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Incertitudes sur la vie scolaire (billet)

Jean-Pierre Obin, inspecteur général de l'Éducation nationale

Les rumeurs sont toujours le signe d'inquiétudes latentes ne parvenant pas à s'exprimer. De quelles incertitudes celles qui courent aujourd'hui sur la vie scolaire et l'avenir des CPE sont-elles donc le symptôme ? Voici quelques éléments de réflexion qui permettront peut-être de s'en faire une idée.

D'abord le contexte historique. En 1975, lorsque la décision est prise de fusionner les CEG, anciens cours complémentaires, et les CES, anciens premiers cycles des lycées, c'est le modèle universitaire de ces derniers qu'on impose. Le modèle intégré du primaire supérieur, qui scolarisait pourtant une majorité d'élèves et où les enseignants exerçaient une fonction éducative, est abandonné. Les professeurs du collège unifié sont déchargés des tâches subalternes de discipline et d'éducation, confiées comme au lycée à des surveillants et à des conseillers d'éducation. Les nouveaux services de la vie scolaire ne cesseront dès lors de s'étoffer sous la double contrainte de la massification et de la dégradation des comportements des adolescents, pour atteindre des tailles parfois étonnantes. Ensuite le contexte international. La vie scolaire est une notion difficilement traduisible, aucun pays développé n'ayant adopté ce modèle. Nulle part ailleurs les professeurs ne sont exonérés d'une mission d'éducation. Nos voisins européens ne s'en portent pas plus mal et ont plutôt mieux résisté que nous à la montée de la violence juvénile. À l'heure des comparaisons internationales et de la sortie de notre autarcie politique, cette réalité-là, qui pèse son poids économique, sera sans doute méditée.

Nécessité faisant loi, le retour de l'éducation dans le second degré commence donc en 1997, avec la circulaire de mission des professeurs. Il ne s'est pas démenti depuis, du moins dans les textes officiels : référentiel de missions du chef d'établissement de 2001 (il "impulse et conduit la politique éducative") ; loi Fillon de 2004 (le "partage des valeurs de la République", première mission de l'École) ; surtout socle commun de 2006 (avec ses quatre "compétences" éducatives). Reste à traduire cette orientation dans la réalité des établissements car l'essentiel reste ouvert : qui doit éduquer ? Trois réponses sont possibles. On peut ne rien décider, autour d'une formule creuse mais vaguement consensuelle du type "Tous les adultes sont des éducateurs", et renvoyer la réponse pratique à la diversité des établissements ; avec pour corollaire la montée en charge du privé, qui n'a pas ces états d'âme. Ou bien, sous le poids des lobbies et des corporatismes, on peut pérenniser la logique universitaire (et même l'étendre au premier degré !), en poursuivant le déploiement d'auxiliaires éducatifs et pédagogiques variés et le développement corollaire des services de la vie scolaire.

Enfin, on peut faire le constat courageux que la parcellisation des tâches et la multiplication des intervenants ont atteint leurs limites et sont en elles-mêmes anti-éducatives ; et, en s'inspirant de ce qui se fait de mieux autour de nous, confier franchement une mission éducative aux professeurs, avec à la clé une véritable formation. Avec un peu de recul, cette orientation semble inéluctable. En décider au plus vite ne serait-il pas le mieux ?

Education & management, n°33, page 4 (04/2007)

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