Dossier : Décider autrement

Orienter avec réalisme

Marie-Joseph Chalvin, Professeure agrégée d'histoire, directrice de la collection "Outils pour la classe", éditions Nathan

L'élaboration du projet professionnel de l'élève est un véritable casse-tête pour le chef d'établissement, les parents et l'équipe pédagogique tant il est négocié tôt - dès le collège - et tant le nombre des filières est important.

L'anxiété est forte chez tous les partenaires car ils savent qu'une orientation définie au collège peut rapidement s'avérer erronée et difficile à changer. Il existe pourtant des passerelles qui permettent de rattraper une section ou un niveau d'études désirés mais chacun sait combien notre système éducatif manque de souplesse sur ce plan. Il faut donc choisir, or, choisir c'est éliminer... La peur de fermer définitivement des portes à leur enfant pousse beaucoup de parents à préférer le laisser poursuivre le plus loin possible dans les filières générales et prestigieuses plutôt que de prendre ce risque. Beaucoup d'enseignants partageant leur anxiété abondent dans leur sens et tranchent au bénéfice du doute : "On va lui laisser sa chance." Peut-on parler de chance quand on connaît les résultats ? 40 % des étudiants quittent l'université avant d'avoir terminé leur cursus. Un jeune diplômé de l'université sur cinq est sans emploi et... curieuse spécificité française, il y a pléthore d'inscriptions en sciences humaines et techniques de la communication. Nous formons dans nos facultés 25 % des psychologues de l'ensemble des pays européens, or les offres de poste en ce domaine sont bien insuffisantes pour absorber ce flux de demandeurs d'emploi !

Incertitude et questionnement

Pour lutter contre cette désastreuse situation, aider les élèves et leur famille à choisir plus judicieusement leur orientation, les gouvernements successifs et le ministère de l'Éducation nationale ont multiplié les lois, les circulaires et autres textes pour créer des organes de réflexion, d'information et d'orientation... Malgré ces efforts, la situation s'améliore peu, car comme l'a dit Michel Crozier, "on ne change pas la société par décret"1. Pourquoi est-il si difficile de trouver la meilleure solution pour chaque élève ? Comment savoir si on l'a aidé à prendre la bonne décision d'orientation alors que l'on ne possède aucun outil fiable pour se projeter dans l'avenir ? Comment connaître les voies professionnelles les plus prometteuses quand les meilleurs économistes eux-mêmes n'arrivent plus à anticiper avec fiabilité l'évolution de la société ? Comment se risquer à prédire l'avenir d'un adolescent encore immature ? Comment évaluer avec pertinence ses chances de réussite ? Comment se fier totalement aux propositions d'orientation des enseignants si souvent parasitées et distordues par la relation qu'ils ont établie avec l'élève.

Ne trouvant pas de réponse satisfaisante à ces questions, le chef d'établissement hésite parfois sur la ligne de conduite à adopter... Vaut-il mieux privilégier le plaisir à l'école en favorisant le choix d'études motivantes sans trop attacher d'importance à l'avenir et au risque du chômage ou, au contraire, travailler dans la rigueur en refusant certaines orientations trop aléatoires pour privilégier des cursus plus solides ? Devant l'incertitude de l'avenir, les chefs d'établissement et leur équipe pédagogique en viennent souvent à privilégier l'immédiat. Ils se réjouissent de voir combien la possibilité de suivre la voie qu'il a choisie stimule et motive un élève, et se montrent préoccupés de constater la démobilisation de celui qui se plaint amèrement "d'avoir été orienté". Mais qui peut affirmer que de telles décisions seront validées plus tard ? Celui qui se réjouissait d'entrer dans une filière au cursus passionnant peut fort bien se montrer aigri et frustré en s'apercevant qu'on l'a dirigé vers une voie de garage tandis que celui qui se plaignait "d'avoir été orienté" contre son gré, vers une filière peu attractive, se réjouira d'avoir trouvé un travail intéressant et bien rémunéré.

