Dossier : Présence, absence

Et si les absents n'avaient pas tort ?

Gilbert Longhi, chercheur associé en sciences de l'éducation à l'université de Paris X. Président de l'observatoire déontologique de l'enseignement

Un certain déni du décrochage scolaire conduit le plus souvent à assimiler les élèves démissionnaires à des absentéistes lourds. Ce masquage interroge l'école sur ses carences propres, et sur sa capacité à innover des processus de raccrochage.

Aucune définition officielle du décrochage n'est fixée par l'Éducation nationale1. Cependant, régulièrement, divers observateurs calculent le nombre de décrocheurs. Ainsi, dès 1992, le ministère recensait quarante-cinq mille élèves qui interrompaient leur scolarité annuellement sans achever le cursus engagé. À la fin des années quatre-vingt-dix, des chercheurs de l'INRP annonçaient que le décrochage touchait 8 % des jeunes Français d'une classe d'âge, soit près de soixante mille jeunes par an. En 2005, le ministre de l'Éducation en personne comptait cent cinquante mille2 décrocheurs par an.

Le décrochage en mal de définition

Une enquête auprès des chefs d'établissement du second degré3 a montré que 0,8 % des élèves sont des absentéistes lourds totalisant entre douze et quarante demi-journées d'absence durant un trimestre, ce qui ne constitue pas un décrochage absolu, mais une participation se situant entre 44 % à 79 % de la durée officielle des cours. Si les chiffres des abandons et de l'absentéisme restent ambigus c'est sans doute parce que les hiérarques de l'Éducation nationale n'ont aucun intérêt à donner la juste mesure d'un phénomène qui met en cause les performances du système éducatif dont ils ont la responsabilité. D'ailleurs, certains procédés permettent d'abaisser le nombre de décrocheurs, par exemple en ne s'intéressant qu'aux élèves encore soumis à l'obligation scolaire4 et en écartant les plus âgés. Dans le même sens, pour se déculpabiliser, de nombreux établissements faussent l'information en ignorant la notion de décrochage pour s'en tenir à des nomenclatures rudimentaires comme la démission, le changement supposé d'établissement, la réorientation hypothétique, l'entrée dans la vie active ou la scolarisation par correspondance5. Enfin, les élèves et leurs parents masquent souvent le décrochage par diverses ratiocinations : motifs médicaux, vocation (sportive, artistique), nomadisme de convenance (" zappage ") entre établissements, études à domicile (home schooling)6, période sabbatique.

Absentéisme, décrochage, transparence

En 2004, la Mission générale d'insertion de l'académie de Versailles identifie quatre causes principales de décrochage. La première tient aux origines sociales des élèves, majoritairement issus des fractions les plus démunies des milieux populaires. La deuxième est nosocomiale et découle des carences propres de l'école : mauvaise orientation ; affectations autoritaires ; programmes inadaptés ; dysfonctionnements d'un établissement ; anonymat ; mauvaises relations avec les professeurs... La troisième cause dépend le l'élève lui-même : troubles de l'adolescence ; incapacité d'assumer les contraintes ou agissements inadaptés faisant peser sur lui des risques de sanctions et l'acculant parfois à un décrochage d'anticipation pour éviter une exclusion. Enfin, des causes cognitives et culturelles sont notables, notamment lorsque le langage de l'école reste incompréhensible pour certains ; ils perdent l'envie d'apprendre, se ferment à toute transmission des connaissances.

Les recherches de la sociologue Maryse Esterle Hedibel nuancent la notion de " décrocheur " en proposant celle d'élèves transparents7. Ce sont, pour la plupart, des collégiens âgés de treize à quinze ans au moment de l'arrêt de leurs études et ils se répartissent en trois grandes catégories. D'abord, ceux ayant eu des résultats très moyens durant leur cursus élémentaire et qui s'effondrent en sixième, tout en se réfugiant dans le chahut et les altercations qui les conduisent dans la spirale des punitions pas toujours accomplies, puis plus ou moins rapidement vers une exclusion. La deuxième catégorie de transparents regroupe les élèves qui, avant leur arrivée en sixième, faisaient l'objet d'un suivi judiciaire pour divers actes de délinquance ou d'incivilité ; au collège, ils s'inscrivent dans une attitude oppositionnelle couplée à de mauvais résultats : les valeurs de l'école leur restent incompréhensibles. La troisième catégorie est surtout constituée de filles occupant un rôle maternel dans leur famille parfois depuis l'âge de six ou sept ans ; elles accomplissent en priorité diverses tâches domestiques, notamment la prise en charge de leurs jeunes frères et soeurs et peu à peu ne fréquentent plus le collège.

