Dossier : Présence, absence

L'omniprésence face au handicap

Maud Bellier, principale adjointe, cité scolaire Claude-Monet, Paris 13e

La présence des élèves handicapés dans l'école impose non seulement la reconnaissance par tous du handicap, mais donne naissance à des coexistences inédites qui appellent une forte présence du chef d'établissement.

Suite à la loi du 11 février 2005, la présence d'élèves handicapés, que ce soit dans le cadre d'une intégration individuelle ou dans celui d'une unité pédagogique d'intégration, s'impose progressivement à tous les membres de la communauté éducative. Le premier devoir est d'assurer l'intégration ; on préfère aujourd'hui parler de " scolarisation ". Il faut alors faire admettre des aménagements qui sont parfois perçus par les camarades comme des injustices. Certains professeurs peuvent être réticents, par peur de mal faire, parce qu'ils ne s'estiment pas formés ou en raison du surcroît de travail. Il faut dire que les élèves handicapés ne sont pas toujours conformes à l'image d'Épinal que l'on en donne : un enfant attendrissant, plein de reconnaissance, qui paraît ne pas avoir de problème autre que physique. Or le handicap est bien présent et se rappelle à tous, même s'il n'est pas nommé par un diagnostic : à l'enseignant(e) qui ne supporte pas de voir un enfant tel qu'il est à cause d'un transfert inconscient, à ceux qui préfèrent en rester à leur pédagogie classique, mais se voient obligés de procéder autrement.

Coexister autrement

Le sentiment de rejet existe chez les enseignants mais aussi chez les parents qui, dans un premier temps, se réjouissent de l'intégration des élèves handicapés puis craignent que cela ne ralentisse le rythme d'acquisition de leurs enfants. Enfin, les élèves handicapés eux-mêmes, à cause de leur souffrance et de leur sentiment d'injustice, peuvent rappeler leur handicap : mauvaise volonté, déprime, violence. Prendre en compte le handicap n'est pas l'oublier. Or même les parents qui voient leur enfant entrer dans une structure qui n'est ni médicalisée ni spécialisée poussent un soupir de soulagement et pensent un moment entrer dans la " normalité ", rêvant peut-être que " scolarisation " impliquera " réussite ". La présence des élèves handicapés pose à l'école des problèmes d'organisation : faut-il demander aux AVS d'être toujours présents et empêcher alors, par l'omniprésence adulte, les contacts entre les élèves handicapés et les autres ? Mais si l'on décide que ces élèves relèvent des surveillants et des CPE pendant la récréation, on pose de nouveaux problèmes internes : ces derniers estiment qu'ils ont assez de travail et que les AVS sont plus nombreux au prorata du nombre d'élèves... Comment de même gérer les retards voire les absences dues souvent aux transporteurs ? D'un autre point de vue, comment mettre en place des PPS (projet personnalisé de scolarisation) - alors même que l'on ne fait pas le maximum pour aider les élèves en difficulté - et les ppre (projet personnalisé de réussite de l'élève) ?

L'unité pédagogique d'intégration

La création d'une UPI pose, pour tout chef d'établissement, le problème de la présence d'une structure dans la structure. Ses membres - enseignant, auxiliaire de vie collective, emploi de vie scolaire voire parfois les auxiliaires de vie individuelle qui s'en rapprochent - sont de fait placés à part et selon un fonctionnement propre. Ils ont un recrutement qui n'est pas celui des autres enseignants, un emploi du temps propre, une certaine autonomie de fait, et ont la tentation de l'autarcie. Le type de structure des UPI implique une informatisation avec des logiciels d'aide comme Geoplan, Geobra. Les élèves ont droit à un ordinateur portable qu'ils apportent en cours. Au même moment, certains professeurs renâclent face au recours aux technologies usuelles de l'information et de la communication pour l'enseignement (TUIC) dans leurs cours ; ils mettent en avant les inévitables bugs et le temps perdu à l'installation et refusent de valider des items du b2i. Certains établissements ont également des difficultés à se doter d'ordinateurs puissants, de logiciels performants et à en assurer la maintenance. Cette coexistence est parfois cocasse : on a vu un élève handicapé faire sa présentation avec un Powerpoint et expliquer comment il s'y était pris aux professeurs présents ! Cette présence de l'informatique est conditionnée par la présence même d'élèves handicapés et peut être un vrai tremplin pour l'usage des TUIC. Pour d'autres raisons, le paradoxe entre modernité et tradition est inévitable : ainsi, pour créer des UPI, on recherche avant tout des bâtiments vastes et très praticables. À Paris intramuros, les établissements sont souvent d'anciens établissements aux larges couloirs... pleins d'anciennes habitudes !

Manager par la présence

Le chef d'établissement doit trouver sa place : dans un premier temps, pour mettre en place cette scolarisation, il faut être là. La présence d'élèves handicapés implique, à notre avis, un management " par la présence " : relancer et encourager les enseignants, leur faire accepter la présence d'un autre adulte dans leur cours, gérer les relations avec la vie scolaire, tisser les contacts avec le personnel de l'upi. Le chef d'établissement a en outre un vrai rôle pédagogique car la formation est quasiment absente : deux jours de formation générale lors de la création d'une upi et quelques demi-journées pour le personnel (parfois sans aucune expérience) qui est recruté pour aider. Le chef d'établissement doit ensuite se soucier du suivi des aménagements décidés en PPS par les enseignants, les faire accepter. Il est intéressant de dire que la dictée peut être supprimée, que la notation peut se faire sous forme de pourcentage, qu'il suffit parfois de donner les consignes avec plusieurs formulations, de grossir des caractères ou des syllabes, de changer de page à chaque étape de calcul pour un dyslexique. En un mot, que le tiers-temps n'est pas la seule solution !

Dans l'urgence, c'est le chef d'établissement qui informe s'il veut enrayer la " crise " générée par le changement dû à la présence des élèves handicapés : il est si angoissant d'apprendre qu'aucun diagnostic définitif n'existe. On ne peut dire ce que saura faire ou non un élève handicapé. Souvent, tel handicap n'existe pas seul, il y a des polyhandicaps, des troubles cognitifs associés et des régressions. L'enseignant doit admettre que se reposer sur un programme, ne suffit pas ; lui seul peut découvrir les capacités de son élève. Dans ce contexte très humain, on ne peut gérer à coup de notes quand le but est de faire progresser un élève. Le chef d'établissement doit être présent pour rassurer les parents et les élèves dès le premier accueil. Il doit oeuvrer en vue de l'acceptation du handicap, quand n'a pas encore été faite la demande de reconnaissance à la Maison du handicap ; les parents souvent réclament des aménagements via un médecin et ne veulent pas aller plus loin. Il doit aussi assurer les liens entre des partenaires extérieurs très divers : ash, Maison du handicap, hôpitaux encore très dubitatifs quant au traitement offert par l'Éducation nationale, professions libérales exigeantes quant aux horaires, ergothérapeutes, kinésithérapeutes, parents, enseignants de l'upi et de l'établissement, enseignant référent. Des tensions existent lors des PPS. L'enfant, présent, peut penser être un poids pour tous. Le PPS est parfois difficile à présider pour ne blesser personne : certains sont parfois trop prescriptifs. On comprend que certains hôpitaux croient que nous cloisonnons encore les élèves handicapés. Les derniers avec lesquels il faut composer sont des absents parfois fort présents : les lobbies, comme celui des myopathes.Il vaut mieux en avoir conscience.

Education & management, n°36, page 34 (12/2008)

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