La motivation comme enjeu

S'il est vrai qu'un être motivé par une tâche est doté d'une énergie décuplée, il n'en reste pas moins que se motiver pour un rêve inaccessible, c'est se préparer à être démotivé, frustré et aigri à long terme. C'est pourquoi la planche de salut de tous ceux qui doivent décider de l'orientation d'un élève consiste à l'entendre énoncer une voie professionnelle qui le motive ! On s'interroge "Est-il motivé pour cette orientation ?", "Savez-vous ce qui le motive ?", et on l'interroge fébrilement "Qu'est-ce qui te motive ?". Incapables de se détacher du mythe du "bon élève" qui reste encore leur référence et leur modèle, les enseignants oublient que pour beaucoup d'élèves en difficulté, il ne suffit pas d'avoir la possibilité de suivre la voie dont on rêve pour réussir ! Pour garder une motivation suffisante pour aller de l'avant, il faut obtenir des résultats gratifiants, donc avoir les capacités qui conviennent pour accomplir le cursus choisi.

Une confusion s'est installée dans l'esprit des parents et des enseignants sur la nature de la motivation. Une perversion de sens les mène à faire l'amalgame entre désir et motivation, plaisir et réussite. Pour cette raison, il est fait le maximum pour accéder aux voeux d'orientation émis par chaque élève sans agir avec la rigueur nécessaire pour débusquer les rêves impossibles sous les apparentes motivations. Dans ce cas, le projet professionnel est non seulement mal négocié, mais il donne des espérances illusoires à l'élève qui s'imagine déjà au bout du chemin. De peur de les démotiver, de les humilier, de les "casser" ou de les entendre se plaindre d'avoir été "orientés", les enseignants saisis d'un excès de compassion abandonnent leur rôle d'évaluateurs pour les encourager. Ils cessent d'envoyer aux élèves comme à leurs parents les signaux indispensables qui leur permettraient de prendre la mesure des capacités réelles de l'enfant et de détecter ses atouts majeurs et ses faiblesses. Ce faisant ils repoussent à plus tard - après l'école - le moment fatidique où ils seront placés devant une réalité qui sera encore plus difficile à accepter parce qu'il sera trop tard pour s'orienter vers une autre voie. En refusant de laisser un jeune s'engager sur la voie dont il rêve parce qu'elle lui est manifestement inaccessible, on prend certes le risque de le démotiver, mais n'est-il pas plus motivant pour lui de découvrir une orientation correspondant à ses capacités ? La mission essentielle d'un pédagogue ne consiste-t-elle pas à révéler à chaque élève son potentiel, à lui indiquer la meilleure manière de le mettre en oeuvre et de l'épanouir ? En le stimulant à fournir à l'école un travail soutenu, capable de lui assurer une réussite professionnelle, on le met en situation de surmonter les difficultés sociales ou psychologiques auxquelles il est confronté. Ce faisant, on lui évite de tomber dans la plainte et l'assistanat en déclenchant en lui les ressorts de la résilience2.

Deux axes prioritaires pour orienter mieux

Chaque établissement constitue un cas particulier. Ne boudons pas notre plaisir : il y a un très grand nombre d'établissements dans lesquels l'orientation des élèves se fait dans la concertation la plus harmonieuse et efficace qui soit. Il n'est donc pas toujours nécessaire de changer le dispositif d'orientation. En revanche, quand les relations sont tendues ou conflictuelles, que les commissions d'appel se multiplient et que l'élaboration du projet professionnel et du choix d'orientation sont confus, laborieux et défavorables à l'élève, il devient urgent de réfléchir pour agir autrement. Les idées ne manquent pas, les dispositifs mis en place par le ministère non plus, ce qui manque le plus c'est une dynamique au sein de la communauté éducative. Chacun se méfie de l'autre et tire la couverture à soi. Il est alors urgent de définir où l'on veut aller ensemble... et comment faire pour y arriver. Comment choisir le point le plus urgent à mettre en place ? À chacun d'en juger d'après la situation précise de son établissement. L'important consiste à définir clairement les priorités pour éviter d'agir dans la dispersion et la confusion ou de tomber dans l'agitation et le surmenage qui sont autant de manières de saboter ce que l'on entreprend. L'application des dispositifs mis en place par le ministère peut être une bonne occasion à saisir pour initier un changement. Les classes "ambition - réussite", le parcours de formation pour assurer l'insertion professionnelle, le conseil pédagogique, sont autant d'outils qui peuvent permettre de mieux connaître le marché du travail et les filières qui s'offrent aux élèves ou d'améliorer la lecture des évaluations portées sur les élèves par leurs enseignants. En utilisant la marge d'autonomie qui lui est laissée pour l'application des textes, il est possible de s'appuyer plus précisément sur un dispositif pour répondre à la problématique spécifique de l'établissement. Deux objectifs prioritaires se dessinent : améliorer la lisibilité des évaluations communiquées aux familles pour mieux les informer ; aider les élèves à s'évaluer avec une plus grande pertinence afin de choisir l'orientation qui leur permettra d'utiliser au mieux leur potentiel.

