Dossier : Présence, absence

Travailleurs de l'ombre : les parents

Jean-Louis Auduc, directeur adjoint à l'IUFM de l'académie de Créteil, Paris XII

La réaction des enseignants vis-à-vis de la présence des parents se résume souvent à : " On voit les parents qu'on n'a pas besoin de voir ; on ne voit pas assez les parents qu'on aurait besoin de voir ". Cette approche, certes réductrice, témoigne cependant d'un réel questionnement.

Deux professeurs des écoles, Fatiha Ziane et Mehdi Hatri, débutants du département de Seine-Saint-Denis, insistent dans leurs mémoires professionnels sur la nécessité de ne pas rencontrer les familles uniquement pour évoquer avec elles des difficultés. Ils soulignent combien les parents ont peur d'être jugés par l'école et combien ils ressentent le fait qu'on ne les convoque jamais pour leur dire " que tout va bien " : " Une personne m'a dit "lorsqu'un enseignant veut nous rencontrer, c'est pour nous parler des problèmes, c'est jamais pour nous dire que tout va bien !" ". Ou encore : " Les parents ont trop souvent l'habitude de ne voir les enseignants que lorsqu'il y a des problèmes et jamais pour s'entendre dire que tout va bien ou que leur enfant a progressé. Lors de ces convocations, l'enseignant liste les problèmes ou encore les multiples impertinences de l'élève. Il est alors bien difficile pour les parents de se sentir à l'aise ; ils redoutent d'être perçus comme de "mauvais parents" et préfèrent rester dans l'ombre "1. Ces deux professeurs proposent de valoriser au maximum certains points positifs qui se manifestent chez l'élève, afin de montrer à leurs parents que tout n'est pas négatif et que l'élève a des potentialités. Ne pas désespérer certaines familles, qui ont pu elles-mêmes être en échec dans l'école, est une nécessité pour maintenir le lien entre les enseignants et les parents.

Aller à l'école ; l'angoisse des parents

Pour de nombreux parents, aller à l'école ne va pas de soi, parce que l'école représente, encore trop souvent, un monde opaque où les enseignants règnent en maître sur l'avenir des enfants. Les parents, loin d'être démissionnaires, se sentent souvent démunis par rapport à la scolarité de leur enfant ; ils hésitent à venir par peur, par maladresse ou même par souci de ne pas nuire à leurs enfants, pensant que l'école est le lieu de leurs enfants, non le leur.

Comment être suffisamment présents à l'école pour que les enfants sentent tout l'intérêt que les parents portent à la scolarité, sans être trop présents pour laisser aux enfants un espace d'autonomie suffisant, pour les laisser exister et grandir en dehors de la famille ? Les parents ont à aider leur enfant à prendre conscience qu'il existe deux mondes totalement différents : l'espace privé où les règles de vie sont fondées sur l'amour et l'affection et l'espace scolaire régi par des règles conçues au nom de l'intérêt général. Cela se traduit par le fait que les jeunes n'ont pas les mêmes droits, les mêmes devoirs, les mêmes codes, les mêmes interdits, les mêmes permissions à l'école ou dans la famille.

