Dossier : Présence, absence

La proximité du savoir à distance

Bernard Cornu, directeur du CNED-EIFAD (École d'ingénierie de la formation à distance)

L'enseignement à distance permet de jouer plus librement avec l'espace et le temps, et de faire dialoguer technologie et pédagogie au service d'un enrichissement du savoir. L'enfant et l'enseignant sont invités à devenir alors de véritables acteurs et citoyens de la société en réseau.

Les technologies de l'information et de la communication (TIC) ont permis à l'enseignement à distance de se renouveler, de s'enrichir, de se développer. L'enseignement à distance n'est plus seulement destiné à ceux qui ne peuvent pas apprendre " en présence ". Il a en soi ses propres enjeux, ses propres valeurs, sa propre pédagogie. Il y a à cela des raisons sociales - nous sommes entrés dans une " société du savoir " -, des raisons technologiques (autre gestion du temps et de l'espace) et des raisons pédagogiques (la distance exige et permet des pédagogies diversifiées, qui renforcent l'individualisation et le travail collaboratif).

Les savoirs qui jouent avec L'espace et le temps

La classe traditionnelle est celle de la pédagogie en présence. Elle rassemble, en un lieu et un temps donnés, un enseignant et des élèves, pour une activité d'enseignement et d'apprentissage. Toute l'activité scolaire est traditionnellement organisée autour de cet enseignement " synchrone " et " présentiel ". Mais désormais, les TIC et Internet, permettent de jouer plus librement avec l'espace et avec le temps. La présence simultanée n'est plus la seule modalité d'activité de classe. On peut être " en classe " au même moment mais dans des lieux différents, grâce aux outils de classe virtuelle. On peut aussi être en classe en des moments différents et en des lieux différents, grâce à des outils d'activités collaboratives à distance. Il y a aujourd'hui de multiples façons d'être " présent " à une activité de classe : sur place ou à distance, de façon synchrone ou asynchrone. Ce n'est pas seulement une nouveauté technologique. C'est aussi un changement pédagogique. La technologie rend possibles des pédagogies mieux individualisées, mieux adaptées aux besoins de chaque élève. Et elle rend possible un travail collaboratif entre les élèves. Les TIC ont changé de façon radicale le rôle de l'information dans la société. On parle de la " société de l'information ", une société dans laquelle l'information est surabondante, disponible, et constitue un bien économique à grande valeur, qui se vend, s'achète, se transporte, se stocke. Chacun doit désormais acquérir les compétences nécessaires pour trouver des informations, les traiter, les organiser, les hiérarchiser. La vie quotidienne est remplie de situations où l'on doit traiter des informations. Mais l'objet qui est au coeur de l'éducation n'est pas l'information, c'est le savoir. Une information n'est pas un savoir. Une information est faite de mots, d'images, de sons, désignant des faits, des opinions. Le savoir est lié à une personne, il est le résultat d'un traitement d'informations, en fonction de l'histoire et du contexte d'une personne, il est lié à un champ plus vaste et à l'usage qu'on peut en faire. L'enjeu de l'école n'est pas seulement l'accès à l'information, mais l'acquisition et la construction de savoirs. Les TIC ont fait émerger une " société du savoir ", qui ne se réduit pas à une société de l'information. Dans une telle société, bien sûr, le savoir est lui aussi devenu un bien marchand, un bien économique, le savoir a de la valeur. Mais il est surtout devenu central dans l'activité humaine. Chaque métier désormais nécessite des compétences d'accès au savoir, de traitement du savoir, de développement permanent du savoir.

Tisser des liens dans un savoir en réseau

Une société du savoir, c'est une société en réseau, une société de l'intelligence collective, une société de l'apprentissage tout au long de la vie. Nous avions l'habitude de structures organisées de façon hiérarchique, pyramidale, arborescente. C'est ainsi que sont structurés les organigrammes de nos institutions, les catalogues de nos biblio- thèques et les tables des matières de nos livres, les processus de la plupart de nos activités. Mais les tic, et de façon spectaculaire l'Internet, bouleversent ces organisations pour nous plonger dans un monde en réseau : des points (personnes, informations, savoirs, pages web) reliés entre eux par des liens directs (le " clic " d'une souris par exemple). Dans un tel monde en réseau, il y a généralement de multiples façons d'aller d'un point à un autre, d'accéder à une personne, d'accéder à une information, d'accéder à un savoir. Les hiérarchies s'estompent, chacun est en lien avec chacun, chacun peut accéder à tout. Et l'école n'a plus le monopole de l'accès au savoir. Nos institutions hiérarchisées, et en premier lieu l'école, vont devoir s'adapter à ce monde en réseau.

