Dossier : Histoire et changement

Vers l'orientation active

Dominique Odry, Responsable de la formation des IEN-IO et des directeurs de CIO à l'ESEN

En faisant de l'orientation une mission du supérieur, la loi lru impose un nouveau partenariat entre les enseignements scolaire et supérieur. Dans un contexte de contradictions, le projet d'orientation active est porté par une notion de justice, articulée au socle commun, engageant de façon innovante les individus, la collectivité et les enseignants.

La loi relative aux libertés et responsabilités des universités fait de l'orientation et de l'insertion professionnelle des étudiants une mission du service public de l'enseignement supérieur, au même titre que la recherche scientifique ou la formation initiale et continue. Les résultats attendus sont la réduction du nombre de jeunes sortant sans diplôme de l'enseignement supérieur, et une orientation active pour l'emploi. Si, contrairement à une idée reçue, plus de 75 % d'étudiants obtiennent le deug, 45 % seulement l'obtiennent en deux ans, et le taux de réussite est très faible pour les bacheliers technologiques, encore plus pour les bacheliers professionnels. Une première réforme dans les années quatre-vingt-dix avait introduit un semestre initial d'orientation à l'entrée dans l'université. La préoccupation concernant l'échec des étudiants en premier cycle n'est donc pas nouvelle, mais la loi de 2007 instaure un changement majeur en donnant mission à l'université de se préoccuper de l'insertion de ses étudiants. Autre élément novateur : l'instauration d'un nécessaire partenariat entre enseignement scolaire et enseignement supérieur. Les universités doivent veiller à assurer l'information des enseignants des lycées sur leurs filières de formation. Elles doivent également remplir une fonction de conseil en " examinant le dossier du futur étudiant au vu de son projet, de son parcours scolaire et des exigences du cursus dans lequel il souhaite s'inscrire, afin de conforter son choix initial ou de lui conseiller une filière mieux adaptée de nature à favoriser sa réussite "1.

La montée des effectifs

Les IUT doivent accueillir un nombre plus important de bacheliers technologiques, et de manière générale l'objectif doit être atteint de porter à 50 % d'une classe d'âge le taux de titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur. Entre 1960 et 1995, les effectifs de l'enseignement supérieur ont été multipliés par 7, puis la progression s'est ralentie : de 2000 à 2005, le nombre d'étudiants a augmenté de 1,1 % en moyenne annuelle. À la rentrée 2006, 2 254 000 étudiants étaient inscrits dans l'enseignement supérieur en métropole et dans les dom (ils étaient environ 300 000 en 1960). Ces évolutions sont bien entendu en lien avec celles observées concernant l'accès au second cycle de l'enseignement secondaire et au niveau bac, puisque 79 % des nouveaux bacheliers s'inscrivent à la rentrée suivante dans l'enseignement supérieur2. En 1975, un jeune Français sur 4 obtenait le bac, un sur 5 poursuivait des études supérieures, et la France se situait loin derrière les pays développés comparables. De 1985 à 1995, la proportion de bacheliers par génération est passée de 29,4 % à 63,2 % (en intégrant les bacs professionnels), entraînant un afflux massif d'étudiants, et la proportion des enfants d'ouvriers qui poursuivent des études est passée de 10 % à 30 %3. Du coup, le " curseur " s'est déplacé vers le haut, ainsi que la préoccupation d'une " bonne " orientation.

Le sens de l'orientation

Parfois comprise comme un parcours spatial aiguillant vers des chemins qu'on ne choisit pas toujours, l'orientation recouvre également tout un ensemble de démarches d'aide, de guidance, d'accompagnement éducatif. L'orientation, ce sont aussi des procédures au sens juridique du terme, attribuant des droits précis à l'institution et à ses usagers.C'est encore la gestion des flux d'élèves, la façon globale dont le système " oriente ". Enfin l'orientation représente un outil dans le rapport formation/ emploi, mais également un outil de pilotage pour les systèmes de formation dans leur ensemble. Ces diverses dimensions n'ont pas eu la même importance aux différentes étapes de l'évolution du système éducatif pendant le dernier siècle. L'orientation, d'abord professionnelle puis scolaire, est apparue comme une préoc- cupation sociale au lendemain de la guerre de 1914-1918, avec les réformes successives de la formation professionnelle et de l'apprentissage. Ce fut la naissance du modèle adéquationniste, qui vise à mettre en correspondance le profil d'un individu et celui d'une profession ; il sera encore dominant dans les pratiques d'orientation scolaire et professionnelle de l'après-guerre4. Tant que coexisteront deux ordres d'enseignement, le primaire/primaire supérieur et le secondaire, la question de l'orientation ne se posera pas, puisque les parcours des élèves sont linéaires et prédéterminés. L'école reproduit les positions sociales comme de véritables lignages. La réforme Berthoin créant le collège puis la réforme Haby visant le collège unique vont voir deux autres modèles émerger :