Du doute au zapping scolaire

Dans la situation actuelle, aucun parent ne se sent assuré que son enfant vivra mieux que lui. C'est une rupture profonde avec ce qui a existé depuis deux siècles où la notion mythifiée, fantasmée, de l'ascension sociale a été un moteur puissant de l'espoir dans le futur. Hier, on pouvait investir sur ses enfants, se projeter dans le futur en pensant qu'ils allaient vivre mieux que leurs parents. Cette perspective était un élément fondateur d'un projet collectif, d'une confiance dans l'école. L'école n'apparaît plus aujourd'hui comme l'élément structurant d'un futur réussi, quand ceux qui sont exclus précocement, autant que ceux qui ont mené leurs études jusqu'au bout, se trouvent discriminés dans l'accès à l'emploi. Ainsi beaucoup de familles s'interrogent-elles aujourd'hui sur la poursuite d'études de leurs enfants : est-ce que cela ne va pas les conduire au chômage, est-ce qu'ils ne vont pas rester de plus en plus tard au domicile familial, en situation de précarité ? On accuse l'école au nom d'un " âge d'or " mythique, alors que c'est l'attitude du monde du travail vis-à-vis des jeunes qui met en cause un fondement du système éducatif : " Beaucoup doutent d'un avenir incertain. Inévitablement, cela se ressent. Il faut dire (avec le sociologue Christian Baudelot (que s'agissant du marché du travail "priver d'emploi sérieux les jeunes mieux formés que leurs parents, c'est instiller le doute sur les valeurs centrales de l'investissement éducatif dans les familles comme sur la légitimité du pouvoir dans la vie professionnelle". À la fin, ce peut être détonnant2 ". L'angoisse est telle que cela produit des peurs, à tous les échelons de la société et renforce le zapping scolaire. On constate de même une augmentation de plus en plus flagrante du recours à des aides extérieures, comme à des organismes de soutien scolaire privés. La société est passée d'une société basée sur des promesses matérielles (dans lesquelles l'école jouait un rôle clé, en délivrant des diplômes reconnus sur le marché du travail), à une société basée sur les menaces matérielles. Dans cette dernière, les observateurs ont depuis longtemps fait remarquer que l'école y joue, le plus souvent, le rôle de bouc émissaire. Dans certains milieux, on n'en est plus à penser que l'école peut encore jouer son rôle d'ascenseur social, mais à craindre un descendeur social.

Construire de bonnes relations

Les relations entre les enseignants et les parents sont souvent difficiles. Il faut dire que les uns et les autres ne sont pas sur le même plan. Le parent, sauf s'il est reçu en tant que représentant des autres parents, est le porteur de l'intérêt de son enfant, alors que l'enseignant est nécessairement porteur de l'intérêt collectif de la classe. Il doit en recevant le parent être capable de conjuguer le " pour tous " et le " pour chacun ". Des relations tendues avec certaines familles reflètent aussi le fait que des enseignants peuvent se sentir mis en cause par diverses campagnes médiatiques concernant telles ou telles méthodes choisies, tel ou tel programme. De plus - malgré une modification des catégories sociales d'origine des enseignants depuis environ cinq, six ans mise en lumière par toutes les recherches et dont on ne sait pas si elle sera durable - les professeurs et les parents peuvent être issus de milieux sociaux bien éloignés. Certains parents sont aussi mal à l'aise que leurs propres enfants : ils n'ont ni le vocabulaire, ni l'aisance verbale qu'il faudrait pour dialoguer avec les personnels de l'établissement. Le parent d'élève idéal n'existe pas. Il n'y a pas deux familles identiques, il n'existe pas de famille type : on ne rencontre que des cas particuliers. Tout parent tient sa légitimité à venir à l'école du fait d'avoir en charge l'éducation de son enfant. Tout parent est un ancien élève, qu'il ait poursuivi ou non des études, qu'il ait été scolarisé à l'étranger ou en France. Il est donc évident que pour lui, pénétrer dans un établissement scolaire n'est pas neutre. Il se rejoue toujours quelque chose de sa propre histoire.

Mais, pour construire de bonnes relations parents-enseignants, il faut vaincre les peurs réciproques, les difficultés, les tensions, les incompréhensions qui souvent bloquent la situation. Il y a les peurs des parents : " Peur du jugement des enseignants sur leur capacité à être de bons parents, peur face au pouvoir tant des enseignants que de l'institution école, notamment en matière de redoublement, d'orientation ou de sanctions, peur de ce qu'ils vont entendre sur leur enfant, peur de l'avenir pour leur enfant car l'obligation de réussite est extrêmement forte et pèse sur les relations entre l'école et la famille, peur des "représailles" que leurs interventions pourraient entraîner envers leur enfant, peur d'être dépossédé de son rôle de parent, en particulier lorsque l'entretien a lieu en présence de l'enfant... Il ressort de mes entretiens avec des parents que la principale crainte est celle de la convocation. En effet, ils ont trop souvent l'habitude de ne voir les enseignants que lorsqu'il y a des problèmes et jamais pour s'entendre dire que tout va bien ou que leur enfant a progressé3. "

