Dossier : Diriger au féminin

Femmes, recherche et violence

Maryse Jaspard, Maître de conférences à l'Institut de démographie de l'université Paris 1-Panthéon-Sorbonne (IDUP)

Faut-il être une femme pour diriger des recherches sur les femmes ? Dans quelle mesure est-il significatif que l'équipe soit composée quasi exclusivement de femmes ? Quels sont l'héritage, le moteur et les retentissements d'une telle démarche ?

Diriger au féminin supposerait qu'il y a, en toutes situations, un comportement spécifique des femmes, et renverrait à une dichotomisation naturelle des qualités féminines et masculines. Placés en situation de pouvoir, à niveau de compétences égales, femmes et hommes n'ont certes pas les mêmes atouts. Davantage que ceux des hommes, les parcours biographiques des femmes se construisent dans l'intrication des itinéraires familiaux, militants et professionnels, en particulier dans le monde universitaire et de la recherche. Les femmes y sont encore minoritaires dans les fonctions de direction et, de surcroît, elles y occupent une place à part. En tant qu'universitaire, je vais décrire une expérience singulière, celle de "responsable" d'une grande enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF).1

Une commande d'État portée par des femmes

Le projet d'enquête ENVEFF a été initiée en 1997 par le Service des droits des femmes, après la conférence de Pékin, afin d'appliquer les recommandations faites lors de cette conférence pour lutter contre les violences faites aux femmes. Après l'erreur de nommer trois hommes comme représentants de la France à la conférence mondiale des femmes de Pékin, le Service des droits des femmes a souhaité que la direction de cette enquête soit confiée à une chercheure. En réalité, malgré des réticences, ce sont des femmes, de l'administration ministérielle, du secteur associatif et de l'université et la recherche qui vont porter le projet. Il a fallu déployer une énergie considérable pour obtenir les moyens nécessaires à la mise en oeuvre de l'opération. Mais la force de conviction dont nous avons fait preuve a permis, lors des discussions et des rencontres officielles pour l'obtention de partenariats financiers, de renverser le rapport de force en faveur de la cause des femmes : il était difficile de dénier l'intérêt du problème face à des interlocutrices féminines compétentes et déterminées. Si les interlocuteurs, pourvoyeurs de fonds, étaient plus souvent des hommes, les partenaires, tant institutionnels (ministères), que du secteur associatif, voire politique (conseils régionaux) étaient des femmes, à l'exception toutefois des ministères de l'Intérieur, de la Défense et de la Justice, dont à l'époque, les délégués étaient des hommes. Après la création en 1998 du Secrétariat d'État aux Droits des femmes et à la Formation professionnelle, la ministre Nicole Péry soutiendra et appuiera sa politique sur cette opération. Le contexte scientifique institutionnel dans lequel s'est déroulée cette recherche quantitative d'envergure nationale reste exceptionnel. Menée, par une équipe pluridisciplinaire composée de dix chercheur(e)s (neuf femmes et un homme)2 appartenant aux grands organismes publics de recherche, elle a été confiée au centre de recherche universitaire auquel je suis rattachée, l'Institut de démographie de l'université Paris-I (IUDP). Depuis la mise en place du projet, j'en ai assuré la "direction". Au passage, je voudrais exprimer, au travers de l'évolution et la fluctuation du vocabulaire utilisé pour nommer cette fonction, un certain embarras. Dans un premier temps, il était question de "coordinatrice" de la recherche, ce qui dans le milieu correspond à une forme de secrétariat. Dès le démarrage du projet, j'ai proposé le terme "responsable" qui convenait plus précisément à mon engagement dans cette recherche et qui restait neutre de par sa connotation non hiérarchique. Dans certaines situations, j'étais désignée comme "responsable scientifique" et, dans d'autres écrits, il est fait état que j'assurais la "direction scientifique" de l'opération et dans d'autres la "direction" ; et puis de temps à autre le terme "coordinatrice" revient.

