Editorial

Mémoire et prospective

Jacky Simon, médiateur honoraire de l'Éducation nationale, inspecteur général honoraire de l'administration de l'Éducation nationale et de la Recherche

Au moment d'ouvrir le dossier central de ce numéro, j'associerais volontiers les termes histoire, changement, mouvement, progrès... Pour moi avant tout, une société qui ne bouge pas, qui n'avance pas, est en fait en voie de régression. Mais mon propos sera plus modeste : ce qui m'a le plus frappé dans ma vie professionnelle à l'Éducation nationale, c'est la propension de l'institution à ignorer sa propre histoire et à se donner l'impression du neuf. Sa capacité d'amnésie est exceptionnelle. Combien de réformes lancées comme si rien n'avait été fait auparavant ? Ceci peut certes s'expliquer par des considérations liées à la longévité souvent bien courte des ministres, mais aussi, depuis une dizaine d'années, à celle de directeurs peu stables et peu soucieux de courir le risque de déplaire. À dire vrai, je pense que le mal est plus profond. Il n'existe aucun système de mémoire digne de ce nom. Où est la bibliothèque centrale au sein de laquelle sont conservés les rapports souvent intéressants, les comptes-rendus d'expériences, de bonnes pratiques ? Où est l'outil qui éviterait de tout redécouvrir en permanence ? Que dire des archives, même si un effort a été fait pour inviter au versement de documents ? Là non plus, rien n'est systématique et lorsque j'ai régulièrement versé des documents aux archives, j'ai eu le sentiment de faire... un cadeau du ciel.

Cette absence de mémoire active et le refus de se référer à ce que les prédécesseurs ont fait conduit à multiplier les réformes de toutes sortes. Prenons l'exemple des structures du ministère. Ceux qui se lancent dans des modifications de structures considèrent comme utile la lecture de quelques dizaines de pages consacrées à leur description, même rapide ; ils découvrent alors que presque toutes les configurations ont été essayées... Quel gâchis, quelle perte d'énergie et surtout de conviction pour les agents qui subissent une énième réforme, qualifiée sans rire de " définitive et ultime ", alors qu'ils devraient en être partie prenante. On pourrait sans doute approcher la réforme des collèges depuis un même point de vue. Je défie un enseignant, même sérieux et attentif aux réformes de ce niveau d'enseignement, de dire clairement à quel stade ou strate de la réforme du collège il évolue. L'inspecteur lui aussi s'interroge souvent. Quant au parent, comment pourrait-il s'y retrouver ? Ce refus de s'appuyer sur le passé est un frein au mouvement, car il conduit à l'éparpillement et à l'inefficacité. Il ne s'agit pas de refaire ce qui a fonctionné dans un autre contexte, comme on en donne parfois l'impression, mais de réaliser, en éclairant ce contexte, que les temps ont changé et que des méthodes, même éprouvées, n'auront pas nécessairement le même résultat que dans un autre contexte. La réflexion sur l'histoire n'est pas la nostalgie ni la valorisation d'un pseudo âge d'or qui n'a d'ailleurs pas existé. Nous manquons finalement autant d'esprit de prospective que de mémoire et de sens du temps passé. Je suis convaincu que si nombre de décideurs manquent de recul, cela tient souvent à leur trop grande spécialisation, peut-être à une culture générale insuffisante. Or le recours à l'histoire est un puissant élément de culture, de réflexion et de modestie. Le général de Gaulle ne disait-il pas que " la véritable école de commandement est dans la culture générale " ? Ce numéro est une belle occasion de méditer cette affirmation dans une perspective historique.

Education & management, n°35, page 1 (05/2008)

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