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Course de vitesse et course de fond (billet)

Jean-Charles Bonnet, inspecteur d'académie honoraire

Que nul ici n'en prenne ombrage mais, pour le béotien que je suis, le rapprochement de la performance et de la gouvernance, c'est le mariage de la carpe et du lapin ! Savez-vous, en effet, ce que signifiait le mot performance lorsqu'il fit son apparition chez nous en 1837 ? Il désignait la manière... dont se comportait un cheval de course pendant une épreuve ! Et le lien initial avec l'idée de célérité ne s'est jamais complètement évanoui, puisque les adeptes les plus radicaux du performance art nous assurent qu'une performance artistique ne saurait durer plus de quinze minutes ! Or, qu'est-ce que la gouvernance sinon, par essence, une manière de gérer qui s'inscrit dans la durée ? Je me demande, dans ces conditions, si, en voulant unir performance et gouvernance, on ne fait pas cohabiter course de vitesse et course de fond... L'alliance des deux mots, j'en conviens, offre une rime pleine de promesses. Mais les sportifs de haut niveau n'ignorent pas que, pour eux, performance rime surtout avec souffrance, à moins, comme le rappellent quelques vilaines ­affaires, qu'elle finisse par rimer avec repentance ! Cela dit, je concède que la définition du mot performance n'a jamais cessé, ­depuis 1837, de prendre de l'étoffe. C'est même au cours de la ­Seconde Guerre mondiale, qu'il vint à signifier : " rendement maximal d'une machine ou d'un être vivant ", en un temps d'ailleurs - ironie de l'Histoire - où la machine manquait cruellement de carburant et l'homme non moins cruellement de nourriture. Mais les mots ont une ­espèce de vie autonome, comme le prouve l'excellent Dictionnaire culturel en langue française, ­dirigé par Alain Rey, auquel je suis redevable d'une érudition que j'étale ici sans vergogne. J'ai déjà concédé plus haut que l'alliance de la gouvernance et de la performance ne manque pas de poésie. Mais on pourrait proposer bien d'autres rimes non moins pertinentes. Par exemple, si gouverner c'est prévoir, gouvernance et prévoyance feraient, selon moi, bon ménage. Ou, si gouverner c'est choisir, je célébrerais, avec autant d'allégresse, les noces de la gouvernance et de la clairvoyance. En revanche, si gouverner c'est faire croire, comme ­l'affirment les émules de ­Machiavel toujours bien vivants aujourd'hui, j'hésiterais, pour faire ma rime, entre l'ignorance des uns et l'impudence des autres.

Education & management, n°37, page 4 (11/2009)

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