Dossier : Histoire et changement

Autopsie d'un ratage

Pascal Bouchard, journaliste et essayiste, auteur de École cherche ministre (ESF, 2007). Il fait partie du comité de pilotage du projet de collèges expérimentaux réuni par G. Cohn-Bendit.

Le Collectif d'Initiatives Éducatives soutient des projets destinés aux élèves " tels qu'ils sont, et non tels qu'on les rêve ", la mise en oeuvre du socle commun et l'introduction du droit dans l'enseignement et la vie scolaire. Il demande l'engagement d'enseignants volontaires. Pascal Bouchard revient sur sa mise en échec actuelle.

Quand j'ai accepté l'invitation de Gabriel Cohn-Bendit à participer au petit groupe d'experts qu'il réunissait pour l'aider à constituer des équipes enseignantes cohérentes et volontaires dans des collèges en difficulté, j'étais certain d'aller à l'échec. Je venais de publier École cherche ministre, où j'expliquais pourquoi l'administration de l'Éducation nationale était, structurellement, incapable de soutenir de telles initiatives. En même temps, toutes les conditions semblaient réunies pour que, cette fois-ci, " ça marche". Ou bien nous réussissions et mon analyse était démentie, ou bien nous échouions, et je connaîtrais l'amertume d'un ratage. Je n'ai pourtant pas hésité. Indépendamment de l'amitié que j'ai pour Gaby, je suis journaliste et je ne pouvais refuser un tel poste d'observation du fonctionnement de notre système éducatif.

Une armée, deux cultures, trois raisons de changer

Avant d'analyser les conditions de cette expérimentation, je voudrais évoquer ici, très sommairement, les raisons de ma défiance. Sur le papier, l'Éducation nationale ressemble à l'armée napoléonienne : un ministre, des recteurs, des inspecteurs d'académie, des chefs d'établissement. En réalité, l'administration centrale a peu de prise sur les réalités académiques. Le tandem recteur-IA n'a aucune raison de fonctionner, tant leur situation et leur culture sont différentes. Quant aux collèges, leur autonomie est, pour l'essentiel, de papier, les établissements n'ayant pas la " masse critique" nécessaire à l'élaboration d'un réel projet. Une seule solution : rassembler les IEN, les principaux et les proviseurs d'un même bassin, dans une structure originale, organisée selon le principe de subsidiarité, et capable de gérer au mieux les compétences dispersées dans les établissements pour résoudre les problèmes spécifiques d'un territoire... Mais il y a les hommes. Gaby est de ceux dont la foi déplace les montagnes, en toute laïcité bien sûr. Xavier Darcos est, j'ai pu en juger, un parfait honnête homme. Il met son énergie au service de l'État, plus que d'une idéologie, même s'il ancre son action dans un socle de convictions. J'ai d'ailleurs toutes les raisons de penser que le ministre a tout fait pour que des équipes d'enseignants volontaires s'installent dans des collèges en déshérence, car cela correspond à une promesse de la campagne présidentielle. La convergence " objective" d'intérêts du libertaire et du représentant du parti de l'ordre est paradoxale, mais réelle. C'est une opportunité formidable d'améliorer la situation dans des établissements " pourris ", dont les enseignants demandent en grand nombre leur mutation, et où ceux qui restent désespèrent. C'est aussi la possibilité d'enfoncer, avec une caution " de gauche ", un coin dans le système des affectations, dont la mécanique " républicaine " aboutit à nommer dans les établissements les plus difficiles les enseignants les moins expérimentés. À la mi-septembre 2007 donc, Xavier Darcos reçoit en audience le cofondateur du lycée autogéré de Saint-Nazaire. La rencontre est publiée à l'agenda du ministre, et le message est clair : il est intéressé. Toute l'administration est au courant. Via Le Café pédagogique, dont le principal animateur, François Jarraud, est membre du collectif, un appel aux volontaires est lancé. Le succès est immédiat. On en est à plusieurs centaines de candidats fin septembre. Quelques-uns sont opportunistes, mais dans leur très grande majorité, ce sont des gens sérieux, qui comprennent très bien où sont les enjeux, et qui se mettent sans tarder au travail, notamment à Lyon, où un groupe monte un projet remarquable d'ambition et de modestie mêlées.

