurs tel que le feraient des entomologistes pour des papillons. Il montre à l'inverse que "l'histoire de l'économie et l'histoire économique sont entremêlées dans l'histoire de la pensée économique". Enfin, il ne se réduit pas aux auteurs ressassés par les historiens de l'économie. Le regard porte sur l'ensemble de notre continent, de l'Angleterre aux confins nordiques et orientaux de l'Europe, en passant par la France, la péninsule Ibérique, l'Italie, et le Saint Empire romain germanique.

Dans un tel ouvrage, l'introduction se devait d'être très importante. Elle l'est. Elle comporte trois composantes. L'introduction, "Les pensées monétaires dans l'Europe moderne : contexte et intentions", où Jérôme Blanc et Ludovic Desmedt précisent les circonstances qui les ont amenés à s'engager dans un travail de près de quinze ans : en effet, commencé en 1999, il ne s'est achevé qu'en 2014. Ce texte est suivi de deux chapitres que l'on doit qualifier d'introductifs tant ils sont indispensables à la lecture de l'ensemble : l'un, rédigé par Gilles Jacoud et André Tiran, présente "Les faits monétaires et financiers en Europe du XVIe au XVIIIe siècle", l'autre, de Jérôme Blanc et Ludovic Desmedt, décrit "Le mouvement des idées dans l'Europe moderne".

Une double indexation, extrêmement rare dans les publications en France, avec un index thématique et un index des auteurs cités - jusqu'en 1776 -, fait de l'ouvrage un très commode et efficace instrument de travail. Neuf chapitres structurent le livre. Les deux premiers participent de l'introduction, nous l'avons vu, et les autres regroupent les études et contributions. Dans le troisième chapitre, quatre contributions retracent la construction de systèmes bancaires. Le souci de ne pas se limiter aux pays qu'abordent traditionnellement les ouvrages d'histoire de la pensée économique, surtout en matière de monnaie, en fait un livre original et nécessaire à tous ceux qui portent attention aux "faits des monnaies"1. L'écriture, particulièrement soignée, en facilite la lecture et la rend accessible à un large public.

Une double caractéristique marque ce livre et appelle à une discussion sur son contenu et sa structure : une organisation de la présentation des pensées monétaires par zone géographique, où se manifeste une symbiose entre les pratiques marchandes, les conceptions en matière de monnaie et le climat économique et politique d'ensemble. Et, aussi, sur la place et l'importance de l'histoire de la pensée économique pour cette science sociale particulière qu'est l'économie politique.

Deux phrases illustrent bien la démarche des concepteurs. La première (p. 31) : "L'histoire [toute histoire, doit-on ajouter, même l'histoire de la pensée économique] consiste à reconstruire." L'histoire ne se donne jamais de façon immédiate à la conscience, à chaque moment il convient de la reconstruire. On déconstruit toujours des conceptions anciennes pour en reconstruire de nouvelles. L'historien n'est pas un général des armées mortes, surtout en matière de sciences sociales. Les biais des histoires antérieures des théories, des doctrines ou des pensées monétaires font partie de l'histoire elle-même, ils sont l'expression du regard rétrospectif des historiens et de leur vision sur leur propre temps. Orwell en a décrit le processus jusqu'à la caricature dans 1984.

La seconde (p. 33) concerne plus spécifiquement l'histoire de la pensée économique : "L'histoire de l'économie et l'histoire économique sont entremêlées dans l'histoire de la pensée économique." L'historien de la pensée économique ne saurait se cantonner à l'étude des "textes" économiques en eux-mêmes. S'il veut les "entendre", en saisir le sens et la portée, il est nécessaire de les situer. Car, d'une part, tous les auteurs, ainsi que les commentateurs et les analystes ultérieurs sont situés dans une société et une époque données, et, d'autre part, s'ils écrivaient, c'était toujours en direction de l'ensemble du corps social (mais principalement des princes et de leur entourage) et ils visaient des pratiques effectives. Il ne s'agit pas d'utopie (encore que des figures de rhétorique puissent en faire usage), mais de science des rapports sociaux.

