Dossier : Décider autrement

La décision d'orientation, un enjeu sociétal

Marie-Noëlle Amalbert, Chef du service académique d'information et d'orientation de l'académie de Créteil

On ne soulignera jamais assez l'importance de la décision d'orientation. On observe souvent un écart entre la demande des familles et la décision d'orientation proposée. Comment réduire cet écart et construire une bonne décision, satisfaisante pour tous ?

L'orientation a pour finalité d'insérer un individu dans la société tout au long de sa vie : comme élève, comme actif, mais aussi comme citoyen... tout en rapprochant en permanence deux objectifs parfois opposés : les activités exercées par la personne doivent apporter une contribution positive (même différée) à la société et la personne doit s'épanouir dans ses différentes activités. Une orientation réussie évite des coûts socio-économiques importants tant pour l'individu lui-même que pour la société. L'orientation d'un individu est une décision difficile et lourde de conséquences. En effet, l'orienter c'est lui définir un horizon, en général assez éloigné, et un parcours pour l'y amener, sans être jamais sûr que celui-ci une fois atteint lui conviendra. L'éloignement de l'horizon ajoute à la difficulté de construction du parcours car l'individu et le contexte dans lequel il évolue changent.

Rôle de l'orientation

Le but à atteindre comme le parcours sont en perpétuelle construction. C'est pourquoi la décision d'orientation n'est jamais unique et ponctuelle mais toujours incluse dans un processus continu, et doit tenir compte du passé, du présent, et du futur possible de l'individu. Le parcours est jalonné d'étapes. À chacune d'elles, il convient de reconsidérer tous les éléments, y compris la pertinence même de l'horizon tel qu'il avait été défini. L'ensemble du travail mené à ces étapes constitue le processus d'orientation. Il commence dès la socialisation de l'enfant et ne se terminera que lorsque la personne aura cessé toute activité professionnelle ou sociale. L'orientation ne concerne pas seulement la personne en tant qu'élève ou étudiant ; il faut prendre en compte tous les aspects de l'individu. Jusqu'à son entrée à l'école, le processus d'orientation de l'enfant est pris en charge par les parents. Ensuite, il est conjointement assumé par les parents et par l'école. Cette coresponsabilité oblige à une confrontation des positions des uns et des autres et à un dialogue pour rapprocher les points de vue s'ils divergent. Le processus d'orientation à l'école est codifié et obéit à des règles précises. Les étapes qui jalonnent le processus se situent à toutes les fins de cycle appelées aussi "paliers d'orientation". À ces stades, le dialogue familles-école est obligatoire de la fin du premier au troisième trimestre.

Il prend appui sur des bilans qui sont élaborés par des acteurs définis et normés : les membres de l'équipe éducative (professeurs, conseillers d'orientation psychologues, conseillers principaux d'éducation, assistants sociaux, infirmiers, médecins scolaires, chefs d'établissement, représentants des parents et des élèves). À chaque étape, il convient de répondre à deux questions :

  • quelle insertion sociale, économique et professionnelle (ou quel métier) est possible et envisageable pour l'élève ? La réponse tiendra compte de données endogènes à l'élève (ses désirs, ses résultats scolaires, ses goûts, ses aptitudes, son comportement, sa personnalité, ses ambitions) et de données exogènes (les possibilités d'insertion, les débouchés) ;
  • quelle "route" doit emprunter l'élève pour réussir l'insertion envisagée ? La réponse est parfois difficile car la "route" unique n'existe heureusement pas. Différents parcours peuvent être proposés. On retiendra celui qui est le plus adapté à l'élève et qui lui permettra de se réaliser au mieux de ses possibilités.

Lorsque, pour chacune des questions posées, il y a consensus entre les points de vue de l'élève, de sa famille, et de l'école, on considère que les réponses aux deux questions formulées constituent une "bonne" décision d'orientation. Pourtant, ce ne sera vrai que si les choix retenus répondent aux finalités de l'orientation définies plus haut.

Mais lorsqu'il y a désaccord, et après débat et négociation, ce sera la décision du seul chef d'établissement qui arbitrera et prévaudra. Comment savoir alors si cet arbitrage constitue une bonne ou une mauvaise décision ? Prendre collectivement une décision est plus facile car le risque d'erreur est minimisé. Or ce n'est plus le cas lorsque le chef d'établissement décide et porte seul la responsabilité du choix.

La demande des familles

Les statistiques montrent que les familles ont très souvent des ambitions importantes pour leurs enfants. Presque toutes souhaitent pour eux une insertion sociale à un niveau de qualification élevé. À l'inverse, pour un enfant rencontrant des difficultés, les familles peuvent avoir (au moins momentanément) des ambitions plus raisonnables. La rencontre des analyses débouche alors sur une décision d'orientation en adéquation avec la demande sociale. En revanche, lorsqu'il y a distorsion entre les attentes de la famille et la réponse proposée par l'école, cela provient, le plus souvent, de représentations erronées. Celles-ci portent sur la nature des activités professionnelles, sur les métiers eux-mêmes, sur le contenu des études et des formations, sur l'insertion, sur l'emploi, mais aussi sur les potentialités, aptitudes et goûts de l'élève. Il est en effet très difficile, voire impossible, tant pour les membres du conseil de classe que pour les familles de tout connaître et de tout pouvoir évaluer. Comment connaître, par exemple, les contenus de formation de tous les brevets d'études professionnelles, leurs niveaux d'exigence, leurs possibilités d'insertion ? Comment savoir si l'élève s'épanouira dans le métier ciblé ? Confronter les représentations des uns et des autres est absolument nécessaire pour arriver à une analyse partagée et à une décision d'orientation qui ne conduise pas à générer pour l'élève et son environnement d'importants désagréments.

