Dossier : Présence, absence

Un rôle habile de roulement à billes

Lise Jacquard, CPE, Académie De Lyon

Le traitement des absences engage la responsabilité de l'établissement et présente des enjeux éducatifs et pédagogiques, collectifs et individuels, fondamentaux. Il revient au CPE d'articuler avec souplesse et habileté les attentes diverses et contradictoires de ses différents interlocuteurs.

L'obligation scolaire est inscrite dans le droit fondamental de l'Éducation depuis la loi du 28.03.1882 - elle concerne tous les enfants résidant en France de 6 à 16 ans, depuis 1959. L'obligation d'assiduité pour les élèves inscrits dans un établissement scolaire est son corollaire, et les sanctions en cas de manquements, notamment la suppression des allocations familiales, ont été mises en place dès 1966. Chargés par l'institution de la " responsabilité du contrôle des effectifs, de l'exactitude et de l'assiduité des élèves " (circulaire de 1982), les conseillers principaux d'éducation ont une place et un rôle essentiels sur cette question. La gestion des absences et le traitement de l'absentéisme occupent une place - pratique, temporelle et symbolique - majeure dans leur activité. Le traitement des absences engage la responsabilité de l'établissement et présente des enjeux éducatifs et pédagogiques, collectifs et individuels, fondamentaux. Quel rôle a le CPE, alors que les phénomènes d'absentéisme s'amplifient et se diversifient ? Nous ne traiterons pas ici des aspects méthodologiques et pratiques du métier, déjà développés dans la nouvelle édition du Livre Bleu des CPE. Il nous semble intéressant de revenir au sens que recouvre l'absentéisme dans notre école du début du xxie siècle. Il convient d'abord d'en interroger la définition, et par ce biais, d'en rappeler la complexité des facteurs et des enjeux. Puis en découlera une réflexion plus libre sur la place du CPE, au sein de l'établissement, dans la lutte contre l'absentéisme.

La problematique d'un absenstéisme à tiroirs

Une première définition de l'absentéisme (Rapport Toulemonde, 1998) s'appuie sur le caractère répété et volontaire des absences. Ce rapport de l'inspection générale, il y a déjà dix ans, pointait une massification en même temps qu'une concentration du phénomène : si les pourcentages d'absences varient peu, ils recouvrent des montants absolus en nette augmentation parallèle à celle de la masse des lycéens, mais les formes se diversifient et les établissements comme les filières sont inégalement touchés. En effet, pour une moyenne de 5 % d'absences, les lycées généraux comptent 3 % d'absents et les lycées professionnels 10  %1.

Le fait n'est donc pas nouveau (le texte d'un instituteur de campagne ayant bien du mal à réunir ses élèves pendant les foins, au début du siècle, est éloquent, annexé à l'ouvrage École Familles le malentendu, 1997, dir. F. Dubet) mais il a pris une ampleur et des formes nouvelles, qui interpellent le système éducatif, les familles, les institutions socio-médicales, et la justice.Bref, la société dans son ensemble. Effet de la massification achevée du système éducatif, reflet des difficultés économiques et sociales, ou d'une attitude (voire d'une idéologie) individualiste et consumériste de la société, dysfonctionnement de l'institution scolaire, aggravations des troubles pathologiques liés à l'adolescence, la problé- matique de l'absentéisme est " à tiroir ". Quand il s'agit d'absences, traite-t-on un problème d'élève, de classe, d'établissement, un problème familial ou de société ? Tout cela sans doute à la fois. L'école, selon M. Gauchet3 tient cette place particulière de " point d'articulation par excellence problématique entre droits individuels et contrainte collective ". L'absentéisme révèle et symbolise, telle une mise en abyme, ce même point d'articulation.

Quelle absence est valable, laquelle ne l'est pas ? Est-ce à l'école de contraindre, de sanctionner, ou est-ce à la famille de porter la responsabilité de ruptures, courtes ou longues, de la scolarité ? Les élèves sont-ils considérés comme des usagers soumis ou des clients rois ? Ce qui n'est pas sanctionné est-il par conséquent permis ? Qui est légitime pour répondre ? Le CPE, le proviseur , le conseil d'administration, le ministre ou l'Assemblée nationale ? L'institution est hésitante sur une politique cohérente à adopter, témoins en sont les nouvelles dispositions de 2006 sur la vraie-fausse abrogation de la suppression des allocations familiales et la mise en place des modules de soutien à la responsabilité parentale. Pour l'établissement, et le CPE en particulier, le positionnement n'est pas aisé, entre des textes officiels ambivalents, et le dialogue quotidien avec des élèves porteurs de vraies souffrances souvent, de vrais excès parfois, d'attentes de cadres clairs, toujours.

Une école des chaises vides  ?

