Dossier : Histoire et changement

Le socle commun, un tremplin

Guy Delaire, IA-IPR honoraire

L'idée du socle commun est ancienne et omniprésente depuis 40 ans. Cette continuité apparente aboutissant à la loi de 2005 cache l'ambition refondatrice et innovante de cette dernière. La présence d'un contenu impératif d'enseignement et la fonction organisatrice du socle en sont les révélateurs.

Alors qu'il les appelle de ses voeux, le monde de l'éducation a horreur des réformes. Toute proposition de changement se heurte invariablement à ses réticences, sa défiance, voire son opposition. Cette attitude paraît due moins à des considérations politiques qu'à des raisons structurelles. L'une est la revendication du caractère national de l'éducation, appuyé sur l'un des principes fondateurs de la République : l'égalité ; elle sous-estime, face au savoir, l'infinie variété des individus qui fait la richesse de la société. L'autre est la différence d'échelle du temps dont disposent politiques et pédagogues. Celle des premiers est courte et limitée à la durée d'une législature, tandis que l'autre s'étend au moins sur la longueur de l'obligation scolaire (dix ans).La disposition essentielle de la loi du 23 avril 2005, intitulée " Loi d'orientation et de programme pour l'avenir de l'École " réside dans l'article 9 : " La scolarité obligatoire doit au moins garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l'acquisition d'un socle commun constitué d'un ensemble de connaissances et de compétences qu'il est indispensable de maîtriser pour accomplir avec succès sa scolarité, poursuivre sa formation, construire son avenir personnel et réussir sa vie en société ". Dans l'histoire du système éducatif, le " socle commun " constitue-t-il un élément de continuité ou de rupture ?

Un serpent de mer

Ce n'est faire offense à personne que de rappeler qu'en matière d'innovation pédagogique, les idées nouvelles mettent un certain temps à pénétrer le système scolaire et à passer ainsi à la pratique. L'idée du socle commun de connaissances et de compétences peut en fournir un nouvel exemple. En 1959, le gouvernement prolonge jusqu'à 16 ans l'âge de la scolarité obligatoire, sans redéfinir les contenus des programmes à enseigner. La priorité a été donnée à la réorganisation des structures dans le sens d'une simplification. La loi du 11 juillet 1975 la poursuivit en instaurant le collège pour tous. Sa mise en application en 1977, qui promouvait le collège unique, se heurta à des vives réticences face à l'établissement d'un socle commun de connaissances comprenant compétences technologiques et professionnelles. En 1987, dans son rapport " Éducation et société demain " qu'il remet au ministre René Monory, Jacques Lesourne propose de s'interroger sur " les contenus et la qualité des enseignements : que doit-on apprendre et à qui ? Doit-on accorder la priorité aux savoirs ou aux méthodes utilisées pour transmettre ces savoirs ? ". Puis en 1989, dans leur rapport " Principes pour une réflexion sur les contenus d'enseignement " remis à Lionel Jospin dans le cadre de l'élaboration de la loi d'orientation pour l'éducation, François Gros et Pierre Bourdieu et préconisent la création d'un Conseil national des programmes ainsi que le renforcement de la cohérence et de l'unité des savoirs, dans la ligne des travaux conduits en 1985 par le Collège de France qui soulignait déjà que " nul ne saurait, en effet, contester que tout enseignement doit former des esprits ouverts dotés des dispositions et des savoirs nécessaires pour acquérir sans cesse des nouveaux savoirs et s'adapter à des situations toujours renouvelées ".