Une direction qui ne peut se nommer

Tout ceci est assez révélateur d'un certain rapport des femmes au pouvoir, notamment dans les milieux de recherche dits "féministes". Cette ambivalence face à la fonction de direction est sans doute plus spécifique au milieu scientifique. C'est moins la fonction qui est refusée, car en général assumée, que le titre. Caractéristique "féminine", héritage "féministe", résidu du "gauchisme" dont est issu le mouvement des femmes ? La question du titre se pose moins dans les milieux scientifiques mixtes. Cette question appelle celle du mode de fonctionnement interne des équipes de recherche. Une équipe de recherche réunie sur un projet commun et non sur une base institutionnelle et hiérarchique fonctionne sur un mode égalitaire entre ses membres. Ce qui ne va pas sans poser de problèmes, le principe démocratique d'égalitarisme, avec les moyens dont dispose la recherche publique, fait que toutes les tâches administratives incombent, en principe, à l'ensemble des chercheurs, mais que dans la réalité, elles sont prises en charge par une minorité. Dans les équipes mixtes, les chercheures assument souvent ces tâches, mais elles peuvent légitimement résister au nom de la discrimination sexiste. Dans les équipes non mixtes, l'arrangement égalitaire est plus délicat, car ce ne sont plus les rapports sociaux de sexe qui sont en jeu, mais bien des rapports entre des personnes, les rapports professionnels se mêlant de rapports affectifs. En général, les femmes sont communicatives et attentives aux autres, les collègues sont souvent des confidentes, la vie privée anime l'univers du travail. Ainsi, toutes les dimensions de la vie personnelle étant connues, il est plus malaisé d'avoir des attitudes tranchées sur les exigences du travail que dans les situations où les individus entretiennent un rapport strictement professionnel. Cette forme d'intimité qui caractérise les milieux de travail féminins est à double tranchant. Les anges on le sait n'ont pas de sexe, et il n'y a pas d'angélisme féminin - ni masculin -, les rapports de force, ou de domination, sont omniprésents dans nombre de rapports humains. Il est assez convenu de dire que le monde professionnel féminin est impitoyable, mais l'existence d'une forte solidarité féminine est tout aussi reconnue. Si le fonctionnement interne du groupe ENVEFF, comme tout groupe de recherche, a été soumis aux aléas du travail en équipe, le groupe a toujours pu faire front pour répondre aux attaques.

Un contexte scientifique, au départ, circonspect

Dans une conjoncture internationale très sensibilisée à cette thématique, le contexte scientifique et politique français était particulier. Au regard des pays d'Europe du Nord, la France se devait de rattraper son retard sur la question. Et bien qu'inscrite dans la mouvance des enquêtes quantitatives déjà réalisées dans d'autres pays européens ou nord-américains, l'enquête ENVEFF a vu le jour dans un contexte scientifique très circonspect par rapport à cette thématique. Lors du démarrage du projet en 1997, aucun des grands organismes publics de recherche scientifique (INSEE, INED, INSERM...) n'a montré d'intérêt pour ce thème. Ce n'est qu'après la publication du bilan de l'enquête pilote en 1998, les chercheures ayant alors fait leurs preuves, que des partenariats se sont mis en place avec des statisticiens de l'INSEE et de l'INED, membres du Conseil national de l'information statistique.

Des difficultés propres aux recherches françaises se cumulaient : l'antagonisme prononcé entre divers courants de la sociologie, la coupure quasi essentialiste entre d'une part, les tenants des approches quantitatives et d'autre part, ceux qui recouraient aux approches qualitatives, et enfin la persistance des préventions à l'encontre de la reconnaissance de la qualité scientifique des recherches actions. Il était coutumier d'associer le quantitatif au masculin, le qualitatif ressortant davantage du féminin, les enquêtes sur des sujets sensibles ne pouvant être que des recherches actions. Le projet ENVEFF accumulait ainsi tous les inconvénients : une équipe féminine qui se targue de faire une étude quantitative, sur un sujet sensible... De quoi mécontenter des statisticiens, certains courants sociologiques, mais aussi des féministes réfractaires à l'approche quantitative. Non seulement il fallait faire reconnaître la pertinence du sujet et des méthodes, mais également se confronter aux positions antagonistes de quelques chercheurs. En fait, il s'agissait de relever le défi méthodologique de la mesure d'un phénomène aux contours flous, en quelque sorte de construire un objet sociologique quantifiable : les violences envers les femmes. La cohésion du groupe ENVEFF s'est avérée très importante et nécessairement basée sur une synergie entre la responsable et les autres membres de l'équipe. Finalement, grâce à la pugnacité des chercheures, l'enquête a reçu le label du Conseil national de l'information statistique (CNIS) et a fait partie du programme d'enquêtes statistiques des services publics établi par le CNIS, pour l'année 2000 (j.o. du 23 janvier 2000). Cette reconnaissance institutionnelle de l'enquête ENVEFF au plan scientifique et politique était aussi une reconnaissance officielle du phénomène : la violence envers les femmes devenait un sujet d'intérêt général dans la France du troisième millénaire.

La collaboration d'une équipe, composée de chercheures et un comité de pilotage composé d'institutionnels et d'acteurs de terrain a pu mettre parfois l'équipe ENVEFF dans un positionnement qui n'allait pas de soi, et entraîner des malentendus avec des militantes. Cette forme de partenariat entre chercheurs et acteurs de terrain militants est rare dans la recherche en France, les organismes de recherche très structurés ne le pratiquent guère à l'encontre d'autres pays où les recherches actions sont intégrées et reconnues dans le cursus des chercheurs. L'ensemble de l'équipe a pu se trouver aux prises avec des institutions scientifiques réticentes, voire incrédules, et des partenaires sociaux et politiques, qui avaient une vision déformée du phénomène. Je me suis quelquefois vue prise en étau entre les impératifs propres au maintien de la cohésion du groupe de recherche et les exigences émanant des partenaires sociaux et des financeurs.

Pourquoi uniquement des femmes ?

