Dossier : Présence, absence

Présents, en général et en particulier

Didier Tourneroche, inspecteur de l'Éducation nationale ASH, Seine-et-Marne

Le handicap n'est plus l'affaire de spécialistes mais l'affaire de l'institution tout entière. Occupant une place banale et singulière, exigeante et légitime, l'élève handicapé, et à besoins éducatifs particuliers, appelle l'école à répondre " présente ! "

Présent ? Absent ? C'est d'abord le registre d'appel posé à plat sur le bureau du professeur qui va enregistrer la réponse à cette question. " Présent ! " Combien de parents d'enfants handicapés ont attendu pour que leur enfant prononce ce mot un matin de rentrée scolaire dans la classe de l'école de leur quartier, ou dans celle du collège ou du lycée de leur secteur ? Combien de temps ces parents ont-ils attendu pour que leur enfant, par ce mot, devienne élève ? Combien de temps ces parents ont-ils attendu pour que par ce mot, eux-mêmes, deviennent parents d'élève ? Aujourd'hui, pour un professeur débutant, scolariser pendant une année un élève handicapé dans sa classe, qu'il s'agisse d'une scolarisation individuelle ou qu'il s'agisse de la scolarisation, dans son cours, d'un élève d'UPI1, ce n'est plus une probabilité, c'est une certitude et ce sera encore plus vrai demain. De fait, la scolarisation des élèves à besoins éducatifs particuliers, n'est plus l'affaire de " spécialistes ".

Prendre toute sa place

Par le passé, les enfants singuliers ou " extraordinaires " n'ont pas toujours eu leur place à l'école, ou bien alors dans des filières spécifiques. Ainsi, les classes de perfectionnement, créées en 1909, disparues dans les textes en 1991, et dans la réalité, il y a quelques années, en sont l'illustration. Au début du vingtième siècle, l'institution scolaire, avec ces classes, propose alors une place aux enfants déficients intellectuels. Ils ne sont pas exclus. Ils ne sont cependant pas intégrés non plus, ni dans la vie de l'école, ni dans un parcours de formation. Ils sont présents, absents dans ce qu'il faut appeler une filière, qui se poursuivra bien plus tard au collège avec les ses. L'école a aussi longtemps intégré en normalisant. Le projet politique de la troisième République ne s'est-il pas incarné dans une école proposant des valeurs, des principes et des savoirs communs ? Aux parents et aux élèves de s'adapter. Le système a d'ailleurs montré son efficacité. Mais aujourd'hui, dans une société de grande mobilité, d'accélération des savoirs, l'école doit tout d'abord empêcher l'exclusion, intégrer, et rendre accessibles à tous, les apprentissages et les parcours. Éviter l'exclusion et ne pas en générer... c'est faire en sorte que l'élève handicapé ou à besoins éducatifs particuliers ait sa place dans l'institution, trouve sa place dans l'établissement et prenne toute sa place dans les apprentissages scolaires. Que la personne handicapée ait sa place de plein droit dans la société, que l'élève handicapé ait sa place de plein droit à l'école, ce sont là des enjeux essentiels de la loi du 11 février 2005 : loi pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées. " Tout enfant handicapé est inscrit dans l'établissement scolaire ordinaire le plus proche de son domicile. Cet établissement constitue son établissement scolaire de référence. " Cette inscription ancre ainsi dans une réalité administrative un droit enfin reconnu : le droit d'être élève comme tous les élèves. Mais cette application stricte du droit commun s'accompagne également d'un droit à la singularité dans un cadre commun. C'est ainsi que l'élève pourra ou non fréquenter son école de référence, à temps partiel ou à temps plein, en fonction de ses besoins et de son projet personnalisé de scolarisation2. Cependant dans tous les cas, cette inscription le légitime en tant qu'élève et rappelle à tous les acteurs concernés qu'il a sa place dans l'école, que cet enfant ou cet adolescent handicapé ne se définit pas par ses manques ou ses difficultés, qu'il est comme tous les élèves un être en devenir, avec des potentialités à développer.

