Dossier : Histoire et changement

Syndicalisme et changement

Entretien avec André Robert (Professeur à l'Université Lyon-II) , Monique Vuaillat (Secrétaire générale du SNES de 1984 à 2001) .

Le dialogue d'André Robert et Monique Vuaillat fait apparaître un tableau vivant et contrasté des liens qui unissent ou opposent les syndicats, les enseignants, et les acteurs du changement.

E & M : Parmi diverses formes de réunions professionnelles possibles, certaines sont-elles plus progressistes que d'autres ? Qu'en est-il du SNES ?

André Robert : Il y a plusieurs distinguos à opérer. Parmi les syndicats, certains sont conservateurs sur le plan politique ou pédagogique, d'autres ont une orientation progressiste mais présentent des variantes sur le plan pédagogique. Pour les amicales ou les associations catégorielles, défendant exclusivement un statut, elles sont plutôt conservatrices. Pour les associations de spécialistes, il faut regarder au cas par cas. Par exemple, l'association des professeurs de mathématiques, en lien avec les irem notamment, ne peut sans doute pas être rangée du côté conservateur en pédagogie ! Il y a enfin une forme d'association qui rivalise avec les syndicats, les coordinations. Elles sont réputées plutôt favorables au changement, voire, par l'apport de jeunes enseignants politisés, " révolutionnaires ". Je crois cependant qu'il faut y regarder à deux fois : ce sont des mouvements éphémères, centrés sur une revendication, sans mémoire, et dans des rapports ambigus avec les syndicats. Le tableau est donc complexe et il est certain qu'on ne peut pas le réduire à une forme binaire progressisme/conservatisme.

Monique Vuaillat : Ce questionnement est récurrent, notamment à l'égard du principal syndicat du second degré qu'est le snes, qui conserve cette particularité d'être de loin la première organisation représentative du second degré. La culture du snes repose sur l'idée que l'école est non seulement le lieu par excellence du combat contre les inégalités culturelles mais aussi celui qui contribue à bousculer les hiérarchies sociales et éduque au " vivre-ensemble ". On oublie trop souvent que le consensus apparent sur l'idée de la démocratisation du système éducatif (qui recouvre des conceptions éducatives différentes) n'a pas toujours existé. J'ai le souvenir de débats difficiles dans le syndicat et avec certains parents d'élèves lorsque dans les années 1970, le snes a fait le choix d'avancer l'idée du collège pour tous, de réclamer et d'obtenir la suppression du palier d'orientation en 5e, à contre-courant d'une partie de la profession. Alors faut-il relativiser le rôle des syndicats au profit d'autres formes d'organisations collectives ? Tous les collectifs ont leur défaut. Les associations de spécialistes jouent un rôle important et sont précieuses mais elles risquent toujours d'offrir une vision partielle du système. Elles ne sont pas à l'abri d'un certain corporatisme. Ce fut d'ailleurs une des raisons pour lesquelles nous avons créé les observatoires des contenus et des méthodes.

E & M : Sur les questions pédagogiques, des syndicats pourtant réputés du même bord politique peuvent se distinguer fortement, par exemple lorsque le snes se rapproche du snalc sur les tpe. Que dire de ces contradictions entre politique et pédagogie ?

AR : Il faut là encore faire des distinctions plus précises. En première approche on peut poser que le sgen, syndicat minoritaire, est plus progressiste du point de vue pédagogique que le snes, majoritaire et du même bord. Le sgen a d'ailleurs souvent été analysé autant comme un laboratoire d'idées pédagogiques que comme un organe de revendication. Quant au snes, il a l'image d'un frein aux réformes, notamment pédagogiques. Mais il faut voir de plus près. Le fait qu'il soit un syndicat de masse signifie qu'il fédère des sensibilités politiques et pédagogiques diverses, ce qui l'oblige à tenir un discours collectif permettant à chacun de s'y retrouver. Il est vrai que les questions pédagogiques ont eu du mal à affleurer dans le discours syndical, parce qu'on considérait qu'elles n'étaient pas de son ressort. Les choses ont changé notamment à partir de 1981, quand l'arrivée de la gauche au pouvoir et l'abondement budgétaire qui a eu lieu ont suscité une effervescence pédagogique dans tous les établissements de France, auquel de nombreux militants du snes ont pris part. C'est cette effervescence qui a été nettement relayée par le secrétariat de Monique Vuaillat à partir de 1984.

