Dossier : Présence, absence

L'absentéisme, une histoire au long cours

Claude Lelièvre, professeur émérite d'histoire de l'éducation, Paris v Sorbonne. Auteur de Les politiques scolaires mises en examen ; onze questions en débat, ESF, 2008

Quel regard peut-être porté, de 1882 à nos jours sur l'un des symptômes les plus récurrents du malaise scolaire : l'absentéisme ? La constance des tentatives de remédiation est revisitée dans cette mise en perspective historique et sociologique.

Lorsque la loi du  28 mars 1882 rend l'école " obligatoire ", on peut penser à première vue que c'est une loi inutile, puisque la plupart des enfants y vont déjà. Le débat concerne environ 600 000 enfants qui n'iraient pas à l'école, sur quatre millions et demi dans la tranche d'âge visée (de 6 à 13 ans). Il s'agit surtout des petits de 6 ou 7 ans qui sont domiciliés loin d'une école, ou de grands, de 10-13 ans, qui peuvent déjà travailler ou rendre des services utiles. Entre 8 et 10 ans, presque tous les enfants vont déjà à l'école. En fait, l'objectif de la loi est de rendre la scolarité plus longue et plus régulière pour tous. C'est ainsi que la lutte contre l' " absentéisme " est au coeur de cette loi. À la campagne, selon l'enquête statistique de 1877, les effectifs d'hiver sont supérieurs d'un quart à ceux d'été. Si la plupart des fonctionnaires, artisans ou commerçants envoient leurs enfants régulièrement à l'école, il n'en va pas de même pour les ouvriers et les paysans.

Peines perdues

Pour tenter de remédier à cette situation, la loi de 1882 prévoit toute une procédure pour vérifier que tous les enfants vont régulièrement à l'école ; à l'exception - dûment encadrée - de ceux qui sont instruits à domicile, puisque c'est l'instruction qui est strictement obligatoire, et non l'école elle-même. Cela passe par une commission présidée par le maire de chaque commune, comprenant de droit l'inspecteur d'académie ou son représentant, l'inspecteur primaire, et dont le conseil municipal désigne les membres. L'article 12 de la loi précise que lorsqu'un enfant " se sera absenté quatre fois, pendant au moins une demi-journée, sans justification admise par la commission municipale scolaire, le père (le tuteur ou la personne responsable) sera invité à comparaître dans la salle de la mairie, devant ladite commission, qui lui rappellera le texte de la loi et lui expliquera son devoir ". Les motifs d'absence admis sont la maladie, le décès d'un membre de la famille ou les difficultés accidentelles de communication. En cas de récidive dans les douze mois, il est prévu que la personne responsable de l'enfant ait ses nom et qualité exposés pendant quinze jours à la porte de la mairie. Si elle persiste, l'infraction devient une contravention portée devant le juge de paix. Les peines prévues peuvent aller jusqu'à 15 francs-or d'amende (soit environ 15 % du salaire mensuel d'un instituteur) ou cinq jours d'emprisonnement.

Les adversaires de la loi du 8 mars 1882 qui instituait d'un même mouvement l'obligation scolaire et la laïcité de l'école publique, se prononcent contre ces mesures. C'est ainsi que lors du débat du 14 juin 1881 au Sénat, Hervé de Saisy, leader de la droite cléricale, s'écrie : " c'est la pauvreté que vous mettez en prison ! ". Mais, pour Jules Ferry lui-même, son efficacité ne réside pas là : " On ne passera pas notre temps à des poursuites, à des procès, à des condamnations ; ce n'est pas le gendarme qui sera le grand ressort de cette loi ; la condamnation judiciaire est nécessaire comme réserve ; mais notre loi, si vous voulez la lire, est toute faite de contrainte morale. "

Finalement, la loi ne s'est pas montrée vraiment efficace. En 1909, un rapport parlementaire évalue à 10 % dans les zones urbaines, et à 25 % dans les écoles rurales, le pourcentage d'élèves absents plus de vingt jours par an sans excuse valable. Les absences de quatre mois et plus concernent en moyenne 4 % des élèves dans les villes et 10 % dans les campagnes. Elles affectent 10 % de l'effectif total dans plus du quart des départements, 15 % dans quatorze, et même 20 % dans cinq d'entre eux. En fait, les commissions communales, composées pour l'essentiel d'élus locaux sensibles aux desiderata des électeurs, ne sont guère portées à faire appliquer la loi avec rigueur et cela d'autant plus que la scolarisation n'est pas encore bien établie localement.

Les absents ne font pas l'école buissonnière

Pourtant, avancer dans le domaine de la fréquentation scolaire était une véritable obsession pour les inspecteurs : un quart de leurs rapports à leur hiérarchie y était consacré, avec force propositions pédagogiques ou culturelles censées contribuer à résoudre le problème. Mais c'était nier la cause essentielle de l'absentéisme : les absents ne font pas l'école buissonnière, ils travaillent. Ainsi, un inspecteur d'académie de l'Ouest de la France - Christian Estienne - met en évidence en 1906 que " la pauvreté des familles les oblige souvent à recourir aux services des enfants, et la rentrée n'est complète que le 1er novembre ; puis, dès la fin du mois de mai, les classes se vident rapidement [...]. Les enfants de la côte sont requis pour la saison de pêche. On doit partout déplorer qu'à partir du 1er mai, les élèves âgés de dix ans quittent l'école pour s'embarquer et ne reviennent plus en classe ".

