Dossier : Présence, absence

Les exilés volontaires

Marie-Joseph Chalvin, agrégée d'histoire, spécialiste de tcc (techniques comportementales et cognitives), directrice de la collection " Outils pour la classe " (Nathan). Auteur de École : aidez vos enfants à réussir, Eyrolles, 2004

Si, pour la plupart des élèves, " vivre à l'école c'est s'adapter ", pour d'autres, " s'évader de l'école c'est survivre ". Dans les deux cas, il s'agit cependant d'une certaine fuite de la réalité dont les signes manifestes ou plus subtils appellent une lecture éclairée de la part de la communauté éducative.

En dehors de quelques cas lourds, souvent connus et détectés par les enseignants et les psychologues scolaires, l'élève en difficulté, l'élève démotivé n'est pas programmé pour rejeter le cadre scolaire et échouer à l'école. Tout être humain est animé de l'envie de connaître et d'apprendre, tout enfant se montre avide d'attirer la reconnaissance de son entourage pour les progrès qu'il accomplit et les connaissances qu'il acquiert à l'école. Tout écolier aborde ainsi l'école avec une formidable énergie qu'il est prêt à investir pour apprendre, mémoriser et réussir. Mais c'est en ce lieu qu'il expérimente la vie en société et y apprend la différence. Il comprend, parfois à ses dépens, que chacun a sa propre manière d'appréhender le monde et de traiter les données. Il y arrive avec une personnalité, un tempérament et des processus d'apprentissage déjà solidement installés et se trouve confronté à des personnalités différentes qui lui imposent des méthodes parfois si éloignées de ses façons d'être et de penser qu'il se braque ou peine à comprendre ce que l'on attend de lui.

D'un malaise qui inspire la fuite

Après une courte période d'ajustement la majorité des élèves apprend à s'adapter aux demandes et à adopter les méthodes et les démarches recommandées par les enseignants. Une minorité d'entre eux se montre incapable de s'intégrer et de se couler dans le système. Parmi ceux-ci on trouve une infime minorité d'enfants précoces ou surdoués et un lot d'enfants incapables de se conformer aux processus de leurs enseignants. Les uns comme les autres font l'expérience du malaise et de la souffrance. Les premiers se sentent brimés. On les freine, on tempère leur curiosité et leur soif d'apprendre pour les faire progresser au même rythme que les autres... Les seconds ont la désagréable sensation de se trouver devant leur enseignant comme devant " Canal + sans décodeur ". Ils cherchent à comprendre ce qu'on leur demande, croient l'avoir compris, s'engagent dans l'erreur et perdent pied. Envahis par un ennui extrême, les premiers fuient la réalité et se mettent en retrait. Les seconds perdent l'énergie dont ils faisaient preuve auparavant et cessent de se battre. Les difficultés qu'ils éprouvent entament leur sentiment intime d'estime de soi, ils se dévalorisent et perdent confiance en soi.

Inhibition de l'action et passage à l'acte

Entrés à l'école pour s'intégrer à la société, les voilà exclus et en retrait. Comment en sont-ils arrivés là ? Ce mécanisme, nommé " inhibition de l'action "1, a été parfaitement décrit autrefois par Henri Laborit. Tout être vivant est agi par le principe de plaisir. Quand il se trouve dans l'incapacité d'assouvir un besoin, il vit un tel déplaisir qu'il cherche à lui échapper en adoptant l'un ou l'autre de trois comportements réflexes de défense : la fuite, l'agressivité ou l'inhibition de l'action. L'élève qui comprend ce qu'on lui demande de faire et l'exécute avec plaisir est gratifié pour ses réussites, ce qui lui donne envie de reproduire pour ressentir à nouveau le plaisir et recevoir sa récompense. Celui qui ne retire aucune gratification de ses expériences scolaires ressent un fort déplaisir auquel il cherche à échapper par tous les moyens. Son premier réflexe est de fuir la salle de classe et l'école... C'est alors qu'il passe à l'acte, s'absente de corps et d'esprit en faisant l'école buissonnière. La vigilance des instances scolaires a vite fait de débusquer le fugueur et de le remettre dans le droit chemin, c'est-à-dire de le forcer à réintégrer la classe. Ne pouvant plus fuir l'objet de son désagrément, il cherche alors à détruire cet obstacle qui se dresse devant lui. Il se tourne avec violence vers ceux qui l'entourent, ses camarades et ses enseignants. Ces manifestations agressives sont vite réprimées par la communauté scolaire et les parents réunis. On exige qu'il soit à la fois calme et présent dans la classe : le voilà donc pris au piège, il doit supporter un douloureux déplaisir sans pouvoir fuir ou agresser. Il lui faut donc vivre son désagrément sans le manifester. On l'oblige à être présent de corps mais rien ni personne ne peut l'empêcher d'avoir l'esprit ailleurs... Il s'inhibe alors en adoptant une façade de calme et d'indifférence au monde, mais derrière la façade, le ressentiment est énorme... N'ayant pu fuir ni détruire l'objet de son désagrément, il mobilise toute son agressivité pour se détruire. Il met ainsi sa santé physique, psychologique et mentale en danger. II se montre plus fragile, plus vulnérable qu'avant, il perd son entrain, ses capacités à réagir et réfléchir. Devenu indifférent au monde, il finit par s'habituer à supporter l'ennui comme un état normal et inévitable. Il ne s'ennuie plus de s'ennuyer sans savoir que l'on finit " par mourir de ne plus s'ennuyer "2.