Une société du savoir est aussi une société de l'intelligence collective. Les TIC rendent possibles des collaborations, des actions en commun, qui ouvrent des champs nouveaux. La manière de travailler ensemble change. Collaborer n'est plus seulement se partager le travail, en parallèle ou " à la chaîne ". Grâce aux tic, un groupe humain peut désormais développer une compétence et une intelligence collectives, qui ne se réduisent pas à l'addition des compétences ou des intelligences individuelles. Cette intelligence collective tient un rôle de plus en plus important dans la société, le travail collaboratif est appelé à se développer. Chacun doit désormais acquérir les compétences nécessaires à ce travail collaboratif, au développement de cette intelligence collective.

Enfin, une société du savoir est une société dans laquelle le savoir évolue constamment, s'enrichit. Chaque métier, chaque activité, nécessite sans cesse des savoirs nouveaux, des compétences nouvelles. Le temps n'est plus où l'on pouvait posséder, à l'issue de ses études, les connaissances et les compétences nécessaires pour toute une vie. Apprendre tout au long de sa vie est maintenant une nécessité pour chacun. Cela implique des changements profonds : l'éducation initiale doit préparer à l'apprentissage tout au long de la vie. Apprendre à apprendre devient un enjeu crucial de l'enseignement. La formation tout au long de la vie transforme l'enseignement scolaire, et nécessite l'acquisition de compétences nouvelles.

Dans une société du savoir, présence et distance prennent une signification différente. La distance n'est plus un obstacle rédhibitoire à une activité de classe, à une activité collective. Au contraire, elle permet parfois un enrichissement de la pédagogie. La présence ne se limite pas à la présence physique en un lieu et à un moment donnés. On peut être " présent à distance ", on peut être présent de façon asynchrone. Dans une société du savoir, il devient nécessaire de savoir être " présent en réseau ". Il ne suffit plus d'être simplement présent dans une classe, d'être présent à l'acte d'apprentissage traditionnel. Il faut être un véritable acteur, un véritable citoyen de la société en réseau, en étant capable d'accéder aux informations et aux savoirs en réseau, de circuler dans ces réseaux, d'y prendre sa part, de contribuer à la production d'information et de savoir. Il devient nécessaire aussi d'être " présent collectivement ", et pas seulement individuellement, de participer par sa présence à l'intelligence collective. Enfin, c'est tout au long de sa vie que chacun doit être présent à l'apprentissage.

Des modules à distance

Autrefois " par correspondance " et destiné aux élèves empêchés de suivre un enseignement normal, l'enseignement à distance a changé de statut et de méthodes. Ainsi le cned, centre national d'enseignement à distance, né en 1939 pour assurer un minimum d'enseignement par correspondance pendant la guerre, a maintenant plus de 260 000 inscrits qui suivent des enseignements scolaires, universitaires, qui préparent des concours, qui sont en formation continue, qui apprennent une langue étrangère, qui approfondissent leur culture. Dans notre société du savoir, travailler et apprendre à distance sont devenus des nécessités pour chacun, à tel point que beaucoup d'enseignements incluent maintenant de façon systématique des modules à distance. Des établissements scolaires ou universitaires offrent des compléments à distance. Le soutien scolaire se développe à distance. De nombreuses actions de formation professionnelle continue comportent une part importante à distance.

Des ressources et des services

L'enseignement à distance se modernise, articulant technologie et pédagogie dans un enrichissement réciproque. Un cours à distance, ce sont maintenant des ressources, des outils, des activités disponibles sous diverses formes : papier, supports numériques, sites Internet, mais aussi des services, qui ont pu se développer et s'enrichir grâce aux tic. Les activités " en ligne " se développent : utilisation de portails, de plateformes et d'environnements numériques de travail, tests de positionnement, auto-évaluation, accès à des ressources multimédia, exercices en ligne, etc. Un exemple : Le CNED a développé la correction en ligne de copies : l'élève rédige sa copie sous forme numérisée (ou la scanne) et l'envoie par Internet. Le correcteur accède électroniquement à la copie, la corrige et la renvoie par Internet. Cela ne s'applique pas qu'à l'écrit : Le CNED a mis en place un dispositif de " copies orales", pour des activités en langues, dans lequel l'élève fait un devoir oral sur un enregistreur du type " mp3 ", l'envoie par Internet, et reçoit en retour une correction orale.

