Editorial

Que faire de la violence ?

François Dubet, professeur des universités, directeur d'études à l'EHESS

A l'école, les conduites violentes sont d'autant plus insupportables que l'on admettra volontiers que l'objectif de toute éducation est d'éradiquer la violence. Mais le fait que la violence nous heurte si profondément ne peut nous dispenser de réfléchir sur nos responsabilités dans ce domaine. Il est bien évident qu'une grande part de la violence des élèves s'explique par des causes extérieures à l'école. Toute une partie de société semble "décrocher" des grands mécanismes intégrateurs qui assurent aux individus la sécurité sociale et la stabilité auxquelles ils ont droit ; les violences procèdent du chômage endémique, de la précarité et de la ghettoïsation de certains quartiers. Cette violence découle aussi de la destruction des processus de contrôle des enfants et des jeunes liée à l'instabilité des familles et des réseaux de voisinage. Enfin, il n'est pas exclu que notre société entretienne un rapport fort ambigu à une violence qu'elle exhibe tout autant qu'elle la condamne. Si la violence n'est que la manifestation d'une crise morale et sociale étrangère à l'école, celle-ci ne peut avoir d'autre politique que de protéger le sanctuaire par des mesures disciplinaires de maintien de l'ordre. C'est sans doute inévitable, mais on ne peut en rester là pour deux raisons essentielles.

La première tient au fait qu'une grande partie de la violence se manifeste contre une école dans laquelle des élèves ne croient plus ; pire contre une école souvent perçue comme une machine à exclure et à humilier. Une école qui ne tient ni ses promesses de réussite et d'intégration, ni ses promesses d'éducation quand les apprentissages ne sont perçus que comme des prétextes à juger, à classer et à "orienter" les moins bons. Même si ce constat ne nous fait pas plaisir, même si nous ne l'avons pas voulu, il serait absurde de ne pas le voir comme une des conséquences des transformations de notre système scolaire lui-même. Le faible intérêt scolaire manifesté par des élèves non violents est l'autre face de ce phénomène et l'on peut craindre que, demain, le décrochage nous préoccupe plus que la violence.

La seconde raison de ne pas toujours renvoyer les causes de la violence hors de l'école vient de ce que les capacités de réponse des équipes éducatives et des établissements sont extrêmement différentes. Confrontés aux mêmes conduites violentes, certains établissement semblent envahis et multiplient les règlements et les dispositifs sans grand succès. D'autres, sans plus de moyens, parviennent à maintenir les violences et les incivilités dans des limites "acceptables". Il importe donc de réfléchir sur ce qui fait ces différences, non seulement pour des raisons d'efficacité, mais aussi et plus fondamentalement, pour des raisons éducatives car on admettra qu'il est dans la vocation de l'école de former des sujets et des citoyens et pas seulement de les contraindre en opposant à leur violence une violence plus grande encore. Ce qui est en jeu ici c'est la stabilité et la cohérence des équipes éducatives afin qu'elles soient capables d'imposer une loi commune et, surtout, une loi perçue comme juste par les élèves, une loi qui n'aurait pas pour seul but de protéger les adultes et de déplacer la violence. Le problème n'est pas de savoir s'il faut de l'ordre et de la discipline, bien sûr il en faut, mais de savoir si cet ordre et cette discipline sont perçus comme justes et éducatifs par les élèves et leur famille. La formation de telles équipes ne devrait pas tenir aux aléas des personnalités et des nominations, aléas qui jouent presque toujours en défaveur des établissements les plus difficiles.

Trois questions se dessinent alors et, en cette période électorale, il nous faudrait avoir le courage de les poser. La première est celle du statut des établissements et des moyens qui leur sont alloués en fonction de la carte scolaire et de leurs difficultés. La seconde est celle de la définition des tâches attendues des personnels si l'on ne veut pas que les écoles finissent pas juxtaposer un personnel chargé d'instruire à un personnel chargé de surveiller et de punir, ce qui serait le déni de tout travail éducatif. Je ne pense pas que cette redéfinition des tâches se fasse nécessairement aux dépens des enseignants. Enfin, et de manière plus générale, nous sentons bien que l'école doit aujourd'hui redéfinir un projet éducatif capable de répondre aux mutations sociales et culturelles de notre société et que ce projet ne peut se réduire au seul maintien de l'ordre et à la nostalgie, de plus en plus agressive, pour un âge d'or perdu. Puisque l'éducation semble intéresser les candidats à l'élection présidentielle, parlons-en autrement que pour condamner les élèves. Et n'oublions pas que ces élèves-là, c'est nous qui les avons fabriqués.

Education & management, n°33, page 1 (04/2007)

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