Dossier : Diriger au féminin

Madame la principale

Maurice Berrard, Fondateur d'Éducation & Management

Un collège de 600 élèves à la périphérie d'une grande ville : ni élitiste, ni particulièrement en difficulté. Entretien avec la principale sur l'établissement qu'elle dirige, l'éducation dont elle rêve, la spécificité féminine sur laquelle elle s'interroge.

Un collège de la fin des années 1970. Lignes droites, couleurs vives, revêtements plastiques, finitions approximatives. Des classes et des couloirs propres et clairs. Face à l'entrée, une barre de hlm et ses paraboles. Côté cour de récréation, des immeubles de standing. On ne peut mieux saisir cette fameuse hétérogénéité qu'il convient de "gérer" selon le mot à la mode. Madame d., chef de l'établissement, m'accueille dans un bureau sans luxe. "Comment dois-je vous appeler ?" "Je préfère "Madame le Principal", un masculin qui est plutôt un neutre car je ne fais qu'exercer une fonction de l'École républicaine. Ce qui ne veut pas dire que je ne dirige pas avec ma sensibilité féminine. La fonction est une chose ; la manière de l'exercer en est une autre. Alors, va pour "Madame la..." L'inspecteur d'académie écrit invariablement à "Madame la Principale". À l'intérieur du collège, le plus souvent, c'est "Madame", ou "Madame d...", voire "Michèle" pour mes collaborateurs."

Une journée ordinaire

"Est-il indiscret de vous demander de raconter votre journée d'hier ?" "Levée à 6 heures 30. J'étais dans le hall d'accueil vers 8 heures moins le quart, comme tous les matins. Il faut dire que j'habite sur place, dans un logement de fonction. Tout le monde arrive, plutôt pressé et souvent souriant. Bonjour, bonjour... Le visage défait d'une excellente élève de troisième a attiré mon attention. Il faudra que je la rencontre discrètement pour voir ce qui se passe. Un peu avant 8 heures, j'ai rendu une brève visite à la salle des professeurs pour sentir l'humeur de la journée. Cinq minutes plus tard, le silence se fait dans le collège. Instant magique. J'imagine 600 personnes au travail, dans le calme. Il est alors temps de commencer mon propre travail. D'abord, lecture du courrier, consultation de ma messagerie et réponses immédiates par Internet. Puis réception de deux élèves (je connais pratiquement chaque élève), d'un enseignant de retour d'un congé de maladie, d'un délégué de parent d'élèves et d'un artisan pour une question de restructuration de la cuisine. Pendant ce rendez-vous, le téléphone a sonné : l'administration académique voulait savoir ce que faisaient deux élèves de 5e dans une manifestation de lycéens. Rapide enquête faite, ils n'avaient plus cours et ont rejoint la manifestation au lieu de rentrer chez eux. 10 h 15 : réunion informelle avec mes collaborateurs (un adjoint, une gestionnaire, un CPE). De midi à 14 heures, la vie est rythmée par la demi-pension qui intéresse 70% des élèves. Vers 13 h, déjeuner rapide et solitaire dans mon appartement. L'après-midi, j'ai surtout travaillé sur un dossier disciplinaire, répondu à une enquête de l'inspection académique qui attendait depuis trop longtemps, discuté avec des ATOS sur leur lieu de travail, réglé avec les membres de la commission ad hoc l'installation d'une machine à café. Après 17 heures, rédaction de courriers directement sur mon ordinateur. Hier soir, il n'y avait ni commission permanente, ni conseil de classe, ni conseil d'administration. C'était une journée bien calme. Mais comme d'habitude, je n'ai pas vu passer le temps."