Considérons les limites que se sont données les auteurs : 1517, la publication de l'ouvrage du Traité de la monnaie de Copernic, et 1776, la création de la Caisse d'escompte en France et la publication de la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations d'Adam Smith. Bien entendu, on pourrait discuter de ces limites. Mais pourquoi pas celles-ci ? Il faut bien qu'un livre s'ouvre et se ferme, encore que je ne pense pas que ce soit aussi simple.

En fixant comme date limite la parution de la Richesse des nations, les auteurs montrent implicitement dès le titre de l'ouvrage qu'ils entendent en découdre avec la vulgate qui regroupe les auteurs antérieurs aux classiques sous le terme générique de mercantilistes. Cette appellation, on le sait, est le résultat de la qualification de "mercantiles", d'abord par Mirabeau et Quesnay puis par Smith, des auteurs qui les ont précédés et avec lesquels ils entendaient souligner leur désaccord : la richesse ne pouvait résulter de l'échange ni se résoudre en une quantité de monnaie, l'or en la circonstance, et l'Etat ne devait pas entraver le commerce. Les auteurs qui suivirent ont fait de cette appellation un critère homogénéisant les auteurs antérieurs aux "classiques" : il y a les classiques et un avant où "on" croyait aux vertus de la monnaie en soi et de l'intervention de l'Etat dans l'économie.

Les Pensées monétaires dans l'histoire montre que cette conception n'a pas lieu d'être. Deux cent soixante ans séparent la publication de l'ouvrage de Copernic de celui de Smith. Ce sont les siècles du lent déclin de la féodalité, de sa transformation, et également de la lente affirmation d'une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie, celle dont la puissance ne dépend pas des vertus guerrières mais des capacités économiques. Ce mouvement ne pouvait pas être homogène. Il ne le fut pas. Les questions monétaires non plus. Le politique était partout, surtout en matière de monnaie (il l'est encore !). Les réponses furent on ne peut plus hétérogènes. A une même difficulté princière, l'état déplorable des finances, les réponses furent multiples, soit monétaires, soit financières.

Côté monétaire, les avis étaient partagés. A l'opposé de ceux qui défendaient l'idée d'une monnaie métallique ayant une valeur intrinsèque - la quantité de métal -, d'autres tenaient à ce que la monnaie ne soit que l'expression du pouvoir du prince - un morceau de cuir traversé d'un clou pouvait alors faire office de monnaie2. Pour d'autres, encore, la difficulté tenait à l'existence d'un double compte, l'un tenu en monnaie de compte3, l'autre en monnaie de règlement, pièces d'or, d'argent et de cuivre ou de bronze. Ici, on peut faire état d'une ordonnance fameuse : celle qui fut prise en conclusion de l'Assemblée tenue en 1577 à Saint-Germain-des-Prés, où le roi de France abandonnait le compte en "livres, sous et deniers" pour un compte en "écus". Cette mesure, toute monétaire en première instance, semble avoir été prise essentiellement pour des raisons d'ordre financier : donner des garanties aux prêteurs qui n'entendaient pas se voir dépouiller de leurs créances (au moins en partie) par un surhaussement des monnaies, surtout en cette période troublée de guerres de religion en France. Ils entendaient être remboursés sur le même pied que celui auxquels ils avaient prêté.

Somme toute, on est face à un ouvrage que l'on ne peut que conseiller et dont on encourage la lecture.

Ramón Tortajada, professeur émérite, Creg-université de Grenoble

(1) Il n'est donc pas surprenant que les auteurs requis par cette vaste entreprise appartiennent à l'ensemble de l'espace européen (Belgique, Royaume-Uni, France, Irlande, Portugal, Russie, Suède, Turquie), voire des Etats-Unis.

(2) Le papier n'avait pas alors le statut qui fut le sien aux XVIIe et XVIIIe siècles.

(3) Livres, sous et deniers résultent d'une dématérialisation de pièces de monnaie réelles des siècles antérieurs, comme si la monnaie entendait toujours se débarrasser de son corps pesant de métal et "courir" agilement d'un compte à l'autre.

L'Economie politique, n°64, page 105 (10/2014)
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