Dossier : Diriger au féminin

Pour le meilleur et sans le pire

Françoise Desagnat, Proviseure du lycée Évariste-Galois, Noisy-le-Grand, Seine-Saint-Denis

Perd-on son genre en exerçant certains métiers ? Ou bien celui-ci s'oublie-t-il dans l'art professionnel ? Il n'existe plus de mot neutre pour désigner la fonction et l'orthographe a dû s'adapter : on est proviseur(e), principal(e) et adjoint(e).

Si, dans la fonction publique, les femmes restent sous-représentées dans les emplois de direction et d'inspection (13 %)1, la situation dans l'enseignement est atypique. La politique volontariste de promotion de la femme à des postes importants y touche jusqu'aux postes de recteurs (27 % de nominations)(1) ; cette progression dans la haute fonction correspond sans doute à la proportion existante d'emplois féminins, enseignants et aussi direction, dans les services déconcentrés que sont les EPLE. Diriger un collège ou un lycée est loin d'un exercice solitaire. Si la notion d'équipe de direction peut être très élargie, je ne considèrerai ici que le binôme chef et adjoint, qui appartiennent tous deux aux corps de personnel de direction et dont la mission est donc spécifiquement identifiée comme telle. La direction est déterminante pour un établissement et la composition du binôme en génère un mode qui n'est certainement pas indifférent. Si l'impact du pilotage est indéniable, le point de vue que j'adopte ici est plus intérieur : la façon de vivre ce rôle, de l'exercer à deux en tant que politiques, organisateurs, techniciens et éducateurs (cf. les registres définis par R. Ballion). Chaque personnel de direction emprunte à ces quatre logiques avec une ou des dominantes plus spontanées. Je fais l'hypothèse que la mixité de l'équipe permet de mieux couvrir ces champs. Auparavant, il est intéressant de voir dans quelle mesure cette mixité existe dans les établissements pourvus d'un poste d'adjoint.

Dans l'académie de Créteil, par exemple, 50,3 % des chefs sont des femmes et 55 % sont adjointes. La distribution en est variable selon le type d'établissement ; c'est en LP que l'on trouve le moins de femmes en position de chefs (47,4 % de proviseures) ; puis en lycée général et technologique ou polyvalent (45,9 % de proviseures) ; en collège l'équilibre se réalise bien (52,1 % de principales et 52,9 % d'ajointes). Les adjointes représentent la même proportion que les chefs en LP (47,4 %) ; en revanche, elles sont plus nombreuses en lycées (64,9 %). La mixité est effective dans presque la moitié des cas : chef f et adjoint h = 19,6 %, chef h et adjointe f 25,6 %. C'est en Seine-Saint-Denis que l'équilibre est le meilleur (respectivement 23,4 % et 26,9 %). La répartition la moins égalitaire de l'académie touche encore les lycées : chef f et adjoint h à 11,4 %, soit un cas sur quatre contre chef h et adjointe f à 35,7 %, soit les trois quarts des binômes mixtes de lycées.

Expérience de la mixité

Mon parcours personnel de quatre établissements (deux collèges et deux lycées) m'a permis de connaître le co-pilotage avec sept adjoints différents dont six hommes ; mon expérience de la mixité est donc nettement plus importante que l'inverse. Le hasard y a présidé, puisque l'on ne choisit pas et que, si les postes attribués sont peut-être profilés (?), le critère h/f n'intervient aucunement. Je me suis néanmoins réjouie de cette occurrence car cela correspondait à mes souhaits, alors même que l'occasion de travailler en équipe avec une autre femme n'a pas été plus problématique. Pourquoi cette préférence ?

En quoi le partage des missions du chef d'établissement se trouve-t-il meilleur avec un prochain plutôt qu'une prochaine ? Les qualités et les vertus nécessaires ont-elles plus de chance d'être réunies en deux têtes morphologiquement hétérogènes ? La puissance de conviction, la capacité d'analyse, les compétences en communication, l'autorité pédagogique, la faculté d'arbitrage, la force de propositions, les aptitudes à la gestion, sont-elles plus efficacement mobilisées dans la mixité ? L'homogénéité de genre n'aurait-elle pas tendance à générer une moindre émulation ? La distribution des rôles, les délégations et l'attribution des différentes charges ne s'opèrent-elles pas mieux, de manière plus dynamique, plus inventive entre un homme et une femme ? Tout en évitant l'écueil de la répartition stéréotypée des rôles, la reproduction du couple parental traditionnel n'induit-elle pas, intrinsèquement, une meilleure synergie et dans son image perçue, de meilleures réactions ? Nous vivons une période d'évolutions importantes de la représentation sexuée et le milieu de nos établissements n'est pas neutre :le modèle proposé d'une direction mixte n'est-il pas plus proche de nos ambitions éducatives et sociétales ? N'est-ce pas une chance de combattre par l'exemple les mythes encore tenaces de faiblesse vs force, douceur vs agressivité, innocence vs responsabilité, reproduction vs création, dépendance vs pouvoir ? Une preuve, à l'intention de tous et toutes dans la communauté scolaire, qu'il est possible de s'extraire du statut dangereux mais facile de victime en compagnie affichée du "dominateur ancestral"? Une occasion aussi de montrer que si les femmes et les hommes ne sont pas identiques, leurs différences ne dépendent pas nécessairement de leur condition de naissance mais plutôt d'un choix de vie, de valeurs que l'on s'approprie et que l'on met en action ? Qu'avoir (tel sexe) n'est pas être (ce même sexe) ? Ce questionnement devient politique : c'est l'abandon de l'approche essentialiste, au profit de la communauté de destin : conquérir et partager sur la base de l'identité. Ces impressions ne sont-elles que personnelles ? Nous vous proposons donc, pour partager la réflexion, le questionnaire ci-contre.


(1) "Parité, où en est-on ?", Service Public, n° 111, mars 2005.

Education & management, n°29, page 35 (06/2005)

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