La différenciation entre l'absentéisme et le décrochage est totalement hésitante. Au-delà d'un comptage des cours séchés, les deux notions varient selon les périodes, les établissements, les règlements intérieurs, l'âge des élèves ou les politiques éducatives promues par les autorités. De plus, de multiples termes connexes en compliquent l'approche : l'ennui en classe, la démotivation, la phobie scolaire... Cependant, malgré cet éparpillement, à partir des années quatre-vingt-dix deux tendances sémantiques se sont graduellement affirmées. D'une part, le concept d'absentéisme paraît se spécialiser dans les questions statistiques et administratives posées en termes d'effectifs, de flux de taux de fréquentation, de politique éducative. D'autre part, celui de décrochage renvoie plutôt aux sciences de l'éducation et à la psychopédagogie pour désigner le comportement (parfois la souffrance et la désocialisation) d'enfants et d'adolescents rejetant l'école (ou quelques-uns de ses aspects).

Raccrocher les décrocheurs

Bon an mal an, le système éducatif traditionnel prend en charge le décrochage notamment au moyen de multiples procédés dits de remédiation ou de re-scolarisation8. La majorité d'entre eux s'organise autour de trois axes. D'abord, la sensibilisation à un métier : certains secteurs économiques manquant de main-d'oeuvre, en théorie, l'abandon des études peut être converti en perspective d'embauche, d'où, par exemple, après les émeutes des banlieues, la proposition de Dominique de Villepin d'un retour à l'apprentissage à 14 ans9. Ensuite, l'action pédagogique : les Québécois opposent au décrochage la persévérance scolaire10 ; en France, cette tendance consiste à regrouper les décrocheurs dans divers dispositifs palliatifs (classes-relais11, stages des missions générales d'insertion12, dispositif d'initiation aux métiers par alternance)13. Enfin, le décrochage est l'objet d'une approche clinique : la psychologie, la pédiatrie et la pédopsychiatrie en ont fait un nouvel objet de pratiques et de recherches.

Pour les psychosociologues l'étude du décrochage s'est compliquée il y a une douzaine d'années, lorsqu'on a vu apparaître de nombreux décrocheurs appartenant aux classes moyennes. Le paupérisme et la précarité ne pouvaient plus rester les seules causes. En effet les nouvelles couches sociales frappées par le décrochage offraient à leurs enfants une stimulation éducative et de nombreux biens culturels, d'autant que les parents concernés avaient souvent un niveau d'études élevé, une insertion socioprofessionnelle enviable et une solvabilité appréciable. En conséquence, ne se sentant pas coupables d'éventuelles carences susceptibles de pénaliser leurs enfants sur le plan scolaire, ils ont demandé à l'école de trouver des solutions pour les instruire sans leur imposer un déclassement dans une sempiternelle jachère scolaire14, une orientation forcée dans une voie professionnelle, un cumul de redoublements ou une exclusion pure et simple.

Dans ce contexte, quinze ans avant l'introduction des notions d'expérimentation et d'innovation dans le Code de l'éducation15, une vingtaine de professeurs du lycée Jean-Lurçat16, à Paris, s'était déjà fait une spécialité dans l'accueil des décrocheurs engendrés par les autres établissements de l'académie.

Huit cursus spécifiques

Cohabitant avec les quarante classes conventionnelles de l'établissement, huit cursus leur étaient alors proposés pour traiter toutes sortes de décrochage du début du collège au milieu de l'université.

==> La voie d'intégration aménagée " a été conçue pour les étudiants en échec au niveau des deux premières années de licence, sachant qu'en France un sur deux abandonne avant l'obtention de ce diplôme. La valorisation de leurs acquis universitaires, par un réinvestissement dans un cursus compacté de BTS management des unités commerciales, se présentait donc comme une perspective de réussite.

==> Le lycée du temps choisi " a vu le jour pour les adolescents abandonnant leurs études en première ou terminale, parfois à l'issue de plusieurs années de décrochage et plusieurs échecs au baccalauréat. Le cursus modulaire et individualisé offre des cours du soir et des cours du jour qui conviennent aux jeunes salariés et à tous les jeunes dont la vie personnelle n'est plus compatible avec un rythme scolaire traditionnel.

==> Le lycée intégral " a inventé une re-scolarisation pour les élèves ayant interrompu leurs études en seconde générale ou en BEP. Il s'agit le plus souvent d'une réorientation, dans une voie et des options choisies par des élèves ayant décroché (parfois plusieurs années) à cause d'une orientation forcée dans leur ancien cursus.

==> Le lycée de la solidarité internationale ", a mis au point des études couplées à des chantiers dans le tiers-monde et des actions humanitaires dans le quart-monde. Les adolescents concernés sont en général en échec total au niveau d'une troisième redoublée ou d'une seconde infructueuse.