Pourquoi les recherches sur les femmes seraient-elles uniquement faites par des femmes ? Telle est la question sous-jacente à ces problèmes de reconnaissance scientifique. Dans le cas des violences, en l'occurrence en France, des recherches ont été menées par des chercheurs masculins, notamment sur les hommes violents. Ce n'est pas délibérément que l'équipe ENVEFF est, comme dans nombre de recherches sur les femmes, quasi exclusivement féminine. Notons que notre collègue masculin a limité sa collaboration à la réalisation de la collecte des données, et n'a pas participé pour des raisons éthiques personnelles à l'analyse des résultats de l'enquête. Il est probable que sa présence au moment de la reconnaissance institutionnelle de l'enquête a pu rassurer quelques réticents. De fait, pour constituer l'équipe, nous avons réuni des chercheurs, intéressés par le sujet, et qui s'investiraient sans essayer de prendre, consciemment ou non, une position de pouvoir. Le sujet des violences envers les femmes, bien que novateur, était sans doute trop compromettant pour attirer des chercheurs soucieux de leur carrière. Il est clair que toutes les chercheures qui ont accepté de se lancer dans cette aventure scientifique et humaine étaient très motivées. Ce qui ne veut pas dire qu'elles avaient une vision univoque du sujet, en raison, mais pas seulement, de leurs appartenances multidisciplinaires. Intérêt scientifique et intérêt humain étaient étroitement imbriqués. Toutes avaient déjà mené des recherches sur les femmes ; certaines s'inscrivaient dans une démarche féministe, mais avec des points de vue relativement différents.

Des recherches féministes ?

On peut se demander si les recherches sur les femmes sont nécessairement des recherches féministes ? Mais d'abord, qu'est-ce qu'une recherche féministe, sinon une recherche dont la problématique s'inscrit dans un schéma plus global de prise en compte des rapports sociaux entre les sexes ? Il s'agit de considérer l'ensemble des rapports qui modulent l'organisation sociale : les rapports de sexe, d'âge, de groupes sociaux. C'est l'option scientifique qui a été retenue par le groupe ENVEFF, choix scientifique dont la mise en oeuvre a nécessité un travail considérable et original.3 Cet ancrage théorique n'est pas sans conséquences sur la prise en compte des résultats de la recherche. Dès la publication des premiers résultats de l'enquête en décembre 2000, une forme de consensus s'est opérée pour faire de la violence envers les femmes un problème de société. Le phénomène est traité comme un sujet d'actualité, comme un problème qui affecte l'ensemble de la société française. Les données de l'enquête ont été grandement utilisées par les décideurs politiques, les divers acteurs institutionnels ou de terrain et les intervenants sociaux en charge de solutionner les problèmes de prévention et d'aide aux victimes. Les résultats de l'enquête ENVEFF, les seuls disponibles en France, alimentent les discussions. Toutefois, des polémiques autour de cette enquête ont fait apparaître au grand jour le discrédit relativement consensuel dont faisait l'objet les "féministes", nébuleuse momifiée et fantasmée. Le succès de l'enquête a en quelque sorte attisé un antiféminisme latent. La focalisation sur les résultats de cette enquête a de quoi étonner ; on ne fait pas si grand cas habituellement des enquêtes statistiques ; cela rappelle simplement que l'enjeu est d'importance. La perception sociale de la violence envers les femmes est sortie du ghetto des plus démunies, des déshéritées, pour concerner l'ensemble des femmes. Changement d'image des femmes victimes, sensibilisation et prise de conscience du plus grand nombre, problème qui traverse tous les milieux sociaux, autant d'éléments qu'une équipe de chercheures ont mis en évidence.


(1) L'objectif de l'enquête ENVEFF était de mesurer, pour l'ensemble de la population, les divers types de violences interpersonnelles (verbales, psychologiques, physiques et sexuelles) afin de mieux cerner le phénomène social des violences envers les femmes. La collecte des données a été menée, par téléphone, en 2000, auprès d'un échantillon représentatif de 6 970 femmes âgées de 20 à 59 ans et résidant, hors institution, en métropole. Le questionnaire durait en moyenne 45 minutes. Afin d'établir une relation de confiance avec l'interviewée, les questions sur les actes de violence ne viennent qu'à l'issue d'un module recueillant des données contextuelles(caractéristiques familiales, économiques, sociales, résidentielles...), des éléments biographiques et d'état de santé.

(2) L'équipe ENVEFF est composée de : Maryse Jaspard, démographe, responsable de l'enquête ; Elizabeth Brown, Institut de démographie de l'université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne (IDUP) ; Stéphanie Condon, Jean-Marie Firdion, Institut national d'études démographiques (INED), démographes ; Annik Houel, psychologue, université Lumière-Lyon 2 ; Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Brigitte Lhomond, Florence Maillochon, Marie-Ange Schiltz, sociologues au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, épidémiologiste à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM).

(3) Cette recherche est présentée dans un ouvrage : Les violences envers les femmes en France, une enquête nationale, La Documentation française, 2003.

Education & management, n°29, page 44 (06/2005)

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