Le rôle du chef d'établissement

Le dialogue est donc incontournable. Il a pour but d'éclairer mutuellement les différents acteurs afin que chacun complète les informations dont il dispose. Il ne doit pas se résumer à un échange entre la famille et le professeur principal ou le chef d'établissement, mais exister aussi entre chaque membre du conseil de classe, ce qui signifie porter des regards différents, croisés, complémentaires sur un individu, écarter des représentations erronées, évitent les erreurs d'appréciation et des décisions inadaptées. Des rencontres régulières et un vrai dialogue doivent s'établir dans la durée. Le chef d'établissement est le garant de la bonne conduite de ce dialogue. Il doit s'assurer en permanence de son avancée, de sa régularité, l'éclairer, arbitrer si nécessaire. Parfois, il en fera écrire les points essentiels et les fera valider par chaque partie.

Les conditions d'une bonne décision

Une bonne décision est celle qui s'appuie sur un bilan dynamique et non pas statique, complet, explicité, considérant l'évolution possible et prévisible de l'élève, en tant qu'individu pris dans sa globalité, et de son contexte scolaire, social, familial. Il débouche sur un diagnostic partagé et des propositions de cursus étayées et acceptées. Mais lorsque ces éléments ne sont pas réunis, le chef d'établissement est amené, au final, à arbitrer seul. Il aura à expliciter sa décision qui sera soit en opposition avec la proposition du conseil de classe, soit avec la demande de la famille. Son arbitrage sera toujours juste et de qualité s'il l'adosse aux finalités de l'orientation telles qu'elles ont été précisées plus haut. Mais, la décision d'orientation ne sera définitivement "bonne" que lorsqu'elle aura été comprise et acceptée par l'élève lui-même. Cela nécessite presque toujours de l'explicitation, de l'accompagnement, un vécu en situation (découverte des métiers, mini-stages, etc.). L'accompagnement sera efficace s'il est conduit conjointement par l'ensemble de l'équipe éducative et si possible par les parents. Plus il sera confié à des personnes complémentaires et plus l'élève admettra la décision. Le chef d'établissement devra s'assurer de la réalité et de la qualité de ce travail.

Les conséquences d'une bonne décision

Une bonne décision d'orientation permet à l'élève de bien exercer "son métier d'élève", le rend plus motivé, plus épanoui, plus attentif. Ainsi, il ne devrait pas rencontrer de difficultés majeures en classe ni subir d'échec à l'examen ni connaître de démobilisation, de décrochage scolaire, d'exclusion d'un parcours de formation, ou même d'exclusion sociale par refus total de l'école. Dans sa classe, un élève motivé perturbe peu ses camarades et ses enseignants, ne génère ni démobilisation, ni absentéisme, ni retards dans les programmes, ni stress des personnels, etc. Le climat et la qualité des enseignements et de la vie scolaire dépendent, en grande partie, des décisions d'orientation.

Décision d'orientation et affectation

Si une "mauvaise" décision d'orientation peut être la cause de nombreux maux d'abord dans la classe puis ultérieurement dans la société, une "bonne" décision non suivie de l'affectation correspondante peut avoir des effets aussi désastreux. En effet, même si la décision est bonne, au sens où nous l'avons vu plus haut, l'élève peut ne pas être affecté conformément à cette décision. Qu'il ait eu ou non besoin d'un accompagnement pour accepter la décision d'orientation, un élève peut se retrouver, faute de places, inscrit dans une formation très différente de celle qui avait été décidée. Cette situation, non préparée, aura souvent des conséquences dramatiques, tant sur l'élève et son avenir, que sur sa classe d'accueil et ses enseignants. Lorsque l'élève est satisfait de la décision d'orientation, son insatisfaction due à une affectation non conforme se traduit par de l'incompréhension : "Pourquoi n'ai-je pas satisfaction puisque tous les acteurs et l'Institution étaient d'accord ?" Il perd ses points de repère et aura du mal à construire rapidement un autre projet, ou le même, mais accessible par un autre parcours. Son désarroi pourra aller jusqu'à se changer en démotivation et démobilisation scolaire. Lorsqu'il a fallu convaincre l'élève du bien-fondé d'une décision d'orientation dont il ne voulait pas et qu'il se retrouve dans une affectation non conforme, il exprime son ressentiment contre l'Institution qui, à ses yeux, se moque de lui. Il y a de forts risques pour qu'il alimente rapidement les rangs des décrocheurs et se venge de l'Institution en perturbant sa classe, ses enseignants et son établissement.

C'est pourquoi dans toute décision d'orientation, il revient au chef d'établissement de s'assurer que tous les chemins pouvant, à terme, permettre à l'élève de réaliser son projet, lui ont été présentés et qu'il a été sensibilisé à la nécessité de surmonter d'éventuels obstacles inattendus, imprévisibles de son cursus. La bonne décision d'orientation devra tenir compte des procédures et des contraintes de l'affectation. En conclusion, rappelons que l'orientation ne se résume pas à des décisions ponctuelles prises à chaque fin de cycle mais correspond à un processus d'accompagnement continu dont le garant, pour l'école, est le chef d'établissement.

Education & management, n°33, page 42 (04/2007)

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