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Morale définitivement provisoire ? (billet)

Jean-Charles Bonnet, Inspecteur d'académie honoraire

Lorsque René Descartes se lança dans la grande aventure qu'il exposa avec tant de bonheur dans le Discours de la méthode, il se dota d'une morale " par provision " - entendez provisoire - articulée en quatre postulats. Le troisième était qu'il valait mieux " se vaincre que la fortune " et changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde. Or voici qu'aujourd'hui, c'est l'ordre du monde qui change et cette métamorphose suscite une explosion de désirs à proprement parler impensables au siècle de Descartes ! Prenons, voulez-vous, l'exemple de la procréation. Jusqu'à une période assez récente, l'assistance dans ce domaine ne faisait pas partie de l'ordre du monde. Seul le savoir-faire de l'homme et de la femme assurait la descendance du couple. Depuis la naissance d'Amandine, premier bébé éprouvette, la FIV (fécondation in vitro) et le DPI (diagnostic préimplantatoire) ont profondément changé la donne, jusqu'à créer parfois un désir d'enfant à tout prix (voire à tout âge) qui inquiète les psychologues et interroge les juristes. Pour la première fois dans l'histoire, on peut même envisager que la fonction maternelle soit répartie entre trois femmes distinctes : la mère d'intention, la mère génétique et la mère gestatrice. Bébés-médicaments, clonage, production d'embryons hybrides, sont autant d'autres illustrations d'un savoir-faire fascinant mais dont les conséquences psychologiques et sociologiques demeurent tellement imprévisibles qu'elles suscitent beaucoup d'effroi, font vaciller bien des certitudes et divisent même les concepteurs d'Amandine en raison du risque d'un nouvel eugénisme.

Certes, une bioéthique a vu le jour mais les observateurs les plus sourcilleux considèrent ses premières conclusions comme autant de dangereuses concessions. D'autres, au contraire, les estiment d'ores et déjà dépassées, persuadés qu'interdits et mises en garde ne freineront ni l'aspiration de l'homme à en savoir toujours davantage, ni la tentation de jouer les thaumaturges ou les apprentis sorciers. Peut-être est-ce cela, après tout, l'ordre du monde dont parlait Descartes : une soif inextinguible de découvertes et l'ivresse qui pourrait en être la part d'ombre ?

En tout cas, j'imagine dans nos lycées, sur un sujet si lourd de sens et d'avenir, de beaux échanges, entre les professeurs de philosophie et ceux de SVT. Le généticien Axel Kahn et le philosophe Dominique Lecourt leur ont ouvert la voie, dans un riche dialogue publié par les Presses Universitaires de France, en 2004 (Bioéthique et liberté). J'ose espérer que les élèves ne seront pas insensibles à ce débat qui pose comme jamais le problème des limites naturelles et que, grâce à lui, les citoyens de demain ne seront pas comme ces voyageurs égarés en forêt, dont il est question dans un autre postulat du Discours de la méthode : de pauvres malheureux qui errent en tournoyant tantôt d'un coté, tantôt d'un autre.

Education & management, n°35, page 4 (05/2008)

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