Dossier : Diriger au féminin

Un paradoxe révélateur

Michèle Ferrand, Chercheure au CNRS, auteure de "Les progrès de l'égalité entre les sexes : un acquis toujours fragile", in Population et développement 10 ans après la Conférence du Caire. Consultable à www.ladocfrancaise.gouv.fr/brp/notices/044000541.shtml

Si le combat pour l'égalité juridique entre les sexes semble en voie d'être gagné à la fin du XXe siècle, en France, du moins au niveau des principes, une analyse fine des positions réciproques des hommes et des femmes laisse penser qu'il vaut mieux se garder de tout triomphalisme.

La mise en parallèle de la réussite scolaire des filles et de la place qu'occupent les femmes dans la vie professionnelle est révélatrice. D'une façon générale, les meilleures performances des filles s'observent dès les premières années de scolarité, comme en témoignent, en 2000, les taux de redoublement avant le cm2 (16 % de redoublantes pour 22 % de redoublants) ou avant la seconde (37 % de filles contre 46 % de garçons)1. Mais dès qu'il s'agit de choisir une filière, on constate une forte différenciation qui n'est pas toujours au bénéfice des filles. Plus nombreuses dans l'enseignement général (66 % contre 55 %), elles y sont en même temps sous-représentées dans la filière scientifique, jugée plus prestigieuse. Ainsi, à la rentrée scolaire 2000, en terminale, les séries littéraires regroupent 84 % de filles, contre 66 % pour les séries économiques et 45 % pour les séries scientifiques.

L'école : la consécration des filles

Il faut noter toutefois qu'elles sont plus brillantes partout : au bac scientifique où elles ne représentent que 40 % des candidats, elles ont un taux de réussite de 87 % contre 82 % pour les garçons. Mieux reçues, plus précoces, mieux mentionnées, les filles ne rentabilisent pas forcément leur réussite secondaire dans le supérieur. Après le bac, elles ont un taux d'inscription en premier cycle universitaire inférieur à celui des garçons (86 % contre 93 %). Les garçons s'orientent deux fois plus que les filles en classes préparatoires (12 % contre 6 %), et en iut (15 % contre 7 % pour les filles).

À l'université, elles sont surreprésentées dans les départements les moins recherchés des facultés de lettres et de sciences sociales et humaines (plus de 70 %), mais elles sont aussi majoritaires depuis deux décennies dans les facultés de droit, de sciences économiques et de sciences de la vie, ainsi que, plus récemment, dans les facultés de médecine. En revanche, résultat de leur orientation en secondaire, elles sont faiblement présentes dans les sciences de la matière (34 %) et dans les sciences pour l'ingénieur (18 %).

Pour ce qui concerne les grandes écoles, si les filles constituent plus de la moitié des effectifs des écoles agronomiques, elles ne représentent en moyenne que 25 % de ceux des écoles d'ingénieurs, mais presque la moitié (45 %) de ceux des écoles de commerce.

À l'ENA, en 1999, sur l'ensemble des concours, elles forment le quart des effectifs reçus (25,5 %) pour 37 % de présentées. Dix ans auparavant, elles représentaient 24 % des admis pour 29 % des candidats. Leur position ne s'est donc pas améliorée, d'autant que les résultats de 2000 sont encore plus mauvais : 20 % d'admises pour 37 % de candidates... (Le Pors, Milewski, 2003). Toutefois, ces quelques exemples décevants ne doivent pas faire oublier qu'aujourd'hui les femmes sont globalement plus diplômées que les hommes.

Les filles ont commencé à rattraper les garçons dès le moment où les programmes des lycées de filles et de garçons ont été identiques. Grâce à la mixité, leurs meilleurs résultats, longtemps occultés, sont devenus davantage visibles. Ce renversement historique des inégalités de sexe (quand les inégalités de classe se maintiennent) se traduit par une étonnante mutation des représentations sociales. Hier considérées comme impropres aux efforts intellectuels, les filles seraient aujourd'hui, par nature, meilleures élèves ! Plus que d'une politique étatique volontariste, cette inversion résulte d'un investissement très actif des filles elles-mêmes dans l'appropriation du savoir : encouragées par leurs familles, elles ont su saisir les opportunités de la mixité2 (Ferrand et al., 1996, Terrail, 1997).

La réussite scolaire des filles, fait rarement souligné dans les analyses, contribue à modifier considérablement la perception qu'elles ont et que les hommes sont aussi conduits à avoir, de leur place dans la société. L'idée même de capacité intellectuelle égale des cerveaux masculins et féminins est un formidable catalyseur de l'égalité globale et de l'utilité sociale publique des femmes : il ne faut pas se priver de leurs compétences. Le diplôme féminin apparaît alors aussi légitime que le diplôme masculin et représente comme lui la première étape d'un parcours professionnel. Grâce à l'investissement scolaire, le mariage (ou la mise en couple) n'est plus le seul mode d'entrée féminin dans la vie adulte, et la capacité d'autonomie que leur procure un salaire permet aux femmes de se présenter avec de meilleurs atouts dans la négociation conjugale et la formation de la famille.

