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Douleur de perdre (billet)

Jean-Charles Bonnet, inspecteur d'académie honoraire

On le savait depuis que le monde est monde ! Mais les économistes - au premier rang desquels Daniel Kahneman, fondateur de la finance comportementale et prix Nobel - l'ont montré doctement : pour nous autres humains, la douleur de perdre est deux fois plus intense que la satisfaction de gagner. Cette constatation, certes, concerne principalement les boursicoteurs au petit pied ou les traders de grande envergure, d'où son actualité après que l'on eût découvert les coups de bluff ou de folie d'un employé d'une grande banque française, avec les conséquences que l'on connaît. Mais, je pourrais fournir à profusion des exemples qui prouvent que le constat va bien au-delà du monde de la finance. Je pense à cet ami qui avait appris, sans débordement excessif de joie, qu'une lointaine parente lui avait légué un pan de sa fortune mais qui, ayant découvert, par la suite, l'importance de la somme à restituer au fisc, fut ivre de colère pendant des semaines et des semaines. Je me souviens aussi que lorsqu'il fut question en 1998, de recomposer la carte des ZEP - et donc de redistribuer les indemnités - ceux qui espéraient entrer dans la ronde criaient beaucoup moins fort que ceux qui étaient menacés d'en sortir. Douleur de perdre ! Et douleur parfois même anticipée comme celle de ces lycéens défilant naguère, à grands renforts de trompes, pour le maintien d'un baccalauréat dont... ils n'étaient pas encore titulaires. Réaction similaire d'une candidate au professorat des écoles qui se désolait devant moi à la seule pensée que, dans peu d'années, d'autres candidats, titulaires d'un diplôme pourtant plus élevé que le sien, seraient mieux payés qu'elle ! La joie d'une réussite finale - point du tout assurée au demeurant  - était déjà ternie par la perspective d'un hypothétique écart de rémunération. Or, cette prédisposition de l'esprit humain semble atteindre des hauteurs inégalées dans l'Hexagone et pourrait partiellement expliquer pourquoi il est si difficile de réformer notre vieux pays. On s'en consolera en songeant qu'il y a, peut-être, pire encore ! En effet, s'il faut croire certains observateurs et certaines gazettes, la contemplation du malheur de l'autre (défaite de l'ennemi intime sur le terrain économique, sportif, artistique, pédagogique) vous procure plus de plaisir que votre propre succès. Et je ne dis rien, sur ce chapitre, de la politique où l'on voit les camarades de toujours et les amis de trente ans se déchirer avec une redoutable efficacité. Nul chercheur cependant, n'a jamais mesuré " économétriquement ", du moins à ma connaissance, le rapport entre ce plaisir pervers et celui procuré par un franc succès. Une fois et demie plus intense ? Deux fois ? Je parie que des esprits grognons soutiendront que c'est beaucoup plus encore...

Education & management, n°36, page 4 (12/2008)

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