==> La classe envol " (enseignement de niveau pour une voie d'orientation en lycée) a créé trois rentrées par année scolaire pour une reprise rapide des cours à destination des lycéens ou des collégiens qui décrochent au fil des trimestres dans leurs établissements standard.

==> La ville pour école " a imaginé pour les collégiens en rupture, un va-et-vient entre le lycée et divers partenaires (entreprises, institutions publiques, associations), en vue d'une admission ultérieure dans l'enseignement professionnel, l'apprentissage ou des études générales.

==> La classe sport/école " a mis en place une formation en trois directions : sports, multimédias et disciplines scolaires, pour des élèves en échec lourd, (niveau cinquième). L'objectif est une entrée en lycée professionnel ou en troisième.

==> Le lien" a été organisé pour des " ultra-décrocheurs " qui ne sont plus référençables par rapport à un cursus de la sixième à la terminale. La formule leur donne immédiatement un statut de lycéen tout en les dispensant de cours formels. L'établissement sert alors de plateau technique pour divers ateliers pédagogiques internes et des stages externes.

Sept vecteurs de re-scolarisation

L'Éducation nationale s'est avancée sur le terrain de l'innovation contre le décrochage, notamment entre 2000 et 2002 avec le CNIRS17. Les actions répertoriées à l'époque ont fait apparaître des invariants dans les processus de raccrochage. Nous en retiendrons sept qui sont communs à presque tous les pionniers de la re-scolarisation.

==> Moratoire sur le dossier scolaire. La majorité des dispositifs pour raccrocheurs apure le dossier des élèves, concernant à la fois, les notes, l'orientation et le comportement. Le passé d'un adolescent ne lui est jamais opposé comme un passif ni le raccrochage comme une expiation.

==> Position généalogique. Lorsque cela est possible, notamment pour les jeunes raccrocheurs, la famille participe à la réhabilitation scolaire de leur enfant. De nombreuses possibilités sont offertes aux parents pour reprendre confiance en leur enfant et envisager leur avenir scolaire.

==> Valorisation de la culture générale. Beaucoup de structures pour raccrocheurs proposent de l'alternance ; mais sans obsession entrepreneuriale. Les stages sont possibles dans de nombreux secteurs, musique, écologie, humanitaire et n'ont pas nécessairement de finalité professionnalisante ni d'intention liée à l'orientation.

==> Majoration du rêve. Les enseignants des raccrocheurs veillent à rehausser les perspectives des jeunes qui renouent avec un cursus. Durant les années de décrochage, ils se sont dépréciés et ils ne s'accordent plus aujourd'hui que des objectifs étroits. L'école doit alors les aider à élargir le champ des possibles.

==> Personnalisation du rythme. Les divers dispositifs de raccrochage jouent en général sur trois possibilités. D'abord, un emploi du temps individualisé. Ensuite, une présence sélective selon les matières. Enfin, une téléguidance (mail, téléphone).

==> Primauté du faire. La pédagogie du raccrochage revendique l'essai, le tâtonnement et le droit à l'erreur des élèves et s'oppose le plus souvent à la transmission ex cathedra.

==> L'école du côté des élèves. Les raccrocheurs acceptent l'autorité de leurs nouveaux enseignants actuels parce qu'un climat d'estime réciproque s'est installé. Ils savent que l'école est de leur côté. Par exemple, en fin d'année, chacun a un débouché consenti et jouit d'un droit au retour s'il se retrouve en difficulté dans sa nouvelle voie. Les innovations peuvent servir en amont du décrochage, dans la scolarité conventionnelle. De nombreux établissements pourraient intégrer des valeurs propres au raccrochage dans leur façon d'être et leur façon de faire avec les élèves.

Huit exemples

==> Améliorer l'emploi du temps. Le planning des élèves est le reliquat d'une confrontation entre les contraintes matérielles (locaux, équipements) et les desiderata des professeurs. Les inconvénients qui en résultent sont connus (trous dans l'emploi du temps, mépris du rythme biologique). Plus modestement, une simple planification des devoirs sur table, des interrogations écrites, des exposés et du travail à la maison supprimeraient quelques causes d'absentéisme.

==> Suspendre les redoublements. Un élève en échec est rarement mauvais dans toutes les matières et le temps dont il a besoin pour se remettre à niveau n'est pas nécessairement une année scolaire entière. La mise en place de phases de consolidation permettrait de combler les lacunes dans les disciplines voulues durant quelques semaines seulement tout en garantissant le passage en classe supérieure dans les autres matières.

==> Évaluer sans réprimer. Traditionnellement, le contrôle du travail personnel d'un élève se traduit dans une note, étayée par une appréciation dont la correction est donnée par le professeur. Il s'agit d'une disjonction entre l'élève, sa classe (groupe) et le correcteur. À l'opposé, un travail scolaire collégial offre la possibilité d'une évaluation intégrative et formative en constituant une alliance entre plusieurs adolescents et divers adultes pour la réussite d'un projet commun.