Il y a aussi les peurs des enseignants : " Les enseignants sont partagés entre deux attitudes contradictoires : celle qui consiste à envisager les parents comme des partenaires potentiels et celle qui se limite à se méfier d'eux. Je pense que cette attitude paradoxale s'explique du fait qu'ils ont peur [...] Il y a différentes craintes exprimées par les enseignants : peur d'être jugé sur ses méthodes et ses compétences, peur de se faire agresser tant physiquement que verbalement, peur d'être dépourvu face à des interrogations de parents, peur d'être interpellé sur des problèmes institutionnels non résolus, peur d'être pris à parti devant les collègues en conseils de classe ou lors des réunions de parents, peur de ne pas pouvoir se justifier face à des critiques sur les réformes pédagogiques, peur de laisser paraître ses propres interrogations, peur de ne pas conduire l'entretien en professionnel, peur de la contestation des parents face à une sanction, peur de blesser les parents en énonçant des choses difficiles à entendre sur leur enfant4 ".

Mais l'école ne peut tout faire toute seule. Elle a besoin des parents pour mieux faire réussir l'élève. Seules des relations suivies permettent de s'informer et d'informer. C'est en dialoguant que parents et enseignants peuvent réciproquement reconnaître et respecter leur rôle. À condition d'aborder des points précis : une note, un comportement en classe, une incompréhension, un choix d'orientation. Un dialogue constructif peut s'établir pour sortir de la dualité " mon enfant/mon élève ", pour converser sur ce qui fait réellement problème et créer ainsi un espace tiers qui évite le fusionnel et permet de rencontrer et de respecter l'autre dans sa différence.

Présents pour savoir

Les parents sont en droit de s'informer sur tout ce qui se passe dans un établissement scolaire, que ce soit dans la classe ou dans la vie scolaire. Personne ne doit en vouloir à des parents de poser des question sur le rythme de travail, sur les méthodes pratiquées, sur les programmes, sur les critères d'évaluation, sur les règles de vie, sur les sanctions. Et ce d'autant plus que l'école donne l'impression de changer souvent...

Communiquer avec les familles pour leur permettre de comprendre ce qui se passe, ce qui s'apprend dans la classe, est un enjeu important pour des familles souvent déboussolées, notamment dans les milieux populaires, par les multiples changements de programmes de l'école et promptes à écouter les médias ou les démagogues (voire les deux) sur ces questions. Toutes les études menées en France et à l'étranger montrent qu'une école dont les familles comprennent le sens et la mission, où elles épaulent l'action des enseignants, est un atout pour la réussite des jeunes. Pour donner du sens à l'école, donner du sens au savoir, il faut une école dont les familles soient des acteurs, une école moins opaque, plus lisible. En vingt ans, les programmes scolaires du primaire comme du collège ont été modifiés trois ou quatre fois, alors qu'ils avaient duré plus de vingt ans dans les générations précédentes. Trop souvent les documents présentant l'école primaire ou le collège et ses programmes sont présentés de manière intemporelle, comme s'ils avaient toujours existé. On fait rarement l'effort de dire aux parents d'élèves : voilà ce qu'étaient les programmes il y a vingt ans, voilà ce qu'ils sont aujourd'hui et voici pour quelles raisons précises ils ont été changés. Expliquer les changements est donc fondamental pour que les familles comprennent l'école et ses missions.

Permettre aux parents de comprendre ce qui se fait en classe et pourquoi cela se fait, informer du contenu des apprentissages, ce n'est pas abandonner la pédagogie aux parents, mais les aider à comprendre " la feuille de route " de l'école. Il se trouve, et je ne suis peut-être pas le seul, que j'ai très peur en avion. Je ne demande pas, et cela vaut mieux, à conduire l'appareil à la place du pilote, mais je suis rassuré pendant le vol de découvrir sur l'écran le plan de vol précis de l'appareil : altitude, vitesse, distance restant à parcourir, temps de vol restant... C'est dans cet esprit que le " plan de vol " de l'année scolaire est à présenter aux parents régulièrement pour les rassurer.

