Editorial

La course du cadre à travers les champs de l'information

Laurent Maruani, Professeur à HEC, maître de conférences à l'École polytechnique, éditorialiste à La Croix, conseiller de dirigeants

La crispation de la relation, entre le monde de l'entreprise, constamment soupçonné de vouloir cacher la réalité et influencer la presse, et un univers médiatique plus souvent intéressé par ce qui choque, par le persiflage et plus encore le fameux " scoop " a des fondements réels. Qu'en est-il du cadre qui désire s'informer dans ce climat de circonspection réciproque ? Nombre d'informations en effet, y compris relatives à sa propre entreprise, ne parviennent au cadre que par la presse. Ne pas connaître ces informations peut laisser au cadre le sentiment d'être marginalisé. Nous sommes plus dans le fantasme que dans la réalité car ces informations circulent vite, le tout est de ne pas être pris en défaut de connaissance. Deuxièmement, le cadre est désormais toujours en posture de quitter sa firme. Il est donc constamment en position de s'informer sur les marchés, les tendances, les emplois. Il devient lui-même une sorte de journaliste informé. Enfin, l'entreprise est un sujet de conversation privée. Il faut donc être informé afin de ne pas apparaître publiquement inculte en matière de vie économique. Mais les lieux d'acquisition de ces informations sont d'une telle diversité que le cadre, même dirigeant, en est quelque peu perdu. La télévision a développé des émissions de qualité, Capital par exemple, la radio, depuis longtemps avec Rue des Entrepreneurs, diffuse la connaissance microéconomique, mais surtout les journaux, magazines et publications payantes ou gratuites abordent de plus en plus largement les sujets relatifs à l'entreprise. Il faudrait de plus compter les publications internes aux firmes. L'information macroéconomique, relative à l'emploi, à la croissance, aux échanges extérieurs et aux prix, est le plus souvent inscrite dans la perspective de la politique économique et sociale du pays. Mais cette multitude des lieux implique des comportements de nature quasi-tribale, en ce sens que c'est plus la nature des sources que leur nombre qui permet le repérage des différents cercles allant des initiés vers les plus populaires. L'accès de tous à toute information est une fiction, même pas une utopie, seule l'amélioration est possible. En ce sens, l'école, par la méthode et la discipline intellectuelle qu'elle enseigne, joue un rôle sous-estimé dans l'accès et l'utilisation de la bonne information.

Enfin les perspectives devraient s'orienter vers plus d'analyse et moins de chiffres. Il est bien de disposer de chiffres, mais une communication et une recherche d'information qui se contenteraient de cette approche sont destinées à laisser peu de traces. En effet, la mémoire des idées est plus longue. Plutôt que d'effectuer une véritable course de lièvre à travers les champs de l'information, les cadres et dirigeants devraient prendre simplement le temps de savoir ce qu'ils pensent de ce qu'ils lisent, chiffres ou analyses. Les idéologues, libéraux aujourd'hui, plus marxistes hier, cherchent dans les faits les justifications de leurs idéologies, le tout présenté sous forme d'analyses scientifiques. Évitons-les, rien ne peut remplacer l'esprit critique et d'indépendance qui se forge par la lecture, l'information et le débat, y compris avec soi-même. Cet enseignement-là reste à jamais irremplaçable, y compris dans sa forme la plus humaine et la moins " webisée ". À l'instar de la parabole des talents, le cadre devrait toujours se demander " qu'as tu fait de ton information ? ".

Education & management, n°29, page 1 (06/2005)

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