==> Clarifier le rôle de l'orientation en LP. Lorsqu'un élève est en difficulté, il finit par se voir proposer la voie professionnelle. Les LP et les CFA doivent-il absorber les refuzniks de l'enseignement général ? Ce dernier ne peut-il assurer une scolarisation spécifique pour ses élèves en difficulté ? Il peut notamment utiliser des procédés de l'enseignement professionnel, comme l'alternance, pour faire de la remédiation ouverte à un environnement plus large que l'entreprise : mouvements sportifs, milieux artistiques, organismes altruistes, action sociale.

==> Reconnaître l'autodidactisme. La vie en dehors de l'école n'est pas un néant cognitif. Les élèves devraient pouvoir faire évaluer, par leurs professeurs, des compétences extrascolaires. L'école le fait communément (par exemple) pour les candidats au bac l spécialité musique, dont elle valide des aptitudes acquises à l'extérieur de l'école (conservatoires, familles, cours particuliers...). Pourquoi, en imitant la vae18 ne pas étendre cet usage à tout type de domaines ?

==> Modérer l'ethnicisation. Alors que la sexualisation de l'orientation fait l'objet d'une vigilance patente ; l'ethnicisation19 des filières est abandonnée aux aléas. Or des pans entiers de l'école (notamment en lycées professionnels) semblent conférer un avenir à certains jeunes en fonction de leurs origines raciales. En imitant Sciences Po Paris qui a modifié son mode de recrutement pour compenser ce type de tendance, l'enseignement secondaire ne peut-il pas trouver un procédé visant à réduire la concentration d'élèves issus de l'immigration dans les mêmes filières, souvent dépréciées ?

==> Réformer l'assiduité. Dans certains cas, un nouveau type de scolarisation peut proposer une fréquentation modulable et individualisée comme le prévoient les textes pour les questions de handicap ou de santé. Pourquoi ne pas expérimenter une extension de ce cadre aux aléas familiaux, à la nécessité d'avoir un emploi pour financer les études ? Trois procédés pourraient se conjuguer : un emploi du temps personnalisé, un régime différencié (avec ou sans notes, pour préparer un diplôme ou pas) et un système de e-learning.

==> Créer un statut de décrocheur. En cas d'échec avéré ou d'abandon effectif, l'Éducation nationale devrait accorder des droits propres aux élèves déscolarisés pour qu'ils puissent faire l'objet d'un suivi dûment pris en charge par les académies.


(1) On pourra consulter sur l'espace d'e&m une liste de sites.

(2) Assemblée nationale. Loi d'orientation pour l'avenir de l'école, François Fillon, 15 février 2005.

(3) Ministère de l'Éducation nationale.

(4) Article L 131-1 du Code de l'éducation.

(5) L'inscription au cned passant alors en termes réglementaires pour un changement d'établissement.

(6) Instruction donnée à domicile par la famille parfois élargie aux amis et voisins.

(7) Cf. les travaux de la sociologue Maryse Esterle Hedibel,Les élèves transparents, Septentrion, 2007. L'aef, dépêche n° 79705 du lundi 4 juin 2007, Grégory Danel.

(8) Classes-relais, ateliers-relais, Mission générale d'insertion.

(9) Dominique de Villepin, 7 novembre 2005.

(10) Bernard Bier, Ville école intégration. L'AEF dépêche n° 33639 du 25 avril 2003.

(11) boen n° 25 du 18 juin 1998 et n° 21 du 22 mai 2003.

(12) men circulaire 86-182 du 30 mai 1986.

(13) Dispositif d'initiation aux métiers en alternance (dima), circulaire de rentrée 2008, boen n° 15 du 18 avril 2006.

(14) Classes de transition, classes pré professionnelles de niveau, section de préapprentissage, sixième cinquième en trois ans, cycles technologiques des collèges, classes sas, classe d'insertion, classe-relais, troisièmes à projet professionnel.

(15) Cf. l'article 34 de la loi d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école du 23 avril 2005, inséré dans le Code de l'éducation l. 401-1.

(16) Établissement public local d'enseignement, éducation nationale, académie de Paris.

(17) Conseil national de l'innovation pour la réussite scolaire, fondé en 2000, disparu en 2002.

(18) Validation des acquis de l'expérience au bénéfice d'adultes qui souhaitent obtenir tout ou partie d'un diplôme en vue le plus souvent d'une évolution professionnelle.

(19) Concentration dans une filière d'élèves ayant les mêmes origines raciales.

Education & management, n°36, page 28 (12/2008)

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