L'enseignement à distance met en jeu une relation différente entre l'élève et l'enseignant. Si des cours, des ressources à distance sont mis à disposition de l'élève, c'est dans le tutorat que s'exprime toute la richesse de l'enseignement à distance. Ce tutorat se développe et prend des formes diverses (synchrone, asynchrone, virtuel...). Il peut se dérouler en ligne, par courriel, par téléphone. Le tutorat permet un meilleur accompagnement, et surtout une meilleure individualisation de l'enseignement. Paradoxalement, la distance peut renforcer la proximité entre un élève et un tuteur (on dit parfois que " la distance renforce la présence "). On le sait bien, l'apprentissage nécessite le plus souvent une relation humaine entre l'élève et l'enseignant. Cela reste vrai à distance. La distance nécessite cette présence.

Traditionnellement, l'apprentissage à distance est très individuel et autodidacte. L'élève est isolé. Les technologies nouvelles permettent de développer des activités collectives d'apprentissage : travail collaboratif entre apprenants d'un même enseignement, à travers des forums, des " chats ", des espaces partagés, des échanges sous forme numérique ; mais aussi véritables classes à distance au moyen des outils de " classe virtuelle ". Ces classes virtuelles permettent à l'élève isolé de se retrouver dans un groupe d'apprenants, avec un enseignant, pour des activités " de classe " : cours, exercices, travaux pratiques, activités partagées, interrogations, " passage au tableau virtuel ", jusqu'au bavardage entre élèves, public ou privé. Elles permettent, à distance, à la fois la quasi-totalité des activités traditionnelles d'une classe, et des actions plus individualisées entre élèves, entre l'enseignant et chaque élève. Chaque élève est pleinement présent dans une telle classe.

La " présence " de l'enseignant

On le voit, la notion de présence prend pour l'élève une dimension nouvelle avec les dispositifs à distance. Cela s'applique aussi aux enseignants. Avec le développement de l'intégration des TIC dans l'enseignement, avec le développement du travail en réseau et du travail collaboratif, avec le développement de l'apprentissage tout au long de la vie, le travail de l'enseignant ne peut plus simplement se décrire en termes d'heures de présence en classe et de temps de préparation de cours et de correction de copies. Les activités de l'enseignant se multiplient, ses tâches se diversifient. La " présence " de l'enseignant peut prendre de nombreuses formes : présence dans l'établissement, présence dans la classe, mais aussi " présence à distance ", sous forme de tutorat individuel ou collectif, de participation à des environnements de travail, à des forums ou à des " chats ", de suivi des élèves par courriel, etc. Cela se développe pour l'instant de façon incontrôlée, mais il semble inévitable de prendre en compte un jour ces activités comme pleinement intégrées aux missions de l'enseignant. Et l'enseignant peut aussi être appelé à exercer d'autres types de tâches, comme concepteur d'enseignements à distance, comme ingénieur pédagogique, comme tuteur, comme intervenant en formation ouverte et à distance. Beaucoup d'entreprises privées commencent à offrir des services d'enseignement à distance diversifiés, allant jusqu'au tutorat permanent " 24 heures sur 24 " ; comment le service public de l'éducation va-t-il se positionner sur ces tâches nouvelles ?