Elle aime, elle n'aime pas

Madame d. aime beaucoup de choses. Le silence qui tombe sur le collège après la rentrée en classe. Les réunions impromptues. Les rencontres au détour d'un couloir. Une discussion spontanée sur telle innovation pédagogique ou tel spectacle théâtral. La variété de son métier. Elle apprécie le matin de la rentrée de septembre : revoir des visages connus, s'étonner des changements, reprendre un dialogue interrompu les quelques mois d'été, relancer la machine. Elle recherche tout ce qui a du sens : le projet d'établissement, le respect des valeurs, l'exercice de la démocratie. Madame d. n'aime pas ce qui, pour elle, a moins de sens : suivre une routine, répondre aux enquêtes de la hiérarchie qui finiront dans un obscur tiroir, noter les enseignants, s'engluer dans un conflit stérile fondé sur la mauvaise foi. Elle n'apprécie pas le matin de la rentrée de janvier : meilleurs voeux, bonne année et surtout bonne santé, etc. Elle n'a pas été convaincue par la récente consultation nationale sur l'avenir de l'École : trop de lieux communs et d'oppositions stéréotypées, un empilement d'opinions contraires qui se détruisent mutuellement. "J'avais préparé un dossier portant sur des comparaisons internationales et sur des pratiques pédagogiques originales. Il a peu intéressé." Madame d. déteste les incivilités et l'agressivité grandissante dans la vie publique. Elle s'en inquiète pour l'avenir. "Parlez-nous de votre façon de diriger." "Je crois au projet d'établissement et au travail d'équipe. Par nature, je préfère un mode consensuel de direction au pouvoir d'imposer ses propres vues. Malgré toutes les contraintes et la baisse attendue de notre DHG pour l'année prochaine, les marges de manoeuvre existent. Prenons un exemple. Notre projet prévoit un effort particulier pour l'enseignement des langues. Le collège propose une classe de remédiation sur deux ans regroupant les heures par semestre intensif d'apprentissage pour créer un bain linguistique, également une classe à deux langues étrangères dès la sixième, des "classes européennes" en anglais et en allemand en quatrième et troisième (5 heures hebdomadaires au lieu de 3) comportant un atelier théâtre et des sorties pédagogiques, ainsi que des "classes internationales" (8 heures au lieu de 3) incluant un enseignement de civilisation et d'histoire avec l'aide d'un assistant du pays. Les résultats au brevet sont passés de 67 % de réussite à 84 %. Le nombre d'élèves du collège a doublé en 5 ans. C'est peut-être bête à dire, mais j'en suis fière.

Fière des résultats

Les incidents sont plutôt rares. La mémoire collective se souvient encore d'un événement d'il y a trois ans. Suite à une mutation disciplinaire chez nous d'un élève d'un collège voisin, descente l'après-midi de sa bande, armée de battes de base-ball. Fermeture des grilles en catastrophe. Personne n'a pu entrer. Même chose quelques mois plus tard pour un règlement de compte suite à une décision d'arbitrage lors d'un match de football. En revanche, les conseils d'administration se déroulent sereinement car ils sont soigneusement préparés avant (conseils d'enseignement, commissions permanentes et assemblée générale des 45 professeurs). La plupart des décisions sont alors prises à l'unanimité. Il y a quelques rares abstentions, notamment de parents d'élèves sur des questions financières. Dans ce domaine, nous avons été aidés par les taxes d'apprentissage, la location d'un logement vacant et la formation continue d'adultes, ce qui a permis l'équipement informatique du collège. Je suis moins souvent à l'extérieur du collège qu'à l'époque où j'étais animatrice du district. Avec l'âge (la retraite dans six ans), je suis de plus en plus intéressée par la vie de l'établissement et de moins en moins par les soubresauts extérieurs de l'Éducation nationale. Est-ce lié au fait que je souhaite terminer ma carrière dans ce collège ? Auparavant, j'étais proviseur adjoint d'une cité de plus de 3 000 élèves. De fait, dans notre milieu, évoluer de principal à proviseur est ressenti comme une promotion, même si on ne l'avoue pas toujours. C'était aussi mon avis il y a quelques années, et puis je me suis aperçue que l'intérêt de construire sur place quelque chose de solide était plus important que des évolutions de carrière. Par ailleurs, je m'inquiète de la baisse l'année prochaine de la dotation horaire globale : moins 30 heures sur un volume de 700 heures. Il va rester à peine une dizaine d'heures en plus des enseignements obligatoires.

"Est-ce suffisant pour favoriser une réelle décentralisation fonctionnelle ?" "Vous voulez dire l'autonomie ? Je suis pour et il faudrait la développer. Or, l'inspection académique, avec les meilleures intentions du monde, a tendance à la limiter. Ses services réclament l'inscription dans le projet local de priorités qui les concernent, sur la santé ou la sécurité par exemple. Telle option est supprimée ou ajoutée sans besoin particulier de notre part. Une autonomie du bout des lèvres. Certes, un contrôle a posteriori est toujours nécessaire, ne serait-ce que pour nous renvoyer une image de ce que nous sommes." Madame d. a des idées précises sur ce qu'on pourrait faire. "Améliorer l'enseignement des langues avec des horaires et des effectifs modifiés. Améliorer également la formation des professeurs. La formation des chefs d'établissement mériterait aussi davantage d'ambition et d'ouverture." Elle formule quelques suggestions : "être aidée par un conseiller juridique au niveau du district, améliorer l'adéquation entre le profil du chef d'établissement et l'établissement demandé." Sur le monde enseignant, Madame d. a une opinion contrastée. Autant elle apprécie les relations directes avec les enseignants de son collège et se félicite du dévouement de l'équipe éducative, autant elle regrette le climat national général.