Accessibilité scolaire, accessibilité pédagogique

Être présent à l'école, ce n'est pas seulement être présent ici et maintenant. C'est aussi pouvoir s'inscrire dans un parcours, un projet de formation, un projet de vie. Aujourd'hui, une personne handicapée est plus sûrement handicapée par son manque de formation que par ses incapacités réelles ou supposées. Manque de formation dû aux ruptures dans le parcours scolaire, à l'enfermement dans une filière ou encore au manque d'ambition des acteurs concernés. Il est donc de la responsabilité de ceux-ci (conseillers d'orientation-psychologues, chefs d'établissement, enseignants, corps d'inspection) de favoriser ce qu'Hervé Benoit3 appelle l'accessibilité scolaire, à savoir la mobilisation des procédures et dispositifs qui vont permettre la scolarisation des élèves handicapés dans notre système éducatif et notamment en milieu ordinaire. Le développement des UPI, puis des UPIL constitue de ce point de vue une avancée considérable en rendant le collège puis le lycée, mais aussi leurs programmes accessibles à des jeunes qui auparavant n'avaient pas de choix réel, et ne pouvaient poursuivre leur scolarité en milieu ordinaire après l'école élémentaire. Une personne handicapée pourra donc être insérée, participer à la vie sociale, être employable si elle a été scolarisée et formée dans le cadre d'un parcours qui lui a été rendu accessible.

Se convaincre pour vaincre

Mais cet élève, qui a les mêmes droits que les autres élèves a aussi des besoins identiques à ceux des autres enfants ou adolescents de sa classe d'âge : échanger, communiquer, être reconnu, estimé... et il a par ailleurs des besoins spécifiques, des besoins que les autres n'ont pas. Pour répondre à ces besoins, l'enseignant va donc devoir interroger ses pratiques pour rendre accessible son enseignement. C'est ainsi que cette fois Hervé Benoit définit l'accessibilité pédagogique comme " l'ensemble des efforts, des pratiques et des savoir-faire professionnels que peuvent développer les enseignants pour promouvoir des réponses didactiques et pédagogiques adaptatives de nature à réduire la situation de handicap au sein même de la classe ". Mais rendre accessibles les apprentissages, c'est sûrement pour le professeur apprendre tout d'abord à observer, c'est paradoxalement apprendre à " perdre du temps " pour observer ses élèves en général, et cet élève en particulier, un peu chaque jour, pour repérer ses besoins. " Perdre du temps " à observer les stratégies développées, les obstacles rencontrés, les aides sollicitées ou non. " Perdre du temps " aussi à le questionner pour comprendre pourquoi parfois il ne comprend pas, mais également comprendre de quelle manière il réussit.

Cependant, face aux obstacles rencontrés par l'élève, le professeur seul dans sa classe ne possède que ses propres grilles d'observation, d'analyse et d'interprétation, souvent pertinentes mais qui ne peuvent pas toujours rendre compte de cette réalité complexe qu'est la scolarisation de l'élève handicapé ou à besoins éducatifs particuliers dans la classe. La mise en oeuvre du projet personnalisé favorise alors l'analyse collective, réalisée avec d'autres collègues, et d'autres partenaires pour placer cette réalité à une distance optimale pour pouvoir prévenir des difficultés, adapter les situations. Ainsi, on sait aujourd'hui qu'avec des élèves présentant certains troubles des apprentissages (dysphasie, dyslexie), des attitudes ou gestes professionnels simples peuvent considérablement diminuer la situation de handicap vécue par ces élèves dans la classe en raison de leurs troubles.

Mais aider cet élève à réussir, c'est d'abord se convaincre qu'il peut réussir si on lui offre les étayages, les points d'appui nécessaires. Pour cela, les ressources premières sont internes à la classe : l'élève lui-même, reconnu, sécurisé ; le groupe et donc ses pairs avec lesquels il va coopérer ; son enseignant ou ses enseignants enfin qui le connaissent et pourront donc différencier et adapter leurs interventions.

