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Immigration et imaginaire national

Brigitte Commelin, principale adjointe

L'immigration est le support d'un imaginaire collectif. Sujet d'actualité nationale et internationale, souvent associé à des problématiques connexes comme l'identité nationale, l'insécurité ou la délinquance, l'immigration alimente le débat politique.

Des histoires migratoires différentes

La France a une position singulière en Europe. Pays d'immigration depuis le milieu du XIXe siècle et ancien pays colonisateur, l'imaginaire qui s'y est développé se distingue de celui qui s'est construit dans d'autres pays européens, pays à forte émigration jusqu'aux Trente glorieuses et dont certains (Italie, Espagne) sont des pays d'immigration seulement depuis une dizaine d'années. Par ailleurs, l'histoire migratoire française ne se confond pas avec celle des pays du Nouveau Monde fondés sur l'immigration depuis deux siècles : États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande... Leur création est le résultat d'une double violence, à la fois réelle et symbolique :

  • la négation des autochtones, massacrés et mis dans des réserves, introduits il y a peu dans l'histoire nationale au prix d'un contentieux sur les terres spoliées ;
  • la rupture avec le pays d'origine, comme dans le serment américain des nouveaux naturalisés jurant de défendre l'Amérique y compris en prenant les armes contre leur pays d'origine.

L'histoire de la France est autre. La première loi sur le droit du sol date de 1851, en Allemagne, 2000 ! La " phobie des sangs-mêlés " n'a pas été institutionnalisée, sauf sous Vichy. À la différence des États-Unis, qui ont vécu des décennies de ségrégation, la France a connu des immigrations, proches ou lointaines, qui se sont progressivement intégrées à la communauté des citoyens, dans le " creuset français ", les nouveaux nationaux gardant souvent leur nationalité d'origine. Malgré leurs contrastes, les politiques des pays industrialisés en matière d'immigration convergent de plus en plus. L'appellation récente du ministère français chargé de ce dossier traduit une rupture avec la philosophie qui prévalait jusqu'à maintenant. Les deux premiers termes, " immigration et intégration ", reflètent une réalité classique : contrôler les flux migratoires, accueillir et intégrer les immigrés (l'immigré est une personne née étrangère à l'étranger et résidant en France, qu'elle soit ou non devenue française). Les deux derniers termes, " identité nationale et co-développement ", introduisent, en revanche, une disjonction et une ambivalence. L'identité nationale, expression du registre symbolique et de la mémoire, n'appartient pas à la tradition institutionnelle française. L'histoire de la France repose d'abord sur la notion de citoyenneté, qui relève du contrat social, dans lequel le citoyen, sujet de droit, est libre de ses choix sur un territoire compris comme un lieu d'élection. À la différence de l'Allemagne, qui a privilégié la construction de la Patrie formée par le Peuple, le Volk, la France est une nation fondée sur le lien politique. Quant au co-développement, qui ne se confond pas avec la coopération, il est souvent entendu comme une politique de retour. Mais le co-développement peut aussi étayer une politique de développement durable rétablissant un équilibre entre partenaires, une relation plus égalitaire sur des projets communs.

L'immigré et sa culture

Une dizaine de pays de l'Union européenne, dont la France, viennent d'adopter des politiques similaires en faveur d'une " immigration choisie ". Les pays d'accueil veulent sélectionner les travailleurs autorisés à entrer sur leur territoire, pour des raisons sociodémographiques et économiques. À l'inverse, l'installation de familles étrangères soulève des problématiques spécifiques, qui ne sont pas celles d'une immigration de travailleurs célibataires. Vivre en famille est un droit fondamental et, dans un pays d'immigration de longue date comme la France, l'arrivée des conjoints (dont les conjoints de Français) et des enfants constitue un flux majoritaire (environ 100 000 personnes par an). Or, cette immigration soulève un ensemble de questions sociales et culturelles : le logement, la scolarisation, la pratique religieuse, des modes de vie parfois éloignés de la tradition française... Les immigrés venus dans les années 1970 pour travailler posaient des interrogations tout à fait différentes : se prévaloir de l'Islam, par exemple, visait surtout l'amélioration des conditions de travail en obtenant des temps de pause sur les chaînes.