En réalité, c'est l'adoption d'une politique nataliste à la fin de l'entre-deux-guerres qui va amorcer un changement significatif en la matière. Entre 1932 et 1939, un dispositif d'allocations familiales est créé. Premier effet, les familles disposent de ressources complémentaires leur permettant de supporter financièrement avec moins de difficultés le " non-travail " des enfants. Deuxième effet, l'administration a désormais un moyen de pression non négligeable : la menace de retirer les allocations, ou de les réduire, suffit assez souvent à améliorer la fréquentation scolaire. Cette disposition est inscrite dans la loi vingt ans plus tard, par le général de Gaulle lui-même, qui inclut - dans l'ordonnance de janvier 1959 sur la prolongation de la scolarité jusqu'à 16 ans - un article spécifiant que " les manquements à l'obligation scolaire peuvent entraîner la suspension ou la suppression du versement des allocations familiales ".

Cette période marque précisément le début de ce que l'on se plaît à appeler maintenant la " massification " de l'enseignement secondaire. Dans un article paru dès 1967 sous le titre quelque peu énigmatique de " Chahut traditionnel et chahut anomique dans l'enseignement du second degré ", Jacques Testanière met en évidence la montée d'un type de désordre inédit qu'il appelle le " chahut anomique " (c'est-à-dire sans règles, a-nomos) dans les établissements secondaires où la proportion d'élèves d'origine populaire est devenue relativement importante (pour l'époque).

Chahut ou non-chahut ?

Alors que le " chahut traditionnel ", à l'instar du carnaval dans les sociétés très codifiées, voire " bloquées ", est le signe d'une bonne intégration scolaire et sert en définitive cette bonne intégration scolaire, le chahut "anomique ", lui, est le signe d'une mauvaise intégration scolaire et contribue à cette mauvaise intégration (voire désintégration) scolaire. Comme le souligne Jacques Testanière, " les règles du non-chahut ne sont plus respectées, et l'on n'observe pas de chahut collectif qui se déroule selon un plan préparé à l'avance. Il n'y a plus de meneurs de chahut, mais seulement des élèves régulièrement punis pour leur mauvaise conduite comme pour leur manque d'application dans le travail scolaire. Ce chahut qu'il faut bien appeler anomique apparaît comme un désordre généralisé qui se maintient constant pendant l'année ".

Le chahut traditionnel (" réglé ") domine dans les lycées de centre-ville à recrutement socialement privilégié ; le chahut anomique (" déréglé ") se répand dès cette époque dans les lycées plus périphériques à recrutement nettement plus populaire (alors même, pourtant, que le pourcentage d'une classe d'âge qui obtient le baccalauréat ne dépasse pas 15 % contre 60 % aujourd'hui). Dans son article de 1967, Jacques Testanière peut citer en exemple un établissement où le chahut anomique règne en maître : " Les manifestations de déviance observées sont très graves : insultes envers les éducateurs, déprédations très nombreuses, vols, absences illégales, fraudes nombreuses aux compositions, et même parfois actes de délinquance commis en groupe au retour de l'école. Des révoltes collectives "sauvages" ont lieu. "

L'évitement de l'école : un stigmate social

L'enquête du sociologue Jacques Testanière a porté sur 64 lycées classiques, modernes et techniques, du milieu des années cinquante au milieu des années soixante. L'analyse sociologique quantitative révèle que " l'apparition du chahut anomique et le dépérissement du chahut traditionnel sont corrélatifs, fondamentalement, d'une transformation de la structure sociale du public des établissements : si l'anomie se rencontre toujours quand il y a plus d'un tiers d'élèves d'origine ouvrière, ou quand les enfants de familles bourgeoises et cultivées sont en proportion insuffisante, c'est bien le signe que l'anomie a pour cause essentielle l'introduction dans le système pédagogique traditionnel d'enfants appartenant à des couches sociales qui étaient restées jusque-là en marge de l'enseignement du second degré ". On ne saurait mieux caractériser ce que nous appelons désormais " massi- fication ", avec ses conséquences sur l'ordre scolaire établi, ses désordres concomitants, et ses " absences ", physiques et/ou mentales. La question de l'" absentéisme " des élèves est dès lors assez généralement couplée à celle des difficultés d'intégration des élèves(à leur " métier d'élève ", aux comportements disciplinaires et scolaires ad hoc), en raison de l'écart qui peut séparer une simple " massification " d'une véritable (et difficile) " démocratisation " de l'École.

Ce n'est pas sans raison - sans doute - que la " délicate " question des allocations familiales est apparue dans le cadre même des dernières élections présidentielles. On citera les deux derniers protagonistes. Nicolas Sarkozy, dès le 22 février 2006, à la convention sur l'éducation tenue par l'ump : " chaque enfant qui pose des problèmes de comportement doit recevoir une réponse adaptée : cela va de l'aide à la parentalité jusqu'à la sanction d'exclusion, en passant par la mise sous tutelle des allocations familiales ". Ségolène Royal, fin mai 2006, à Bondy : " Il faut épauler les familles, et ne pas hésiter à décider des mises sous tutelle des allocations familiales dans une logique éducative de réinsertion. "

L'absentéisme, aujourd'hui, c'est d'abord l'évitement de l'école par des jeunes en situation d'échec, de refus et/ou de stigmatisation. C'est ce qui explique qu'il double entre la 6e et la 3e et qu'il soit deux fois plus fréquent en lycée professionnel. Le décret du 19 février 2004 a renforcé les modalités de contrôle de l'" absentéisme " et l'on a vu l'entrée en scène des juges. Doit-on reprendre la question soulevée par l'historien Antoine Prost dans Le Monde de l'éducation de décembre 2005 : " Qu'aurait pensé Jules Ferry d'une société où l'école a besoin de la peur du gendarme pour conserver ses élèves " ?

Education & management, n°36, page 18 (12/2008)

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