Mais ce peuvent être aussi des ressources externes à la classe qu'il faut savoir mobiliser dans le cadre d'un projet personnalisé pour répondre aux besoins particuliers d'un élève, pour apporter les réponses adaptées à des difficultés spécifiques bien identifiées. Il importe alors que les actions des uns et des autres soient complémentaires et bien articulées entre elles. Le chef d'établissement aura un rôle essentiel d'impulsion, de coordination et de suivi du projet. Cette logique de projet, c'est enfin l'idée que l'espace social de vie le plus ordinaire est l'espace de réflexion et d'action privilégié parce que c'est là que la personne ayant des besoins particuliers est confrontée à la norme, aux contraintes, aux exigences sociales ordinaires dans ce qu'elles peuvent avoir de plus fécond.

Élève en crise, institution handicapée ?

Alors cet élève par sa simple présence dans l'établissement va bien sûr venir questionner les fonctionnements, les règlements, les procédures, les habitudes, les rituels, les pratiques individuelles et collectives : " Lorsqu'il est en crise, est-il préférable qu'il sorte de la classe ? Pour aller où ? Avec qui ? " " Et cet élève d'upi, nous pouvons volontiers l'accueillir dans les cours, mais comment lui donner du travail, il ne sait pas lire. " " Et cet autre qui présente des troubles sévères du langage, il est impossible de noter ses productions écrites, cela va le décourager ! " " Et enfin celui-ci avec ses mouvements stéréotypés, ne va-t-il pas angoisser les autres élèves ? " La question d'un lieu d'apaisement peut concerner un jour ou l'autre n'importe quel jeune de l'établissement. La question de l'adaptation du support, des modalités de passation d'une consigne, de réalisation d'une tâche peut concerner tous les élèves et particulièrement ceux qui dans la classe rencontrent des difficultés scolaires. La question de l'évaluation avec la mise en place du socle commun de connaissances et de compétences concerne aujourd'hui toutes les équipes pédagogiques. Enfin, la question de la reconnaissance de l'autre dans sa singularité est bien au centre de tout projet éducatif dans un système démocratique.

Finalement, cet élève à besoins éducatifs particuliers invite par sa présence chacun à son niveau de responsabilité au sein de l'établissement à penser autrement son rapport au savoir et particulièrement aux savoirs professionnels. L'institution scolaire ne sait pas tout. Faisons comme pour les élèves le pari de l'éducabilité. Un établissement peut apprendre à dire " je ne sais pas " pour chercher des réponses collectivement, pour se tourner vers des partenaires : les parents, les services de soins spécialisés, mais aussi vers des personnes ressources : les enseignants référents, les formateurs.

Cette présence de l'élève handicapé dans l'établissement, voulue par les usagers du service public d'éducation que sont les parents, rendue possible par la loi, et effective par l'exercice du droit se pérennisera par l'enrichissement des compétences des professeurs, des équipes de direction et de vie scolaire. Cette présence banale et singulière, exigeante et légitime de l'élève handicapé ou à besoins particuliers, représente certainement une opportunité pour développer au sein des établissements le travail en projet, en équipe, en partenariat, la prise en compte de la diversité des élèves, la juste place pour tous et pour chacun.


(1) La scolarisation des élèves handicapés peut se dérouler selon des modalités différentes : scolarisation individuelle dans une classe ordinaire de l'établissement, avec ou sans auxiliaire de vie scolaire, mais également scolarisation collective dans le cadre d'un dispositif adapté, CLIS dans le premier degré, UPI dans le second degré. Dans ce cas, les élèves, en fonction de leur projet personnalisé de scolarisation, partagent leur temps entre le groupe de référence (CLIS ou UPI) et les classes ordinaires de l'établissement.

(2) Le projet personnalisé de scolarisation a pour objet d'organiser, en fonction des besoins identifiés de l'élève handicapé, les aides, les médiations, les moyens de compensation qui permettront la scolarisation. Mis en place à la demande des parents, élaboré à la Maison départementale des personnes handicapées, il est mis en oeuvre dans l'établissement, par l'équipe éducative avec le concours de l'enseignant référent.

(3) Hervé Benoit est rédacteur en chef de la nouvelle revue de l'adaptation et de la scolarisation, éditée par l'INSHEA (Institut national supérieur de formation et de recherche pour l'éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés).

Education & management, n°36, page 36 (12/2008)

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