Histoire et mémoires des immigrations

Ce double dévédé s'adresse à un public large, enseignants, élèves, bibliothèques, médiathèques, mouvements d'éducation populaire et associations. pédagogique rappelle rapidement les grands événements qui ont marqué deux siècles d'immigration en France et s'attarde sur quelques faits particuliers constitutifs de ce phénomène historique : il s'intéresse au lien particulier tissé entre la France et l'Algérie et suit l'intégration progressive d'une communauté, la communauté portugaise. Enfin, il observe la façon dont les enseignants abordent cette question avec leurs élèves et les réponses apportées par les différents professionnels concernés, scientifiques, pédagogues, historiens, acteurs sociaux, associations... Les 5 films, le portfolio de documents originaux et le guide d'accompagnement s'adressent à un public large : enseignants, élèves, bibliothèques, médiathèques, mouvements d'éducation populaire et associations.

Histoire et mémoires des immigrations, double dévédé d'une durée totale de 5 heures. Réalisation : Fanny Desvignes, Didier Delattre, Daniel Martin et Jean-Luc Millet. Conseillers scientifiques et intervenants : Marie-Claude Blanc-Chaléard, Albano Cordeiro, Benoît Falaize, Gilles Manceron, Denis Peschanski, Marie-Christine Volovitch-Tavares, Patrick Weil. Avec le soutien du FASILD et du SCÉRÉN [CNDP], en partenariat avec l'INA, le Musée de l'Histoire vivante à Montreuil et le Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne.

L'amont et l'aval

Afin de comprendre un phénomène complexe, il faut le contextualiser et le rapporter aux représentations des différents acteurs du moment. La critique distanciée des faits et des événements observés qui, seule, permet de raconter l'histoire collective d'un pays, suppose des connaissances précises et une mise en perspective des données apportées par l'étude des archives et l'analyse des trajectoires des migrants. La réalité n'est jamais unilatérale, à l'inverse des discours politiques qui ne regardent jamais l'autre. Il devient de plus en plus nécessaire de replacer les chiffres dans leur contexte historique et à la bonne échelle, pour éviter les faux procès. La difficulté liée à l'immigration est la concentration géographique, qui entraîne des problèmes d'accueil et de cohabitation. Les pays européens renvoient dorénavant les contrôles et la vérification des conditions d'entrée vers les pays d'origine, où se construisent des centres de rétention d'attente ou de transit. Ce transfert de la maîtrise des flux migratoires en amont favorise les filières et la corruption des fonctionnaires locaux. Et dans l'imaginaire collectif des pays d'immigration, la faute des dysfonctionnements revient alors... aux pays d'origine !

Les piliers de l'intégration

Pour beaucoup de jeunes issus de l'immigration, ayant une famille " ici et là-bas ", l'histoire personnelle se met en résonance avec l'histoire politique telle qu'elle se construit sous leurs yeux, ce qui encourage des réactions de révolte ou de mésestime de soi, qui sont parmi les facteurs de décrochage et d'échec scolaires. Les mécanismes en jeu renvoient à une dimension affective et psychologique profonde. Nier cette réalité contribue à créer chez les adolescents un sentiment d'humiliation, source de violence. Les politiques d'intégration ne requièrent pas la prise en considération du critère de l'origine ethnique des personnes, mais un ensemble diversifié de mesures qui ne visent pas seulement les immigrés. Elles reposent sur cinq piliers fondamentaux :

  1. les politiques compensatoires d'inégalités quelle que soit l'origine ;
  2. les politiques incitatives en direction des groupes de personnes fragilisées ou en situation de précarité ;
  3. les politiques de lutte contre toutes les discriminations : raciales, religieuses, sexuelles... les seules à retenir le critère ethnique, objet de la discrimination ;
  4. la politique favorisant la participation à la vie de la cité, à la vie associative ;
  5. une politique d'octroi de la nationalité française et d'exercice de la citoyenneté.

Les différences à prendre en considération tiennent au milieu social, à la santé, aux conditions de vie et de travail, au niveau d'instruction... critères objectifs, non à une soi-disant identité ethnique. Cette approche vise à assurer l'intégration des étrangers à la société française au même titre que d'autres catégories de population, sans stigmatisation ni victimisation. 

Compte-rendu d'une conférence de Jacqueline Costa-Lascoux

Education & management, n°35, page 54 (05/2008)

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