Une réflexion sur les programmes scolaires, en particulier au collège, va de plus en plus clairement établir un lien direct entre le socle commun de connaissances et de compétences que tout élève devrait maîtriser à la fin de la scolarité obligatoire et les programmes du collège. Peu à peu prend forme l'idée qu'il faut identifier les compétences que les disciplines enseignées permettent d'acquérir. En 1993, Alain Bouchez, IGEN, remet à François Bayrou un Livre blanc sur le collège, qui préconise la mise en place d'un socle de connaissances commun à tous les élèves. En 1994, le Conseil national des programmes, présidé par Luc Ferry, établit un lien direct dans son rapport " Idées directrices pour les programmes des collèges " entre socle et programmes et soumet les questions suivantes : " la question permettant de définir un tel socle est donc simple à formuler : que devrait-on avoir réellement enseigné à la fin de la 3e ? " En 1996, dans le rapport " Pour l'École " remis à François Bayrou par Roger Fauroux, on lit que " les simplifications des programmes et leur recomposition devraient se fonder sur une définition opérationnelle des savoirs primordiaux ". En 2001, à la suite du sommet de Lisbonne, le Conseil " Éducation " du Conseil européen adopte un rapport sur " les objectifs concrets futurs des systèmes d'éducation et de formation ", dans lequel est affirmé le principe suivant : " la société attend de l'éducation et de la formation qu'elles permettent à chacun d'acquérir les compétences de base nécessaires pour affronter la vie et le travail ".

Enfin, la loi de 2005

En octobre 2004, le rapport de la Commission du débat national sur l'avenir de l'École présidée par Claude Thélot et chargée de tirer les conclusions sur le débat préconise l'instauration d'un " socle commun des indispensables ". Le 12 janvier 2005, le projet de loi d'orientation pour l'avenir de l'école, présenté par François Fillon, place le socle au coeur de la réforme de l'école. L'article sur le socle est l'un des plus discutés au cours des débats parlementaires qui débouchent sur le vote de la loi d'orientation et de programme pour l'avenir de l'École, promulguée le 23 avril. Le 13 avril 2005, le rapport de la commission d'information sur les savoirs enseignés à l'École, présidée par Pierre-André Périssol, propose à l'Assemblée nationale une première ébauche de ce qui pourrait constituer le socle commun des connaissances et des compétences prévu par la loi. Ainsi la notion de socle commun paraît-elle le résultat d'une lente maturité : au niveau national, pas moins de sept rapports échelonnés sur deux décennies le défendent et il représente une idée reprise par sept ministres. Au niveau européen, il est au coeur des débats au sommet de Lisbonne.

La spécificité de la loi de 2005 réside dans la volonté de donner du sens à la culture scolaire fondamentale, en se plaçant du point de vue de l'élève. La loi du 23 avril 2005 indique dans son article 9 que " la scolarité obligatoire doit garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l'acquisition d'un socle commun constitué d'un ensemble de connaissances et de compétences qu'il est indispensable de maîtriser pour accomplir avec succès sa scolarité, poursuivre sa formation, construire son avenir personnel et professionnel et réussir sa vie en société ".

Une ambition pour les élèves

En application de cet article 9, le décret du 11 juillet 2006 fixe les repères culturels et civiques qui constituent le contenu de l'enseignement obligatoire et définit les sept compétences que les élèves doivent maîtriser à l'issue de la scolarité obligatoire. Il s'agit " d'un ensemble de valeurs, de savoirs, de langages et de pratiques dont l'acquisition repose sur la mobilisation de l'école et qui suppose, de la part des élèves, des efforts et de la persévérance ". Ces sept compétences que les élèves doivent maîtriser à l'issue de la scolarité obligatoire sont la maîtrise de la langue française, la pratique d'une langue vivante étrangère, la connaissance des principaux éléments des mathématiques et la maîtrise de la culture scientifique et technologique, la maîtrise des techniques usuelles de l'information et de la communication, la culture humaniste, les compétences sociales et civiques, l'autonomie et l'initiative.

Dans l'annexe du décret, on peut lire : " Chaque grande compétence du socle est conçue comme une combinaison de connaissances fondamentales pour notre temps, de capacités à les mettre en oeuvre dans des situations variées, mais aussi d'attitudes indispensables tout au long de la vie, comme l'ouverture aux autres, le goût pour la recherche de la vérité, le respect de soi et d'autrui, la curiosité et la créativité ". Si, de prime abord cette loi paraît s'inscrire dans une continuité pragmatique et sereine, elle n'en porte pas moins en soi les germes de changements significatifs dans la conduite du système éducatif.