Pessimisme national et optimisme local

"Depuis le mouvement de grèves d'il y a deux ans, il me semble que le corps enseignant a accentué une attitude de repli et de crispation. Le monde actuel ne lui plaît guère. Les raisons invoquées sont sûrement bonnes, mais c'est difficile de répondre efficacement aux questions d'aujourd'hui dans ces conditions.

Dans les classes, il y a plus d'inertie que de dynamisme. Règne une sorte de passivité et de suivisme qui se traduisent parfois par du harcèlement contre les meilleurs élèves. Certains d'entre eux se limitent pour rentrer dans le rang. Mais j'ai reçu récemment une bonne élève de quatrième qui ne voulait plus venir en classe. La barrière entre les comportements à l'extérieur et à l'intérieur de l'école tend à s'estomper. C'est ainsi que je peux entendre dans les couloirs des propos grossiers ou racistes. L'éducateur ne doit pas se raidir excessivement, mais il ne doit pas non plus laisser passer de telles paroles. Trop d'adolescents vivent dans un monde de jeux vidéo, de téléphone portable et d'Internet. Ils ont le temps. Ils se sentent protégés. Ils se laissent vivre. Mais dès que je discute en confiance avec tel ou tel, cela redevient intéressant et fructueux. Je suis pessimiste nationalement et optimiste localement."

Une question légitime

"Dirige-t-on au féminin ?" "Franchement, je ne me suis jamais posée la question aussi directement, mais le problème m'intéresse. Même si ce n'est pas politiquement correct de le dire, il me semble en effet qu'une femme ne dirige pas de la même manière qu'un homme. Mieux ou plus mal, mais différemment. L'enseignement s'étant féminisé, de nombreuses femmes sont devenues chef d'établissement. Mais je trouve que les grands établissements - grands par leur effectif ou par leur prestige - sont généralement dirigés par des hommes. J'émets l'hypothèse que les hommes sont plus attentifs au prestige et à la puissance et que, par conséquent, ils veulent davantage de tels postes que les femmes." "Force et domination d'un côté, douceur et compréhension de l'autre ?" "En quelque sorte. Je me garderai bien de généraliser, mais je trouve, sur quelques exemples vécus, qu'une direction féminine est plus coopérative et partant moins violente. Une femme écoute, sent les choses, observe les détails concrets et prend des mesures pratiques pour améliorer la vie quotidienne. Quant à son manque de disponibilité, pour ma part, je me suis toujours organisée pour que l'éducation de mes enfants ne soit pas un problème dans ma profession. Quitte à jongler, quand mes enfants étaient petits, avec de nombreux relais : nourrice, garderie, grands-parents." "Force et douceur peuvent-ils coexister ?" "C'est évidemment la solution. Il faut à la fois écouter et comprendre, mais aussi être ferme et savoir dire non. Je parlais tout à l'heure de valeurs : je refuse par exemple de laisser tomber un élève sous prétexte que cela nous arrangerait bien de le voir ailleurs, ce qui me fait prendre un certain risque vis-à-vis de la communauté éducative. La coexistence de la force et de la douceur est facilitée par l'existence d'une équipe mixte. Faute de support budgétaire, le poste de principal adjoint du collège est tenu par un professeur homme détaché, grâce à la compréhension de l'inspecteur d'académie, ce qui renforce incontestablement notre équipe. Cette coexistence se produit également à l'intérieur d'un même individu. Beaucoup d'hommes savent adopter un type plutôt féminin de management. Certaines femmes réussissent leur carrière en adoptant un style plutôt masculin. En somme, il faut réussir l'équilibre entre la part de masculin et la part de féminin en chacun de nous. Il me semble que c'est l'émergence de cette part de féminin qui caractérise une manière moderne de diriger, que l'on soit homme ou femme."

Education & management, n°29, page 41 (06/2005)

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