Les " absences volontaires " interrogent une multiplicité de facteurs complexes. Est-ce volontairement qu'un élève qui ne comprend rien à ce que lui dit son prof passe l'heure à l'infirmerie ? Est-ce un choix de rester à la maison pour garder ses petits frères, ou de ne plus se lever depuis le décès de son père ? L'élève qu'on laisse dormir au fond d'une classe est-il vraiment présent ? Peut-on établir un traitement général à ces situations ? L'absentéisme questionne donc d'abord l'institution, dans ses finalités comme dans ses modalités. " Pourquoi continuer à aller à l'école quand on a le sentiment que le jeu n'en vaut pas la chandelle, ni sur le plan de la formation, ni sur le plan de l'éducation, ni sur le plan de la formation personnelle, ni sur le plan de l'intégration sociale qu'elle promet ? " s'interroge F. Dubet3. Les difficultés pédagogiques à répondre à la grande hétérogénéité des élèves y ont bien sûr leur part, les processus de sélection par l'orientation également, mais aussi la qualité du climat et des relations humaines dans les établissements (Gilbert Longhi " L'école de l'absence "4). L'absentéisme est donc sont souvent corollaire de l'échec scolaire, mais surtout d'une expérience scolaire vécue douloureusement : ennui, mépris, absence de désir d'apprendre, incompréhension des codes et des injonctions implicites du système, sont des thèmes récurrents évoqués par les élèves décrocheurs (La place des absents, Jacques Pain et M-A. Hugon)5. L'école ne peut cependant servir de bouc émissaire aux conduites d'absentéisme, par lesquelles les familles sont également concernées en première ligne. " L'investissement de l'école, l'investissement des apprentissages et l'investissement des études " sont des questions relatives aux parents, " ces points n'étant pas forcément liés de façon harmonieuse.[...] Les projections, les regards, les intentions, les images qu'ils peuvent avoir de leur enfant vis-à-vis de leur propre parcours ou de celui imposé par une dynamique familiale transgénérationnelle " jouent à plein dans l'expérience scolaire des élèves ( F. Cosseron, C. Bié, B. Guilloneau, " Quand l'absentéisme devient pathologique "6).

Conduites absenteistes a risques

À ces données socio-psychologiques s'ajoutent des données socio-économiques : dans certains établissements, les élèves travailleurs ne sont plus l'exception, ni ceux en charge de suppléer régulièrement la mère, ou le père, pour de multiples raisons souvent indépendantes de leur " volonté ". Parallèlement, le consumérisme de certaines familles renforce l'absentéisme, qu'il s'agisse de stratégies délibérées, ou de " droits " voire de conforts individuels à faire valoir. Enfin, les conduites absentéistes interrogent le Sujet, l'adolescent dans la construction de son identité en lien avec son environnement. Les difficultés sont multiples : peur de l'altérité, angoisse de séparation avec la famille, refus du cadre et de l'autorité, phobie, etc. L'absentéisme peut apparaître comme une transgression banale liée à l'adolescence, ou, selon son ampleur et les conduites déviantes qui s'y adjoignent, se révéler le symptôme de psychopathologies. Si la volonté repose sur la conscience, on voit que l'inconscient dit peu mais agit souvent, et que juger de la volonté de l'absentéisme est une gageure... D. Monchablon et C. Ferveur7 le résument ainsi : " L'absentéisme ou le décrochage scolaire de l'adolescent, relèvent de mécanismes extrêmement complexes au carrefour de sa vie psychique, de son investissement et de ses compétences intellectuelles, de la dynamique familiale et du positionnement de l'institution scolaire. " L'absentéisme peut tenir en une seule définition : répétition d'absences. Volontaires ou non. Quelles qu'en soient les causes, multiples et intriquées, les responsabilités de l'institution et de ses agents, des familles et de l'élève le sont également.

Le CPE sur le front

En ce qui concerne le CPE, on peut lire en filigrane tout ce qui peut concerner la vie scolaire d'un établissement dans les éléments factoriels que l'on vient de retracer : climat de l'établissement, règles et fonctionnements explicites, relations avec les familles, prise en compte de l'élève et de son évolution singulière dans la nécessité du vivre-ensemble, etc. Lourdes et passionnantes tâches, elles ne sont jamais exhaustives, dans un contexte lui aussi singulier : l'établissement.

Ramené à cet échelon, il reste que la lutte contre l'absentéisme repose, comme tout acte éducatif :

==> Sur des conceptions (convictions) sur ce que doit être cette difficile articulation entre le collectif et le singulier, le tout et ses parties. La lutte contre l'absentéisme est donc un défi " politique " pour l'établissement.

==> Sur des modalités de mise en place de cette politique. En interne, elle interroge la fonction du CPE dans tous les aspects de son travail : fonctionnel, organisationnel, relationnel. Il faut souligner qu'en la matière - comme souvent - le CPE doit faire face à des attentes diverses et contradictoires parfois (et toutes ambivalentes) de la part de ses différents interlocuteurs :

==> Les enseignants semblent épouser l'incertitude de l'institution, partagés entre l'affirmation du devoir d'assiduité et le " confort " produit par l'absence d'élèves " peu désirables ". Ils se sentent globalement déchargés des solutions à mettre en oeuvre, comme si l'absentéisme était entièrement externe à l'acte pédagogique et demandent fréquemment " des comptes " au CPE sur les mesures - sous-entendu, les sanctions - prises.