Un acte refondateur et un tremplin

Lors de son discours de présentation, le ministre a mis l'accent sur deux points : tout d'abord, cette loi constitue un acte refondateur. C'est la première fois depuis les lois scolaires de Jules Ferry que la République indique clairement le contenu impératif de la scolarité obligatoire. Cette clarification ne peut qu'être appréciée parce qu'elle comble un vide. Ensuite, le socle commun n'est pas un point d'aboutissement final, mais un tremplin. Le socle fournit non un principe de limitation mais un principe d'organisation des enseignements. Le socle, c'est la culture commune qui permet de partir dans la vie avec les outils nécessaires. Cette précision apporte une réponse rassurante à ceux qui craignent de voir dans la notion de socle un synonyme de savoir minimum garanti. Les innovations concernent tous les acteurs et différents domaines.

Pour les usagers (parents et élèves).

Le socle illustre la volonté de construire une acquisition progressive et continue depuis le premier degré jusqu'à la fin du collège. Ainsi, se redéfinit un panorama éducatif sans césure et une nouvelle entité scolaire. De plus, il guide l'établissement dans sa réponse personnelle, appropriée à la situation spécifique de sa population scolaire. Le socle commun apparaît pour les élèves comme la garantie de la reconnaissance par tous qu'ils possèdent le bagage nécessaire à tout citoyen et les compétences nécessaires à la poursuite de leur parcours. Dans son parcours pour les acquérir, l'élève peut toujours bénéficier d'un accompagnement adapté avec la mise en place de dispositions pour répondre à des besoins particuliers (par exemple le Programme Personnalisé de Réussite Éducative). L'accessibilité et la lisibilité du socle commun le rendent facile à partager par tous les partenaires de la communauté éducative (parents, enfants, éducateurs). Le socle commun garantit un objectif partagé, ce qui engage la responsabilité de tous dans cette entreprise. Enfin, cet objectif n'est pas limitatif des ambitions individuelles, puisque les programmes restent les cadres des enseignements, des progressions et indiquent les pistes d'approfondissement que des élèves peuvent explorer.

Pour les enseignants

Ils apportent tous leur contribution à l'acquisition de chaque compétence ; de même la mobilisation de différentes compétences est requise dans chaque discipline. Ainsi une interaction est-elle requise entre les disciplines, dans l'objectif impératif de faire prendre conscience aux élèves de leur complémentarité et leur utilité pratique, et de faire ressortir les finalités à la fois éducatives et sociétales des apprentissages. Le décloisonnement des enseignements est pour les enseignants une opportunité authentique, parce que nécessaire, de lancer (et non relancer) le travail en équipe. Une nouvelle exigence d'évaluation se fait jour, pour mesurer l'acquisition progressive des différentes compétences du socle par les élèves avec la définition de paliers intermédiaires. Un livret personnel permettra à l'élève, à sa famille et aux enseignants de suivre les étapes et la progression de cette acquisition des compétences entre lesquelles il n'y a pas de compensation possible.

Pour les chefs d'établissements

La mise en place du socle commun souligne la responsabilité partagée de tous les acteurs de l'institution et place le chef au coeur de l'action. Plus que jamais il appartient aux chefs d'établissement, à partir d'un projet d'établissement ajusté aux besoins du public d'élèves donné, d'impulser, de coordonner, d'accompagner les initiatives et les efforts des équipes enseignantes. C'est une occasion pour eux de s'impliquer avec leurs équipes dans les questions du choix possible des priorités de contenus d'enseignement et de l'évaluation par compétences. Dès lors qu'ils deviennent responsables de la mise en place du socle, ils vont devoir s'intéresser davantage aux classes, mais aussi ajouter à leurs connaissances celles de disciplines autres que celle qu'ils ont éventuellement enseignée au cours de leur parcours personnel. Un nouveau partage de compétences peut s'établir avec l'inspection, dans la mesure où cette mise en place implique une véritable obligation de résultats qui engage l'administration. Le socle commun peut bouleverser profondément les habitudes pédagogiques et les modes opératoires. À l'évidence, il instaure une dynamique nouvelle faite d'autonomie, de responsabilité et de rigueur. Alors que la plupart des lois se contentent souvent d'officialiser la réalité existante, celle-ci présente une nouvelle direction pour placer l'École en phase avec les besoins de la société et du monde d'aujourd'hui.

Education & management, n°35, page 40 (05/2008)

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