Présents pour être écoutés

Les lieux d'accueil des parents sont importants dans un établissement. Ils visent à les rendre plus visibles et donc plus présents sur place. Ils sont aussi des lieux pour permettre aux parents les plus éloignés de l'école d'être écoutés et accueillis. Les parents dans ces lieux d'accueil et d'écoute sont sollicités en tant qu'adultes pour éviter toute dévalorisation et toute culpabilisation. La création de ces lieux doit partir du besoin des familles et non seulement d'un souhait de l'institution. Les projets, les débats, les rencontres doivent être imaginés à partir de leurs questionnements, de leurs préoccupations, et de leurs attentes. Il peut s'agir de changer le regard des personnels sur les parents au lieu d'avoir la prétention de changer les parents. Ces lieux se construisent avec et par les parents présents et pas uniquement pour eux, car l'établissement scolaire a entre autres pour mission de créer du collectif entre ses acteurs. En rester à l'individualisme peut susciter un repli des jeunes et de leur famille. Une communauté éducative vivante est le meilleur antidote contre le communautarisme.

Un solide partenariat suppose que parents et enseignants dialoguent vraiment, que chacun soit réellement présent et non démissionnaire, cherche à éviter les consensus mous (symbole de l'absence de débats réels), accepte la confrontation pour parvenir à des compromis construits après une discussion à laquelle chacun contribue. Le conflit est une donnée essentielle dans une société démocratique où peuvent coexister des intérêts contradictoires, donc des différends, des désaccords. Ils doivent pouvoir s'exprimer et trouver des voies de règlements dans des instances de régulation, voire par l'intervention de médiateurs. Un compromis construit à partir de différends devient solide quand chacun des interlocuteurs y a mis du sien et se l'est approprié.

Présence institutionnelle

Des délégués des parents siègent obligatoirement dans un certain nombre d'instances de l'établissement : conseil d'administration, conseil de classe, conseil de discipline, etc. Leur présence leur permet-elle d'influer sur les décisions ? A-t-elle un sens pour l'ensemble des familles de l'établissement ? On peut être présent dans les instances d'un établissement et être " absent " lors des prises de décision... Être vraiment présent dans ces instances, cela ne signifie-t-il pas peser d'un certain poids dans les décisions ? Pouvoir indiquer aux autres parents dans quel sens telle prise de position des parents a pu faire évoluer la décision ? Si on en reste au modèle de la chambre d'enregistrement, les délégués de parents (et on peut dire la même chose des délégués des élèves) peuvent se sentir " absents " des prises de décision, ce qui est lourd de risques dans le cas de conflits. Est-ce que les conseils d'administration donnent tous leur sens en impliquant concrètement les parents, y compris en suscitant leurs propositions sur l'organisation du temps scolaire et de la vie scolaire, le choix de sujets d'études spécifiques à l'établissement ou d'activités complémentaires facultatives, les rencontres prévues pour le dialogue avec les familles ? Est-ce que les conseils de classe permettent aux délégués des parents (et des élèves) de poser à l'équipe pédagogique des questions concernant leur progression annuelle, les consignes données pour les devoirs à la maison et l'apprentissage des leçons dans les diverses disciplines ?

C'est bien de cette façon que les parents peuvent être suffisamment présents, en tant que représentants de tous les parents d'élèves de la classe, et non seulement comme défenseurs du cas de leur enfant ; c'est de cette façon qu'ils peuvent être utiles et montrer combien il est utile de ne pas rester seul et de se réunir ensemble. 


(1) Les relations parents-enseignants à l'école primaire,SCÉREN-CRDP de Créteil, 2007.

(2) Jean-Baptiste Dumay, " Avenir incertain, jeunesses extrêmes ", Le Monde, 20-21 juillet 2008.

(3) Op. Cit. Témoignage, Les relations parents-enseignants à l'école primaire, p. 46.

(4) Ibid., p. 47.

Education & management, n°36, page 39 (12/2008)

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