Des enjeux et des valeurs

L'enseignement à distance est porteur d'enjeux et de valeurs essentiels pour la société. Des enjeux pédagogiques, bien sûr, en développant de nouvelles ressources et de nouveaux outils, en permettant de nouvelles interactions entre l'élève et l'enseignant, de nouvelles formes de tutorat, en gérant différemment l'espace et le temps, l'activité individuelle et l'activité collective, l'apprentissage collaboratif. Mais aussi des enjeux pour la personne, en renforçant l'individualisation de l'enseignement et donc une meilleure adaptation à chaque apprenant, en augmentant la liberté de choix de celui qui apprend : choix des objectifs, choix de la pédagogie, choix du rythme, choix dans l'organisation de son propre apprentissage. L'enseignement à distance contribue à assurer le continuum de la formation tout au long de la vie, et est ainsi un élément essentiel de la promotion sociale, de l'évolution de la qualification professionnelle, de la mobilité professionnelle. Mais l'enseignement à distance est aussi porteur d'enjeux sociaux. Il contribue à l'efficacité et à la garantie du service public de l'éducation, en renforçant l'égalité dans l'accès au savoir, l'égalité des chances, l'égalité des territoires, l'égalité dans la " présence " à l'éducation. L'école n'est plus seulement entre les murs. Elle se développe hors les murs, dans le temps et l'espace. Les technologies de l'information et de la communication lui ouvrent de nouveaux espaces. Dans le développement d'une société du savoir, l'école doit identifier avec précision sa mission, son champ d'action, sa spécificité. Dans une société du savoir, le savoir peut devenir un bien marchand, l'éducation peut devenir une activité économique rentable. Et pourtant, le savoir est un bien public, qui doit être accessible à tous ; c'est une condition fondamentale au progrès de notre société. L'éducation est une composante essentielle du service public. L'éducation nationale doit rester garante de ce service public. L'école traditionnelle, l'enseignement à distance, la combinaison équilibrée entre la présence et la distance, sont des composantes de ce service public.

L'enjeu de l'acte éducatif est le savoir, et l'accès de tous au savoir. Les tic, en permettant de s'affranchir de certaines contraintes de lieu et de temps, renforcent le système éducatif. Mais le lieu de l'acte éducatif est alors transformé ; il n'est plus seulement l'école au sens traditionnel. Une sorte d'espace virtuel se crée autour de l'école ; il devient le lieu de l'acte éducatif. Toute la question est maintenant de savoir comment l'école va se situer par rapport à ces changements. Va-t-elle intégrer pleinement cet espace plus vaste, ou va-t-elle se concentrer sur sa mission traditionnelle d'enseignement présentiel et synchrone, laissant à d'autres acteurs le champ du virtuel et de la distance ? Tout l'enjeu est de maintenir, de conforter un véritable service public de l'éducation dans notre société du savoir.

Les technologies de l'information et de la communication (TIC) ont permis à l'enseignement à distance de se renouveler, de s'enrichir, de se développer. L'enseignement à distance n'est plus seulement destiné à ceux qui ne peuvent pas apprendre " en présence ". Il a en soi ses propres enjeux, ses propres valeurs, sa propre pédagogie. Il y a à cela des raisons sociales - nous sommes entrés dans une " société du savoir " -, des raisons technologiques (autre gestion du temps et de l'espace) et des raisons pédagogiques (la distance exige et permet des pédagogies diversifiées, qui renforcent l'individualisation et le travail collaboratif).

Les savoirs qui jouent avec L'espace et le temps

La classe traditionnelle est celle de la pédagogie en présence. Elle rassemble, en un lieu et un temps donnés, un enseignant et des élèves, pour une activité d'enseignement et d'apprentissage. Toute l'activité scolaire est traditionnellement organisée autour de cet enseignement " synchrone " et " présentiel ". Mais désormais, les TIC et Internet, permettent de jouer plus librement avec l'espace et avec le temps. La présence simultanée n'est plus la seule modalité d'activité de classe. On peut être " en classe " au même moment mais dans des lieux différents, grâce aux outils de classe virtuelle. On peut aussi être en classe en des moments différents et en des lieux différents, grâce à des outils d'activités collaboratives à distance. Il y a aujourd'hui de multiples façons d'être " présent " à une activité de classe : sur place ou à distance, de façon synchrone ou asynchrone. Ce n'est pas seulement une nouveauté technologique. C'est aussi un changement pédagogique. La technologie rend possibles des pédagogies mieux individualisées, mieux adaptées aux besoins de chaque élève. Et elle rend possible un travail collaboratif entre les élèves. Les TIC ont changé de façon radicale le rôle de l'information dans la société. On parle de la " société de l'information ", une société dans laquelle l'information est surabondante, disponible, et constitue un bien économique à grande valeur, qui se vend, s'achète, se transporte, se stocke. Chacun doit désormais acquérir les compétences nécessaires pour trouver des informations, les traiter, les organiser, les hiérarchiser. La vie quotidienne est remplie de situations où l'on doit traiter des informations. Mais l'objet qui est au coeur de l'éducation n'est pas l'information, c'est le savoir. Une information n'est pas un savoir. Une information est faite de mots, d'images, de sons, désignant des faits, des opinions. Le savoir est lié à une personne, il est le résultat d'un traitement d'informations, en fonction de l'histoire et du contexte d'une personne, il est lié à un champ plus vaste et à l'usage qu'on peut en faire. L'enjeu de l'école n'est pas seulement l'accès à l'information, mais l'acquisition et la construction de savoirs. Les TIC ont fait émerger une " société du savoir ", qui ne se réduit pas à une société de l'information. Dans une telle société, bien sûr, le savoir est lui aussi devenu un bien marchand, un bien économique, le savoir a de la valeur. Mais il est surtout devenu central dans l'activité humaine. Chaque métier désormais nécessite des compétences d'accès au savoir, de traitement du savoir, de développement permanent du savoir.