Un mois plus tard, le collectif reçoit le représentant du ministre, Mark Sherringham, dans les locaux de la Ligue de l'enseignement. L'homme est sympathique, intelligent, mais il connaît mal les " pédagos ". Il annonce d'entrée ce qu'il croit être une " mauvaise nouvelle " : il n'a pas de moyens supplémentaires à distribuer. Les pédagogues ont toujours cherché comment faire mieux à moyens constants, au risque d'ailleurs de se couper des milieux syndicaux. Autre quiproquo, qui ne sera jamais levé : il vient nous aider à réaliser notre " projet ". Nous n'avons aucun projet, aucune ambition ; nous proposons d'aider le ministère à résoudre une difficile équation : comment affecter les bons personnels dans les établissements difficiles.

Non sans difficultés

On pourrait ensuite faire, presque jour par jour, l'histoire des maladresses et des ratages qui se succèdent tout l'hiver. Le ministre tarde à annoncer publiquement son soutien à l'initiative. Nous proposons à son cabinet un " cahier des charges " sans doute illisible pour des politiques qui n'ont pas la culture correspondante et nous n'avons pas compris la nécessité de partir des projets des établissements concernés plutôt que de ceux des enseignants volontaires. Nous avons surtout deux difficultés. Nous sommes bénévoles et nous ne demandons aucune rémunération, mais la reconnaissance de notre existence, ne serait-ce que pour avoir des ordres de mission pour ceux d'entre nous qui sont enseignants, ou pour que soient remboursés les billets de train des provinciaux. Nous n'avons pas, matériellement, le temps de répondre aux questions que commencent à nous poser les collectifs qui s'organisent en régions. Et surtout, nous n'avons aucune des réponses à leurs questions. Comment s'engager à Toulouse ou à Nantes si l'administration désigne des collèges situés en Moselle et à Brest ? Qui validera la constitution d'une équipe pour aller dans tel établissement ? Selon quel calendrier et quelle procédure se feront les mutations ? Comment les grouper ? Les enseignants qui sont dans ces collèges bénéficieront-ils, s'ils demandent leur mutation, des avantages, en nombre de points par exemple, qu'ils auraient eus en restant plus longtemps ? Comment ceux qui feront le choix de rester pourront-ils s'intégrer à l'équipe des volontaires venus de l'extérieur ? Et ceux qui resteront sans adhérer au projet, faut-il leur garantir la liberté pédagogique inscrite dans leur statut ? Ce sont là des questions que seuls les politiques en charge de l'administration peuvent trancher. Le temps passe, et nous voyons le piège se refermer. Vu le calendrier des mutations, il faudrait une volonté politique extrême pour que les échéances soient tenues. Mais nous voulons encore y croire.

Là ou ailleurs

Au mois de janvier, le ministre annonce que cinq établissements de quatre académies seront concernés. Début février, il donne leurs noms. À La Ciotat, (Bouches-du-Rhône), le recteur d'Aix-Marseille a manifestement profité de l'opportunité qui lui est offerte pour faire passer un projet académique sans aucun rapport avec notre proposition. Les raisons du choix du collège de La Ricamarie, près de Saint-Étienne (Loire), demeurent un mystère, et les volontaires qui visaient un établissement de la banlieue lyonnaise sont sidérés. Les personnels en place dans des collèges de Cergy-Pontoise (académie de Versailles), de Meaux et de L'Haÿ-les-Roses (académie de Créteil) se demandent ce qu'ils ont fait pour mériter pareille opprobre, dont nul ne leur explique les raisons, surtout pas nous qui ne les connaissons pas. Le seul recteur qui tente vraiment de saisir l'opportunité ainsi offerte est celui de Créteil, mais le nombre des départs programmés dans les deux collèges permettra-t-il l'implantation de volontaires dont la seule motivation est la possibilité de travailler en équipe et de s'inscrire dans la durée ? Fin février, le collectif jette l'éponge, sans renoncer aux possibilités ouvertes dans cette académie cette année, et peut-être ailleurs pour la rentrée 2009.