- celui de l'information comme ressource nécessaire aux familles et aux élèves pour faire des " choix " dont on postule qu'ils s'exercent dans la plus grande liberté ;

- celui du conseil ou de la guidance, qui émerge corrélativement aux démarches de projet et à la centration sur l'individu.

D'antagonismes en contradictions

Les approches éducatives de l'orientation, qui visent l'acquisition par les élèves de connaissances et de compétences nécessaires à la construction autonome de leur projet, ont toujours peiné à s'imposer en France (elles sont en revanche dominantes au Québec où l'on parle d'une " approche orientante " de l'éducation). Elles apparaissent de manière épisodique dans les textes, et le seul qui en approfondit les principes pour les collèges date de 19965. et parle d'une simple expérimentation ! Dans l'histoire du système éducatif, s'il y a bien un changement des modèles dominants de l'orientation (par exemple, le passage d'une conception prescriptive à une approche centrée sur l'accompagnement de la personne), dans les pratiques des acteurs les choses sont plus complexes. On peut dire que différents modèles sont à l'oeuvre, ce qui suscite des antagonismes et des contradictions. Les réformes successives du collège n'ont pas définitivement réglé l'indécision entre " école moyenne " et " petit lycée " (l'objectif du collège doit-il être essentiellement de préparer au lycée ?). Le débat renaît périodiquement sur l'intérêt d'une orientation précoce pour lutter contre l'échec scolaire, en France comme chez nos voisins. Dans un contexte culturel différent du nôtre, la République Fédérale d'Allemagne, après un essai de collège unique, est revenue à un système de pré-orientation précoce des élèves, dès l'âge de 11 ans. Significative, et récurrente ces dernières années, la demande sociale d'amélioration de l'information sur les métiers est exprimée dans différents textes : commission du débat national sur l'avenir de l'École, rapport annexé à la dernière loi d'orientation, rapport du premier délégué interministériel à l'orientation... Le modèle de l'information (comme remède aux problèmes d'orientation) revient donc sur le devant de la scène. L'information efficace sur les professions devrait favoriser l'employabilité et l'insertion professionnelle des jeunes. De plus, avec la démocratisation massive du système éducatif, la maîtrise de l'information sur l'orientation a pris une dimension de plus en plus stratégique pour les familles, dont la plus ou moins grande aisance à penser les parcours de leurs enfants est un des indicateurs des inégalités sociales face à l'école6.

Sur le même sujet en ligne !

Entretien avec D. de Calan : "Ouvrons l'école !"
www.crdp.ac-creteil.fr/CRDP/edition/desrevues/EetM.html

Dans un ouvrage quelque peu iconoclaste7, Marie Duru-Bellat s'interroge sur les effets de la massification de l'enseignement, parlant " d'inflation scolaire ". Se référant à des études comparatives, elle indique que l'éducation dans les pays développés n'est pas un facteur miracle concernant le développement économique : le fort développement de l'éducation ne peut être en soi un facteur de croissance. Les effets de l'éducation (et donc de l'augmentation du capital humain) dépendent de contextes historiques et locaux. L'évolution de la structure de l'emploi et celle du flux de diplômés peut être discordante, et c'est surtout la transformation de la structure sociale qui produit de la mobilité. L'excellence des jeunes formés dans les secteurs " de pointe " est-elle plus importante que la " quantité " de jeunes formés ? L'auteure distingue bien le niveau de la personne et celui de l'intérêt social : " pour instruire ces questions, il convient d'explorer sans interdit les effets de l'éducation, à la fois pour les individus (niveau micro) et pour la société (niveau macro), sachant que les conclusions peuvent diverger selon le niveau considéré : plus d'éducation peut avoir des effets positifs au niveau individuel, en termes de salaire par exemple, sans qu'on enregistre un surcroît de richesse au niveau de la société dans son ensemble "8. L'auteure s'inscrit dans la logique du socle commun de compétences en proposant de différer toute logique de compétition pour assurer à tous une éducation solide, facteur d'émancipation, mais d'intégrer cependant ensuite, dans le parcours des élèves et des étudiants, une " sélection " formative finalisée par l'insertion. Il s'agit d'aborder la phase d'orientation avec des acquis solides et égalisés, en se situant dans une perspective de formation tout au long de la vie. C'est bien une question de philosophie politique qui est posée : comment concilier efficacité économique, justice sociale, et développement de la personne ?