Tisser des liens dans un savoir en réseau

Une société du savoir, c'est une société en réseau, une société de l'intelligence collective, une société de l'apprentissage tout au long de la vie. Nous avions l'habitude de structures organisées de façon hiérarchique, pyramidale, arborescente. C'est ainsi que sont structurés les organigrammes de nos institutions, les catalogues de nos biblio- thèques et les tables des matières de nos livres, les processus de la plupart de nos activités. Mais les tic, et de façon spectaculaire l'Internet, bouleversent ces organisations pour nous plonger dans un monde en réseau : des points (personnes, informations, savoirs, pages web) reliés entre eux par des liens directs (le " clic " d'une souris par exemple). Dans un tel monde en réseau, il y a généralement de multiples façons d'aller d'un point à un autre, d'accéder à une personne, d'accéder à une information, d'accéder à un savoir. Les hiérarchies s'estompent, chacun est en lien avec chacun, chacun peut accéder à tout. Et l'école n'a plus le monopole de l'accès au savoir. Nos institutions hiérarchisées, et en premier lieu l'école, vont devoir s'adapter à ce monde en réseau.

Une société du savoir est aussi une société de l'intelligence collective. Les TIC rendent possibles des collaborations, des actions en commun, qui ouvrent des champs nouveaux. La manière de travailler ensemble change. Collaborer n'est plus seulement se partager le travail, en parallèle ou " à la chaîne ". Grâce aux tic, un groupe humain peut désormais développer une compétence et une intelligence collectives, qui ne se réduisent pas à l'addition des compétences ou des intelligences individuelles. Cette intelligence collective tient un rôle de plus en plus important dans la société, le travail collaboratif est appelé à se développer. Chacun doit désormais acquérir les compétences nécessaires à ce travail collaboratif, au développement de cette intelligence collective.

Enfin, une société du savoir est une société dans laquelle le savoir évolue constamment, s'enrichit. Chaque métier, chaque activité, nécessite sans cesse des savoirs nouveaux, des compétences nouvelles. Le temps n'est plus où l'on pouvait posséder, à l'issue de ses études, les connaissances et les compétences nécessaires pour toute une vie. Apprendre tout au long de sa vie est maintenant une nécessité pour chacun. Cela implique des changements profonds : l'éducation initiale doit préparer à l'apprentissage tout au long de la vie. Apprendre à apprendre devient un enjeu crucial de l'enseignement. La formation tout au long de la vie transforme l'enseignement scolaire, et nécessite l'acquisition de compétences nouvelles.

Dans une société du savoir, présence et distance prennent une signification différente. La distance n'est plus un obstacle rédhibitoire à une activité de classe, à une activité collective. Au contraire, elle permet parfois un enrichissement de la pédagogie. La présence ne se limite pas à la présence physique en un lieu et à un moment donnés. On peut être " présent à distance ", on peut être présent de façon asynchrone. Dans une société du savoir, il devient nécessaire de savoir être " présent en réseau ". Il ne suffit plus d'être simplement présent dans une classe, d'être présent à l'acte d'apprentissage traditionnel. Il faut être un véritable acteur, un véritable citoyen de la société en réseau, en étant capable d'accéder aux informations et aux savoirs en réseau, de circuler dans ces réseaux, d'y prendre sa part, de contribuer à la production d'information et de savoir. Il devient nécessaire aussi d'être " présent collectivement ", et pas seulement individuellement, de participer par sa présence à l'intelligence collective. Enfin, c'est tout au long de sa vie que chacun doit être présent à l'apprentissage.