MV : Vous dites que le snes serait obligé de tenir un discours " permettant à chacun de s'y retrouver ", moins disant qui limiterait la revendication à la seule question des moyens. Il est certes plus difficile de fédérer sur un projet quand on est un syndicat de masse que lorsque l'on est très minoritaire. Mais le snes a à son actif la réforme des lycées de 1992 par exemple et il est devenu une référence pour son travail sur les programmes. Certes il y a en son sein des corporatismes qui amènent parfois à des postures conservatrices contradictoires avec les valeurs qu'il porte ; avec le recul, notre positionnement contre la création du baccalauréat professionnel en est un exemple. Pour les tpe, il s'agit d'autre chose. Bien des observateurs ignorent ou oublient que c'est le snes - je peux en témoigner personnellement - qui les a conçus et négociés avec le ministère Allègre. Cette histoire s'est fort mal terminée et c'est tout à fait regrettable, en raison de la décision prise de les financer par réduction d'horaires, notamment des langues vivantes. Ce choix ministériel autoritaire a fédéré les enseignants qui étaient réticents à l'introduction de travaux interdisciplinaires et ceux que la ponction sur d'autres enseignements révoltait.

E & M : N'y a-t-il pas des tensions dans le discours sur la réforme, par exemple quand on défend un lycée réputé élitiste tout en appelant à la démocratisation ?

AR : Cette question est surdéterminée par la composition des syndicats (professeurs des écoles ou des collèges et lycées). Par conséquent sur cette question, le snes va se trouver de nouveau confronté à la nécessité d'un discours subtil et ambigu. Il déclare son adhésion à la démocratisation de l'école, revendique un allongement de la scolarité obligatoire à 18 ans, s'engage dans la lutte contre l'échec scolaire. On ne peut que le créditer d'être sincère. Dans cette perspective, et en partant du postulat, critiquable par ailleurs, que les professeurs certifiés et agrégés sont les professeurs les plus qualifiés y compris d'un point de vue pédagogique, le snes développe un discours difficilement contestable qui affirme que les élèves, y compris les élèves des classes populaires au collège, ont droit au meilleur enseignement possible, pour avoir le plus de chances possibles de rejoindre un lycée qui soit à la fois de masse et de qualité. Ce discours subtil a sa cohérence, mais il présente la difficulté de ne pas correspondre à la sélection qui a lieu de fait, dans les collèges, dans les lycées par la différenciation des filières, puis bien sûr au niveau de l'université. En effet, concernant le niveau collège, on ne peut pas dire que les pédagogies déployées majoritairement évitent la tendance à la sélection, à l'élitisme... Il y a là un point d'achoppement. J'ai avancé dans certains de mes travaux l'idée d'une idéologie ou d'un discours " démo-élitiste ", par différence avec l'élitisme républicain. Ce discours, observable ailleurs que dans les organisations syndicales, concilie une attitude favorable à l'égard du peuple et de la démocratisation avec un regard tourné vers les filières les plus prestigieuses du lycée et de l'université, c'est-à-dire l'idée qu'il y a dans l'esprit même du secondaire, et de toute éternité, une forme de supériorité.