Une certaine idée de la justice

On ne peut que constater le lien entre orientation scolaire et conception du juste et de l'injuste. Déjà au début du vingtième siècle, un mouvement composé d'universitaires vit le jour, celui des Compagnons de l'Université Nouvelle, remettant en cause l'étanchéité des ordres d'enseignement. Ayant vécu la fraternité du combattant dans les tranchées sans distinction de classe, ils militèrent pour une égalité similaire devant l'enseignement pour tous les citoyens. La question : " Qu'est-ce qu'une école juste ? " est devenue un sujet de débat social, mais également objet de recherche pour les sciences sociales. Concernant l'enseignement scolaire, le socle commun de compétences repose sur une conception du juste que François Dubet nomme " l'égalité sociale des chances9 " : la culture et la connaissance ne sont pas uniquement le support d'une sélection, mais elles sont également un bien fondamental, un bien premier, que tout citoyen doit posséder. Pour l'enseignement supérieur, cette question n'est pas absente. On peut viser la meilleure orientation et la meilleure insertion possibles pour les étudiants, mais également se poser la question de la redistribution sociale que doivent représenter les conditions d'accès, égales pour tous, à cet enseignement.

Vers une mission des enseignants

L'orientation active, en tant qu'elle vise à repenser l'information et l'orientation des lycéens et des étudiants, ne peut que s'inscrire dans une dimension européenne. Le processus de Bologne vise à créer un espace européen de l'enseignement supérieur d'ici 2010. Favoriser la circulation des étudiants, adopter un système de diplômes lisibles et comparables, promouvoir la dimension européenne dans l'enseignement supérieur en sont quelques-uns des objectifs. Il s'agit également, depuis la conférence ministérielle de Bergen, d'adopter un cadre global de qualifications. Les enjeux sont aussi bien " macro ", puisqu'il s'agit d'améliorer le rapport formation/emploi et l'employabilité de la population des étudiants, que " micro ", puisqu'il s'agit également de favoriser la réussite et l'insertion de chacun d'entre eux. Le dispositif est issu de la commission du débat national Université-Emploi qui proposait de " définir une séquence d'orientation qui va du pré-bac au post-bac. Prêter attention à l'élaboration d'un projet de formation et stimuler les visées professionnelles des élèves nous semble très important et doit être l'affaire de tous les acteurs du système éducatif "10. Tous les acteurs ? Un troisième enjeu se dessine. Celui d'une nouvelle culture professionnelle des enseignants du secondaire et du supérieur, intégrant dans leurs missions l'aide à l'information, l'orientation, et l'insertion des élèves et des étudiants.


(1) Circulaire du 22 janvier 2008.

(2) Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, 2007.

(3) Éléments pour un diagnostic sur l'École, 2003.

(4) Voir les textes de J. Sénécat et B. Desclaux, in L'orientation c'est l'affaire de tous, t. 1, crdp d'Amiens-esen, 2007.

(5) Circulaire n° 96-204 du 31 juillet 1996 .

(6) M. Duru-Bellat, Les inégalités sociales à l'école, genèse et mythes, puf, 2002.

(7) M. Duru-Bellat, L'inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie, Seuil, 2006.

(8) Op cit., p. 11.

(9) F. Dubet, L'école des chances, Seuil, 2004.

(10) De l'université à l'emploi, rapport de la Commission présidée par le recteur Patrick Hetzel.

Education & management, n°35, page 31 (05/2008)

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