La communication entre parents et enseignants est troublée par l'opposition entre deux logiques. Les premiers donnent la priorité aux notes et aux résultats chiffrés, les seconds évaluent à la fois la réussite scolaire, les capacités d'intégration dans un groupe-classe, et le potentiel supposé. Leurs évaluations sont alors un subtil jugement qui mélange savoir et savoir-être... C'est pourquoi, malgré toute une batterie assez performante d'informations qui permettent aux parents de connaître concrètement l'évolution de la scolarité de leur enfant, notes, bulletin, carnet, réunions, rencontres, ces derniers continuent à éprouver de réelles difficultés à évaluer l'évaluation et à comprendre où en est leur enfant.

Aider les parents à évaluer l'évaluation3

Parfois incapables de dire s'il est capable de réussir dans la voie qu'il s'est choisie, parfois plongés dans la perplexité la plus totale, ils se fient alors à ses récits ou lui délèguent le soin de décider de son orientation avec ses enseignants, se gardant la possibilité de "faire appel" en cas de litige. Choisir de décider autrement de l'orientation suppose donc un "nettoyage approfondi" du système d'évaluation et la création d'outils simples, clairs (visuels) et synthétiques qui permettent à la fois de communiquer avec les familles et d'informer l'élève sur son niveau réel sans lui laisser la possibilité de s'évader dans le déni... S'il n'est pas à l'ordre du jour de rétablir les classements personnalisés dont on connaît les dangers, il faut reconnaître qu'il est aussi dommageable de ne pas pouvoir se situer clairement au sein du groupe-classe. Tout enseignant a son propre système d'évaluation qui lui permet de révéler à chaque élève ses forces et ses faiblesses et lui désigner les domaines dans lesquels il doit progresser. Pour améliorer la cohérence et la lisibilité, il est bon de construire ensemble des grilles schématiques permettant à chaque élève et à sa famille d'évaluer son niveau et ses chances de réussite dans l'orientation choisie : grille anonyme des notes obtenues par tous les élèves d'une même classe pour chaque discipline ; grille présentant les disciplines majeures et déterminantes pour chaque type d'orientation avec report des notes obtenues par l'élève ; usage généralisé de la note de vie scolaire pour établir une différence bien marquée entre les résultats scolaires stricto sensu et le comportement afin d'éviter les amalgames troublants et déconcertants entre aptitudes et comportements et atténuer la colère de ceux qui s'en sentent injustement victimes ; élaboration au sein du conseil pédagogique - par les enseignants de même discipline et de même niveau - de barèmes, clairs et connus de tous, permettant de réduire les différences trop criantes d'évaluation d'une classe à l'autre. Le développement récent de l'informatique donne les moyens de gagner en rigueur et d'échapper aux intuitions et aux prophéties peu fiables. En améliorant le système de communication des évaluations aux familles, on peut être assuré de faire baisser les conflits avec les familles et les élèves. C'est la meilleure manière de leur donner les informations qu'ils attendent sur le niveau et les chances de réussite de l'élève.