MV : Le débat ne porte ni sur la nécessité de réformer, ni sur la nécessité de démocratiser, mais sur le sens des réformes et sur les solutions à mettre en oeuvre. Il est vif car nous sommes dans un système marqué par une " démocratisation ségrégative ", et que les politiques menées depuis 25 ans n'ont pas cessé de varier les solutions, tout en occultant les difficultés de l'école primaire et sans s'astreindre à une évaluation des solutions. Quand nous revendiquons en effet une unification du niveau de recrutement de tous les enseignants de tous les degrés à la licence minimum, il est faux de dire que nous voulons imposer le modèle de recrutement des certifiés et agrégés, car notre demande s'accompagne d'un projet de formation professionnelle au métier d'enseignant inscrite tout au long du parcours universitaire. Ce projet -porté par le snes depuis 1969 ! - n'a pas vu le jour. Il est à l'opposé de la conception en vigueur qui reporte la formation professionnelle initiale après les concours de recrutement et la restreint dans le temps. L'unification à la licence a été faite, il reste à réinventer une formation professionnelle initiale et continue digne de ce nom. À cet égard, les iufm n'ont pas rempli le rôle d'instituts de recherche qu'ils auraient dû être, cela explique en partie le caractère parfois dogmatique de certaines formations dispensées, tout à fait regrettable. Il faut dire que le manque de considération des chercheurs en éducation est dommageable, et voir si l'intégration des iufm à l'université va changer cela.

E & M : Vous évoquez la place de la recherche dans la formation des enseignants. Quels sont les liens entre innovation et recherche d'une part et métier d'enseignant de l'autre ?

AR : La recherche en sciences humaines et sociales produit des résultats dont la validité est parfois difficile à éprouver, ce qui vaut peut-être plus encore pour la pédagogie que pour les autres. Il est vrai que des travaux montrent que certaines pédagogies entraînent des effets opposés à la démocratisation ; mais je voudrais insister sur le fait qu'inversement, on ne peut jamais affirmer positivement que telle pédagogie innovante aura immanquablement l'effet démocratisant qu'elle se propose.

Les syndicats se sont indéniablement rapprochés de la recherche en éducation. Certains comme le snes ont participé à des recherches collaboratives, y compris sur des questions pédagogiques et de métier. À travers leurs instituts et diverses initiatives associant des chercheurs, les organisations syndicales diffusent des résultats. En tant que chercheur, on peut bien sûr se méfier d'une tentation syndicale d'instrumentalisation. Mais ces attitudes instrumentales ont tendance à diminuer et il y a un rapport de plus en plus positif à la recherche, comme je l'ai montré dans Le syndicalisme enseignant et la recherche (pug-inrp, 2004). La question de la manière dont les enseignants s'emparent ou non des acquis de la recherche nous fait retrouver des interrogations précédentes : d'une part, une frange d'enseignants va s'emparer des acquis de la recherche et tester des hypothèses, d'autre part, le syndicalisme se réfère à la recherche mais sur un mode distancié, pour ne pas mettre en péril l'unité syndicale du fait des différences de sensibilités pédagogiques. Maniée avec les précautions et les nuances que requiert toute vraie posture scientifique, la recherche reste indispensable à la formation des maîtres.De ce point de vue qui concerne la socialisation professionnelle des enseignants, il ne doit pas y avoir d'opposition entre l'institution de formation et le syndicalisme progressiste.

MV : Les années 1980 ont témoigné d'une évolution dans le snes et d'une volonté de mener une réflexion sur ce qui doit être enseigné à chaque niveau, sur la cohérence et la continuité des programmes en même temps que sur l'organisation des formations, des cycles, sur l'évaluation des élèves, sur l'institution et son fonctionnement. Par ce travail, le snes est devenu un interlocuteur de référence pour le Conseil national des programmes. C'est aussi à cette époque que nous avons développé des colloques permettant des échanges avec les chercheurs, les didacticiens. Nous avons crée adapt qui édite et diffuse des ouvrages pédagogiques. Il demeure que si l'institution elle-même intégrait cette nécessité de faciliter les contacts avec les recherches, les possibilités du syndicat de mieux les prendre en compte seraient évidemment plus importantes.

Education & management, n°35, page 25 (05/2008)

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