Le rêve salvateur

Si certains enfants acceptent apparemment l'ennui comme une inévitable fatalité à laquelle ils obéissent, bon nombre d'entre eux le ressentent comme un état si désagréable et intolérable à supporter qu'ils font tout pour y échapper en cultivant avec soin un jardin intérieur qui alimente leurs rêveries et leur permet de survivre. Les premiers s'adonnent à l'autodestruction stérile quand les seconds s'évadent à la moindre ocasion dans un monde virtuel et familier, souvent foisonnant et riche. Présents dans la classe, on constate à leur regard, perdu, qu'ils se nourrissent de dialogues intérieurs qui passent inaperçus pour ceux qui leur restent extérieurs. Les uns comme les autres se montrent sourds et insensibles aux injonctions pourtant insistantes de leurs maîtres. Ils ont tous trouvé un arrangement personnel pour se protéger des agressions de l'environnement scolaire, mais leur tactique d'enfermement ne les condamne pas aux mêmes rigueurs. Ceux qui démissionnent et sont incapables de se nourrir d'une vie intérieure ont du mal à garder leur équilibre psychologique. Ceux qui pratiquent le rêve salvateur résistent mieux et sont de bons candidats à la résilience3. Les premiers, souvent victimes de malaises physiques ou psychologiques préoccupants (déficit d'attention avéré, profonde dévalorisation de soi, traumatisme familial), ont besoin d'un soutien thérapeutique pour reprendre le sens et le goût du réel. Les seconds n'attendent qu'un signe pour s'impliquer et réintégrer la classe, car leur absence au réel a été motivée par un rejet et qu'on leur a fermé la porte au nez sans y prendre garde.

...et les murs de la classe

s'écroulent tranquillement.

Et les vitres redeviennent sable

et l'encre redevient eau

et les pupitres redeviennent arbres

et la craie redevient falaise

et le porte-plume redevient oiseau.

Jacques Prévert, Page d'écriture

Retour à une autre vie

Ils ont trouvé le rêve comme antidote à l'ennui, ou comme solution maladroite à leur problème, mais ils sont prêts à en sortir, pourvu qu'on leur en propose les moyens et qu'on leur tende une perche pour les sortir de cette mauvaise passe. Plusieurs voies s'ouvrent pourtant à ceux qui pourraient les y aider, s'ils voulaient bien s'attarder un instant à cette façon de voir. Pour cela, des solutions singulières de remédiation doivent être taillées sur mesure pour répondre à l'origine du décrochage particulier de chacun d'eux, de façon personnalisée. Parmi ces solutions, nous proposerons ici quelques pistes qu'il conviendra à chacun d'adapter.

==> Accorder protection, reconnaissance et encouragement à ceux qui se sont coupés du monde pour échapper aux humiliations, aux moqueries et aux constantes dévalorisations. Ils reprendront confiance et accepteront alors de prendre des risques calculés.

==> Proposer des travaux qui stimulent la curiosité de ceux qui se sont réfugiés dans le rêve par manque de stimuli, de chocs ou de ruptures, afin de les garder en état de vigilance et les empêcher de se laisser distraire par l'inutile.

==> Donner l'occasion de se dépasser à ceux qui fuient dans le rêve par absence de challenge. Ils aiment être confrontés à la difficulté et se mobilisent pour résoudre des problèmes ardus et complexes souvent considérés comme terriblement ennuyeux par leurs camarades.

==> Fixer des objectifs modestes à ceux qui s'évadent dans le rêve pour éviter de vivre la déception qu'ils ressentent quand ils constatent que les objectifs qu'on leur fixe sont trop durs à atteindre. En leur donnant la possibilité de recevoir des gratifications, on les voit s'ouvrir peu à peu et reprendre confiance.

==> Progresser à petits pas avec ceux qui perdent pied sous la surcharge d'informations, de détails inutiles ou d'excès de théorie. Ils ont besoin de temps pour classer, associer et mémoriser.

==> Adapter son discours et ses supports aux processus de certains élèves pour éviter qu'ils ne s'endorment, doucement bercés par la voix d'enseignants dont ils ne comprennent pas les consignes. Ils en attendent une " traduction "4.

==> Orienter rapidement et judicieusement ceux dont le domaine d'excellence et les compétences sont manuelles, techniques et procédurales... Ils ne veulent pas de cette vie que l'on s'obstine à leur faire vivre.

Pour agir, il est important de faire le bon diagnostic et de reconnaître l'état de rêve salvateur et ce qui motive l'absence stratégique. Il s'agit plus rarement de la manifestation d'un profond dysfonctionnement que d'un signal d'attente et une demande d'aide. Chez beaucoup d'élèves, l'absence au présent n'est pas un rejet volontaire de l'école, mais le résultat d'une absence d'attention personnalisée de la part de leurs maîtres. En détectant ce qui motive ce retrait, il devient possible de les réintégrer au monde présent en utilisant le canal de communication qui convient.


(1) Henri Laborit, L'inhibition de l'action ; biologie comportementale et physio-pathologie, Masson, 1985.

(2) J.-D. Vincent, " Des hormones aux passions humaines ", Sciences humaines, n° 8, juillet 1991, p. 22.

(3) En France et après John Bowlby qui avait introduit le terme dans ses écrits sur l'attachement, c'est l'éthologue Boris Cyrulnik qui développe le concept de " résilience " en psychologie. Il la présente comme étant " l'art de naviguer dans les torrents ". C'est le résultat de multiples processus qui viennent interrompre des trajectoires négatives. On peut la définir en une question : comment réussir à rebondir et surmonter les épreuves de la vie ?

(4) Ces incompatibilités de processus sont connues de la plupart des enseignants. Ils sont souvent convaincus de la réalité dece problème mais perplexes quand à la manière d'y remédier dans la classe. Pour approfondir cette question, voir Marie-Joseph Chalvin, Deux cerveaux pour la classe, Nathan, 1993.

Education & management, n°36, page 25 (12/2008)

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