Attention à la (nouvelle) marche

L'analyse des raisons de ce ratage tient de la conjecture. Je n'ai aucune information sur les discussions qui ont eu lieu au sein du cabinet du ministre, mais je soupçonne qu'elles n'ont pas été simples, ni entre ce cabinet et la DGESCO (direction générale de l'enseignement scolaire) ou la DRH (direction des ressources humaines), ni avec les recteurs concernés. Nous n'avons pas eu copie des courriers échangés, ni connaissance de leur tonalité. Nous doutons qu'ils aient été très pressants. Manifestement, le ministre n'a pas pu s'engager aussi fortement et ouvertement qu'il aurait été nécessaire. Le patronyme de Gaby reste attaché à mai 1968 et aux pires cauchemars de la droite. Xavier Darcos subit des pressions qui viennent de sa majorité et s'exclame d'ailleurs au mois de décembre : " Beaucoup s'étonnent du soutien que j'ai apporté à Gabriel Cohn-Bendit et à ses équipes, mais si des gens veulent expérimenter des méthodes pédagogiques innovantes là où plus personne ne veut aller, qu'ils y aillent ! " Son engagement était pourtant une condition nécessaire à la réussite du projet. Elle n'était de toute façon pas suffisante. Tous ceux qui ont en mémoire l'échec de Gilles de Robien sur la lecture savent qu'une volonté ministérielle inébranlable ne suffit pas à faire bouger l'institution. Gaby raconte volontiers que, lors de la création des lycées autogérés, Alain Savary lui avait dit : " je ne suis que ministre ".

Du côté de l'administration, nous n'avons jamais senti d'hostilité de la part de la responsable de la mission " Innovalo ". Pourtant, là aussi, le nom de Gaby est lié à un mauvais souvenir, celui du CNIRS, le " Conseil national pour l'innovation et la réussite scolaire", mis en place par Jack Lang et vécu à l'époque, à tort ou à raison, comme une machine de guerre contre l'administration centrale et ses correspondants académiques. Quant aux syndicats, ils sont étrangement silencieux, même quand tombe la liste des établissements désignés sans que les personnels en place soient prévenus, ce qui suscite évidemment inquiétude, voire colère. Au niveau national, seul sud-Éducation publie un communiqué, et encore, les termes en sont très mesurés. Il dénonce une expérimentation qui serait " le cheval de Troie " de la déréglementation, préparant le recrutement des enseignants par les chefs d'établissement, mais ne la condamne pas en soi. Qui oserait se mettre à dos ceux qui y voient l'opportunité d'une mutation qu'ils n'ont aucune chance d'obtenir sinon ? Et pourquoi empêcher des volontaires d'aller " là où personne ne veut aller " ? Les collectivités territoriales ne se saisissent pas d'un projet dont elles sentent bien qu'il touche à la " cuisine interne " de l'Éducation nationale. Au total, personne n'est vraiment contre, mais personne n'est franchement enthousiaste. Or il faut mobiliser simultanément un cabinet, deux directions d'administration centrale, DGESCO et DRH, plusieurs rectorats, autant d'inspections académiques, les chefs d'établissement concernés, et s'assurer la bienveillance des commissions paritaires. Je persiste à penser que seule la création d'un échelon intermédiaire entre l'établissement et les instances académiques et nationales permettrait la mobilisation des énergies, et de trouver des solutions aux difficultés locales. Les volontaires existent. Les établissements en déshérence aussi.

Le cahier des charges du projet se trouve en ligne sur :
www.cafepedagogique.net/communautes/collegeexperimentaux/default.aspx

Education & management, n°35, page 43 (05/2008)

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