Des modules à distance

Autrefois " par correspondance " et destiné aux élèves empêchés de suivre un enseignement normal, l'enseignement à distance a changé de statut et de méthodes. Ainsi le cned, centre national d'enseignement à distance, né en 1939 pour assurer un minimum d'enseignement par correspondance pendant la guerre, a maintenant plus de 260 000 inscrits qui suivent des enseignements scolaires, universitaires, qui préparent des concours, qui sont en formation continue, qui apprennent une langue étrangère, qui approfondissent leur culture. Dans notre société du savoir, travailler et apprendre à distance sont devenus des nécessités pour chacun, à tel point que beaucoup d'enseignements incluent maintenant de façon systématique des modules à distance. Des établissements scolaires ou universitaires offrent des compléments à distance. Le soutien scolaire se développe à distance. De nombreuses actions de formation professionnelle continue comportent une part importante à distance.

Des ressources et des services

L'enseignement à distance se modernise, articulant technologie et pédagogie dans un enrichissement réciproque. Un cours à distance, ce sont maintenant des ressources, des outils, des activités disponibles sous diverses formes : papier, supports numériques, sites Internet, mais aussi des services, qui ont pu se développer et s'enrichir grâce aux tic. Les activités " en ligne " se développent : utilisation de portails, de plateformes et d'environnements numériques de travail, tests de positionnement, auto-évaluation, accès à des ressources multimédia, exercices en ligne, etc. Un exemple : Le CNED a développé la correction en ligne de copies : l'élève rédige sa copie sous forme numérisée (ou la scanne) et l'envoie par Internet. Le correcteur accède électroniquement à la copie, la corrige et la renvoie par Internet. Cela ne s'applique pas qu'à l'écrit : Le CNED a mis en place un dispositif de " copies orales", pour des activités en langues, dans lequel l'élève fait un devoir oral sur un enregistreur du type " mp3 ", l'envoie par Internet, et reçoit en retour une correction orale.

L'enseignement à distance met en jeu une relation différente entre l'élève et l'enseignant. Si des cours, des ressources à distance sont mis à disposition de l'élève, c'est dans le tutorat que s'exprime toute la richesse de l'enseignement à distance. Ce tutorat se développe et prend des formes diverses (synchrone, asynchrone, virtuel...). Il peut se dérouler en ligne, par courriel, par téléphone. Le tutorat permet un meilleur accompagnement, et surtout une meilleure individualisation de l'enseignement. Paradoxalement, la distance peut renforcer la proximité entre un élève et un tuteur (on dit parfois que " la distance renforce la présence "). On le sait bien, l'apprentissage nécessite le plus souvent une relation humaine entre l'élève et l'enseignant. Cela reste vrai à distance. La distance nécessite cette présence.

Traditionnellement, l'apprentissage à distance est très individuel et autodidacte. L'élève est isolé. Les technologies nouvelles permettent de développer des activités collectives d'apprentissage : travail collaboratif entre apprenants d'un même enseignement, à travers des forums, des " chats ", des espaces partagés, des échanges sous forme numérique ; mais aussi véritables classes à distance au moyen des outils de " classe virtuelle ". Ces classes virtuelles permettent à l'élève isolé de se retrouver dans un groupe d'apprenants, avec un enseignant, pour des activités " de classe " : cours, exercices, travaux pratiques, activités partagées, interrogations, " passage au tableau virtuel ", jusqu'au bavardage entre élèves, public ou privé. Elles permettent, à distance, à la fois la quasi-totalité des activités traditionnelles d'une classe, et des actions plus individualisées entre élèves, entre l'enseignant et chaque élève. Chaque élève est pleinement présent dans une telle classe.