Toutefois, l'école reste dominée par des valeurs masculines et la mixité n'a pas entraîné une égalisation miraculeuse des perspectives offertes aux filles et aux garçons (Mosconi, 1998). L'institution scolaire continue à traiter les élèves différemment selon le sexe dès qu'une orientation se profile. En contradiction même avec l'idéal égalitaire et méritocratique de l'école, elles ne tirent que très partiellement parti de leurs meilleurs résultats. Les stéréotypes sexués - et notamment celui de l'incompatibilité des sciences "dures" et de la féminité - sont toujours actifs (Ferrand, 1994). Si les femmes sont en moyenne relativement plus diplômées que les hommes, elles occupent relativement moins souvent un emploi au niveau supérieur, qu'il s'agisse d'emplois cadres ou d'emplois ouvriers qualifiés.

Des carrières moins rapides

Les possibilités de promotion sont toujours plus grandes pour les hommes et leurs carrières toujours plus rapides (Laufer, 1997). L'avantage masculin est plus net dans les cas de moindre mixité, qu'elle soit à majorité féminine ou masculine. Il n'y a aucune prime aux pionnières qui s'aventurent dans des voies masculines, alors que les hommes acceptant d'entrer dans une branche féminisée, aujourd'hui comme hier, peuvent espérer une promotion encore plus rapide (Alonzo, 2000). Entrés au même âge, dans les mêmes emplois, avec le même bagage scolaire, hommes et femmes occupent, au bout de dix ans, des postes différents et hiérarchisés selon le sexe. La maternité - effective ou simplement potentielle - fragilise la position professionnelle des femmes. Ainsi, en 2000 comme en 1980, les femmes cadres se sentent obligées de "faire l'homme", c'est-à-dire de se comporter comme si elles n'avaient pas d'enfant, même si les médias laissent croire à une évolution dans les représentations, à travers l'image de la "mère qui assure". Les femmes sont toujours suspectes de privilégier leurs tâches familiales et notamment parentales, au détriment de leur engagement dans leur profession. Cette suspicion qui freine souvent leur progression peut provoquer à terme un désinvestissement ultérieur de leur part, quand elles constatent leur retard d'avancement par rapport à leurs homologues masculins. C'est alors ce repli qui permet a posteriori à l'entreprise d'avancer l'alibi des contraintes familiales pour justifier la cooptation prioritaire des hommes dans les postes promotionnels (Laufer, Fouquet, 2002). Les emplois du secteur public restent eux aussi marqués par une forte spécialisation et des écarts de niveau hiérarchiques : tous emplois publics confondus, le taux de féminisation s'élève de 56 % pour les cadres a contre 66 % pour les b et 52 % pour les c ou les d (Le Pors, Milewski, 2003).

C'est donc un bilan mitigé qui se dégage de l'analyse des positions professionnelles des femmes. Certes, la proportion des femmes parmi les cadres et professions supérieures intellectuelles s'est accrue grâce au levier que représente le diplôme. Mais même si l'image des femmes en matière d'accès aux responsabilités se modifie, un préjugé demeure en faveur des hommes. Seules les femmes célibataires sans enfant peuvent jouer à armes égales avec leurs concurrents masculins, l'aptitude aux responsabilités étant définie implicitement comme une disponibilité totale pour l'entreprise. Toutefois, la question de l'accès des femmes aux responsabilités a été récemment réexaminée, à l'aune de la représentation politique. Mais si la revendication paritaire, avec ses excès et ses contradictions, a trouvé un écho dans l'opinion, qui considère de plus en plus les compétences des femmes comme équivalentes à celles des hommes, elle peine à être réalisée.

Bibliographie

  • Alonzo P., Femmes et salariat : l'inégalité dans l'indifférence, L'Harmattan, 2000.
  • Ferrand M., Féminin, masculin, coll. "Repères", La Découverte, 2004.
  • Ferrand M., Imbert F., Marry C., "Femmes et sciences : une équation improbable. L'exemple des normaliennes et des polytechniciennes", Formation Emploi, 1996, n° 55, p.3-18.
  • Laufer J., Fouquet A., "À l'épreuve de la féminisation", in Bouffartigue P. (ed.), Cadres : la grande rupture, La Découverte, 2002.
  • Le Pors A., Milewski F. (dir.), Promouvoir la logique paritaire, deuxième rapport du Comité de pilotage pour l'égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs des fonctions publiques, La Documentation française, 2003.
  • Mosconi N. (dir.), Égalité des sexes en éducation et formation, puf, 1998.
  • Silvera R., Le salaire des femmes, toutes choses inégales..., La Documentation française, 1996.
  • Terrail J.-P.(dir.), La scolarisation de la France. Critique de l'état des lieux, La Dispute, 1997.

(1) Les données chiffrées qui ne sont pas suivies d'une référence sont toutes issues des éditions successives de "Regards sur la parité" publiées par l'INSEE depuis 2000 (dernière éd. 2003).

(2) En 1972, l'année où la prestigieuse École Polytechnique devient mixte, c'est une fille qui est major de la promotion.

Education & management, n°29, page 48 (06/2005)

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