Passer les rêves d'avenir au crible de la réalité

Parler de notes, oser parler de proposer aux élèves de comparer leurs résultats peut aller à l'encontre de convictions profondes de nombreux enseignants. Ils accepteront plus facilement de se mobiliser pour mettre en place quelques outils capables d'aider chaque élève à découvrir ses atouts et à trouver le projet professionnel qui lui permettra de "faire ce qu'il sait faire" et de réussir à coup sûr ! Pour arriver à faire comprendre à l'élève et surtout à sa famille - souvent responsable du projet trop ambitieux qu'il se donne - qu'il fait fausse route, il est nécessaire de changer totalement de démarche. C'est mettre la charrue avant les boeufs que de s'appuyer essentiellement sur sa motivation pour élaborer son projet professionnel, car on privilégie le rêve en évitant de le confronter à la réalité. Pour l'aider à choisir la voie qui lui convient, en toute connaissance de cause, il est urgent de retrouver le bon ordre des choses : ayant d'abord défini le domaine de ses aptitudes, il pourra exposer ses rêves, ses désirs et ses ambitions et trouver la voie médiane qui lui permette de s'approcher au plus près de la voie qui le motive tout en étant assuré d'y réussir. Il est urgent d'apprendre aux jeunes que l'on ne rêve pas sa vie mais qu'on la construit en s'appuyant sur ses aptitudes. Un élève doit d'abord se donner pour objectif de réussir un projet à très court terme - celui de progresser dans les matières où il est le plus faible afin de passer dans la classe supérieure - et savoir que c'est en réussissant ce projet qu'il s'ouvre la voie vers le projet à long terme dont il rêve. Chacun sait que les discours et les rencontres visant à mettre l'élève et sa famille face à la réalité sont décevants, voire inopérants. Pour les aider à comprendre la situation et réorienter un projet mal négocié, il est bon de leur présenter des supports clairs qui mettent les incohérences en évidence. En mettant en parallèle les aptitudes nécessaires pour réussir dans la filière choisie et celles dont fait état l'élève, il devient évident qu'il fait fausse route ou au contraire qu'il est sur la bonne voie ! Grâce à l'examen attentif de son dossier (appréciations et notes portées sur les bulletins de l'année mais également les tendances sur les deux années passées), il devient possible de définir avec lui, ce que l'on appelle ses aptitudes en termes de capacités (que peut-il faire ?) ; de compétences (que sait-il faire ?) ; de performances (que fait-il vite et bien ?).

Faire coïncider projet et potentiel

Il prend ainsi conscience de ses forces et de ses faiblesses, découvre ses "incapacités spécifiques d'apprentissage", les aptitudes qu'il peut améliorer en travaillant plus et ses domaines d'excellence. Ceci étant fait, il peut alors se demander si elles lui permettent de réaliser ses ambitions professionnelles. Pour s'assurer le plus concrètement possible qu'il a bien choisi son projet d'avenir, on lui propose également des informations très précises sur le cursus, le temps de formation, le budget à y consacrer et les perspectives d'avenir afin qu'il se décide en toute connaissance de cause en tenant compte de ses goûts. Cette exploration vise à vérifier l'écart ou la proximité qui existent entre aptitudes, ambitions et goûts pour faire coïncider autant que faire se peut le projet qu'il va choisir avec son potentiel. D'où vient son ambition ? S'agit-il d'un choix personnel ou plutôt du projet de ses parents ? Son goût déclaré pour cette orientation est-il aussi grand pour les études qu'elle implique ? Est-il prêt à faire de longues études ? Ses parents ont-ils les moyens de lui consacrer un budget élevé ? Veut-il gagner beaucoup d'argent ou vise-t-il plutôt la sécurité de l'emploi ? L'élaboration d'une grille simple et synthétique permet à l'élève de visualiser clairement ce qu'il devra faire pour accomplir le cursus dont il rêve et de se poser les bonnes questions avant de prendre sa décision : accepter d'abandonner ses rêves pour se doter d'un projet plus réaliste ou prendre le risque de persévérer en refusant l'orientation proposée en toute connaissance de cause.

Tous ces dispositifs sont déjà plus ou moins expérimentés dans les établissements. Le chef d'établissement qui décide de faire de l'orientation des élèves l'affaire de tous doit favoriser l'inventaire de ce qui est en place et réunir toutes les initiatives afin de les mettre au coeur du projet d'établissement pour que l'orientation devienne la première préoccupation de tous. Toute l'équipe doit se mobiliser pour aider parents et élèves à découvrir la réelle richesse de chacun d'eux grâce à une plus grande clarté des évaluations et à une analyse circonstanciée des motivations. L'obtention de gratifications stimule plus sûrement que l'échec. C'est pourquoi il faut que chaque projet professionnel soit fondé sur des aptitudes plutôt que sur des espérances pour offrir à chacun les meilleures chances de réussir et donc d'être motivé.


(1) On ne change pas la société par décret, Grasset et Fasquelle (épuisé).

(2) Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Odile Jacob, 2002.

(3) Pour un développement des concepts d'évaluation et de motivation à l'école, voir M.-J. Chalvin, École : aidez vos enfants à réussir, Eyrolles, 2004.

Education & management, n°33, page 45 (04/2007)

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