La " présence " de l'enseignant

On le voit, la notion de présence prend pour l'élève une dimension nouvelle avec les dispositifs à distance. Cela s'applique aussi aux enseignants. Avec le développement de l'intégration des TIC dans l'enseignement, avec le développement du travail en réseau et du travail collaboratif, avec le développement de l'apprentissage tout au long de la vie, le travail de l'enseignant ne peut plus simplement se décrire en termes d'heures de présence en classe et de temps de préparation de cours et de correction de copies. Les activités de l'enseignant se multiplient, ses tâches se diversifient. La " présence " de l'enseignant peut prendre de nombreuses formes : présence dans l'établissement, présence dans la classe, mais aussi " présence à distance ", sous forme de tutorat individuel ou collectif, de participation à des environnements de travail, à des forums ou à des " chats ", de suivi des élèves par courriel, etc. Cela se développe pour l'instant de façon incontrôlée, mais il semble inévitable de prendre en compte un jour ces activités comme pleinement intégrées aux missions de l'enseignant. Et l'enseignant peut aussi être appelé à exercer d'autres types de tâches, comme concepteur d'enseignements à distance, comme ingénieur pédagogique, comme tuteur, comme intervenant en formation ouverte et à distance. Beaucoup d'entreprises privées commencent à offrir des services d'enseignement à distance diversifiés, allant jusqu'au tutorat permanent " 24 heures sur 24 " ; comment le service public de l'éducation va-t-il se positionner sur ces tâches nouvelles ?

Des enjeux et des valeurs

L'enseignement à distance est porteur d'enjeux et de valeurs essentiels pour la société. Des enjeux pédagogiques, bien sûr, en développant de nouvelles ressources et de nouveaux outils, en permettant de nouvelles interactions entre l'élève et l'enseignant, de nouvelles formes de tutorat, en gérant différemment l'espace et le temps, l'activité individuelle et l'activité collective, l'apprentissage collaboratif. Mais aussi des enjeux pour la personne, en renforçant l'individualisation de l'enseignement et donc une meilleure adaptation à chaque apprenant, en augmentant la liberté de choix de celui qui apprend : choix des objectifs, choix de la pédagogie, choix du rythme, choix dans l'organisation de son propre apprentissage. L'enseignement à distance contribue à assurer le continuum de la formation tout au long de la vie, et est ainsi un élément essentiel de la promotion sociale, de l'évolution de la qualification professionnelle, de la mobilité professionnelle. Mais l'enseignement à distance est aussi porteur d'enjeux sociaux. Il contribue à l'efficacité et à la garantie du service public de l'éducation, en renforçant l'égalité dans l'accès au savoir, l'égalité des chances, l'égalité des territoires, l'égalité dans la " présence " à l'éducation. L'école n'est plus seulement entre les murs. Elle se développe hors les murs, dans le temps et l'espace. Les technologies de l'information et de la communication lui ouvrent de nouveaux espaces. Dans le développement d'une société du savoir, l'école doit identifier avec précision sa mission, son champ d'action, sa spécificité. Dans une société du savoir, le savoir peut devenir un bien marchand, l'éducation peut devenir une activité économique rentable. Et pourtant, le savoir est un bien public, qui doit être accessible à tous ; c'est une condition fondamentale au progrès de notre société. L'éducation est une composante essentielle du service public. L'éducation nationale doit rester garante de ce service public. L'école traditionnelle, l'enseignement à distance, la combinaison équilibrée entre la présence et la distance, sont des composantes de ce service public.

L'enjeu de l'acte éducatif est le savoir, et l'accès de tous au savoir. Les tic, en permettant de s'affranchir de certaines contraintes de lieu et de temps, renforcent le système éducatif. Mais le lieu de l'acte éducatif est alors transformé ; il n'est plus seulement l'école au sens traditionnel. Une sorte d'espace virtuel se crée autour de l'école ; il devient le lieu de l'acte éducatif. Toute la question est maintenant de savoir comment l'école va se situer par rapport à ces changements. Va-t-elle intégrer pleinement cet espace plus vaste, ou va-t-elle se concentrer sur sa mission traditionnelle d'enseignement présentiel et synchrone, laissant à d'autres acteurs le champ du virtuel et de la distance ? Tout l'enjeu est de maintenir, de conforter un véritable service public de l'éducation dans notre société du savoir.

Education & management, n°36, page 43 (12/2008)

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