==> Les parents font valoir leur liberté de " responsables " de l'élève. Ils sont demandeurs d'une prise en charge par l'institution, mais ne se sentent pas liés à elle par un devoir. Souvent, les parents considèrent valables les absences pour lesquelles ils connaissent le motif.

==> Les élèves souhaitent voir leur situation individuelle prise en compte prioritairement, mais ne souffrent pas les traitements qu'ils jugent comme une effraction au principe d'égalité .

==> La vie des établissements étant riche en situations paradoxales, il n'est pas rare que les assistants d'éducation prennent pour une lubie l'exigence que l'appel soit récupéré à chaque heure de cours pour chaque classe. Il arrive que les absences n'apparaissent pas sur les bulletins scolaires. Ou que l'intendant demande qu'on limite l'envoi de tant de courriers à répétition aux familles, opération quand même fort coûteuse !

Il semble alors - aussi candide en apparence que semble cette proposition - que la première tâche du CPE soit d'expliquer son travail : les modalités mais aussi les finalités de son action. Lui aussi doit lever l'implicite, et pas seulement auprès des élèves ! Au sein même de l'établissement, il n'est pas superflu de rappeler les obligations réglementaires et les exigences institutionnelles - les textes de 1996 et de 2004 sont quand même cadrants et précis sur le contrôle des absences - et d'expliciter les priorités de la vie scolaire en matière de gestion des absences et de traitement de l'absentéisme. Rappeler les termes du règlement intérieur, participer à sa modification si nécessaire, établir un contrôle rigoureux et fiable des absences, mettre en oeuvre une commission vie scolaire, respecter l'échelle des sanctions, contrôler ou non le temps de pause méridienne (en lycées), tenir informés les enseignants des absences, toutes les modalités organisées sont révélatrices de la place donnée à la lutte contre l'absentéisme. Pour chacune, le CPE doit expliquer, convaincre, faire valoir une logique éducative, et les valeurs qui la fondent.

De façon plus générale, les choix faits en matière de gestion des absences révèlent l'ampleur du contrôle social que l'établissement exerce sur les élèves, la place accordée aux droits et aux devoirs de chacun - élèves, parents, institution scolaire - le souci de la vie scolaire des élèves, au sens le plus large qui soit. Il est bien entendu impossible et inutile que le CPE fasse figure de garant de principes largement inconsidérés par le reste de la communauté éducative.

Comme un roulement à billes

" Divers dans ses formes et complexes dans ses causes, l'absentéisme n'est pas justiciable de recettes simples qu'il suffirait d'administrer pour conjurer ou prévenir son épidémie. Il porte la contestation pratique d'un modèle scolaire en crise, il en exprime sourdement les contradictions et en révèle des ambiguïtés. [Il] appelle un effort collectif pour repenser le modèle politique et social de l'école "8. Dans cette optique, le rôle du CPE paraît irremplaçable à plusieurs niveaux :

==> Puisqu'il est le premier interlocuteur des élèves concernant leurs absences, il est d'abord celui qui pose des actes marquant l'intérêt porté à cet aspect de leur scolarité et qui rappelle la loi. " Ta place est ici et tu n'y étais pas ". S'en suivent une parole, un temps d'écoute, une mise en garde, une punition.Les registres d'intervention sont complémentaires et non contradictoires.

==> Le CPE est aussi celui qui, au carrefour des multiples acteurs de l'établissement, joue un rôle de " roulement à billes "9. De cette place privilégiée, il a les ressources pour sensibiliser ses partenaires aux problématiques de l'absentéisme et participer à une politique d'établissement. Pour cela, à défaut d'apporter des réponses-recettes, il peut soulever les questions qui se posent à la communauté éducative en matière d'absentéisme.


(1) Lise Jacquard, " Les CPE aujourd'hui, quelle identité professionnelle ? ", L'absentéisme scolaire, du normal au pathologique, p. 10, dir. P. Huerre, Hachette, 2006.

(3) M. Gauchet, La démocratie contre elle-même, 1985.

(4) -Dans L'absentéisme scolaire, du normal au pathologique,dir. P. Huerre, Hachette, 2006.

(5) Ibid., p. 271.

(6) Ibid., p. 97.

(7) Ibid., p. 59.

(8) J. Puig, L'absentéisme scolaire, op. cit.

(9) Lise Jacquard, " Les CPE aujourd'hui, quelle identité professionnelle ? ", dans Le Livre Bleu des CPE, CRDP d'Orléans, 2008.

Education & management, n°36, page 50 (12/2008)

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