Dossier : Diriger au féminin

Lycée franco-allemand

Entretien avec Agnès Alexandre (proviseur du lycée Fresnel, Paris) .

J'ai dirigé pendant 6 ans le lycée franco-allemand de Buc, dans les Yvelines, qui scolarise 800 élèves aussi bien allemands que français dans deux structures : l'une française, l'autre allemande. Dans chacune, on trouve une école primaire, un collège et un lycée. Conformément à la convention fondatrice des lycées franco-allemands, le lycée est dirigé par le proviseur français mais cette direction est partagée avec un directeur recruté, nommé et rémunéré par l'Allemagne. Ce directeur a autorité sur les personnels allemands du lycée qu'il recrute et qu'il gère. Le proviseur français reste responsable de l'entité française et des questions de gestion financière et matérielle de l'ensemble.

E & M : Quelles étaient vos relations avec votre homologue allemand ?

Nous avions une solide connaissance du système scolaire de l'autre mais, dans la pratique, nous nous sommes aperçus que cela ne suffisait pas. Il a fallu inventer à tout moment. Nous traitions ensemble de tous les problèmes de discipline mais nous y apportions un éclairage différent. Les Allemands sont extrêmement sévères pour ce qui a trait au racisme et à l'intolérance mais plus indulgents et prêts au dialogue que nous vis-à-vis de certains problèmes courants liés à la vie scolaire. En six ans, je n'ai jamais rencontré de difficultés particulières au sein de l'équipe que je formais avec mon collègue allemand.

E & M : Dans ce contexte franco-allemand, le fait d'être une femme vous a-t-il gêné dans l'exercice de vos fonctions ?

En contexte allemand ou en contexte français, je n'ai jamais eu la moindre difficulté, du moins dans la fonction publique. Par contre, le fait d'être mère d'un jeune enfant reste un handicap. La direction d'établissement demande une grande disponibilité et une femme a souvent l'impression de faire passer ses enfants au second plan. Quand l'enfant est malade, l'organisation de la garde de l'enfant repose sur la femme même si, en France, de meilleures solutions qu'en Allemagne sont prévues pour accompagner le travail féminin : on peut constater des différences significatives entre les deux sociétés. Le taux d'emploi des femmes mères de famille est moindre en Allemagne. L'organisation du système scolaire allemand ne favorise pas l'emploi des femmes. De plus, la conviction selon laquelle l'enfant a un besoin constant de la présence de sa mère est encore vivace. Cela tend à culpabiliser les femmes. Nous nous trouvons devant un paradoxe : les prises de position des féministes allemandes sont virulentes mais leurs théories ne semblent pas avoir de portée pratique sur la carrière des femmes, surtout à des postes de responsabilité. Dans les années soixante-dix, je travaillais en Allemagne dans le privé et, à cette époque, il était irréaliste pour une femme de prétendre à un poste de direction, c'est pourquoi j'ai quitté au bout de quelques années ce milieu professionnel où j'avais peu de perspectives de carrière. Je n'ai rien connu de pareil depuis que j'exerce les fonctions de chef d'établissement.

Dans les années quatre-vingt-dix, j'attendais un enfant, alors que j'étais proviseur du lycée Gay-Lussac à Chauny, en Picardie et j'étais la première femme à diriger cet établissement. J'ai pu constater que cela ne posait aucun problème dans mes diverses relations professionnelles. Par contre, mes amies et amis allemands ont été surpris que je refuse de m'arrêter "pour le bien de l'enfant". Je suis chef d'établissement depuis 15 ans et il me semble qu'une femme à la tête d'un établissement scolaire n'apporte rien de plus ni rien de moins qu'un homme. Ce qui compte, ce sont les qualités d'implication au service de l'ensemble de la communauté éducative.

Education & management, n°29, page 46 (06/2005)

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